Chapitre 9
Le message de Bae arriva avant la fin du petit déjeuner. L’ouvrier qui l’apportait ne franchit pas le seuil de la cuisine : il tendit un feuillet à Jin, accepta un morceau de galette de Bok et repartit avec la rapidité d’un homme qui avait encore trois autres commissions à faire.
Bok lut par-dessus l’épaule de Jin.
— Pas de livraison aujourd’hui faute d’accord signé. Il demande notre réponse pour les jours dix et douze avant demain midi.
— Il nous laisse du temps.
— Surtout le temps de mal calculer, mais avec soin.
Sur la table, Bok avait aligné le prix du riz, des légumes, du combustible et d’une nouvelle corde pour la marmite, si bien que les chiffres occupaient presque autant de place que le repas. Jin posa le message à côté des comptes.
— Tu peux vérifier les quantités pendant que je descends à Cheongha ?
— Pour l’Alliance ?
— Pour savoir ce qu’il faut vraiment faire avant le jour trois cent soixante.
Sook replia le linge qui avait protégé le carnet de Ma pendant la nuit.
— Revenez avec des conditions écrites.
— Je comptais les mémoriser.
— Revenez avec des conditions écrites et votre mémoire.
Jin prit la copie de son enregistrement, rangea le reçu du faux péage dans le coffre rouge et partit avec son sac de coursier. Les nuages s’étaient dispersés, mais l’eau brillait encore dans les rainures de la cour ; il les traversa sans s’arrêter et, pour la première fois depuis deux jours, ne pensa pas à ses pieds.
L’office local de l’Alliance des Neuf Bannières partageait un bâtiment avec le service des successions martiales. Devant l’entrée pendait une bannière blanche dont l’humidité avait plaqué l’un des neuf emblèmes contre le mur, de sorte que l’Alliance n’en comptait provisoirement plus que huit.
Le greffier qui avait enregistré le pavillon au jour trois reconnut Jin avant même qu’il ne pose ses documents.
— Aucun duel aujourd’hui.
— Je n’en avais pas prévu.
— La dernière fois non plus.
Jin jeta un regard à la salle. Do Hwan n’était pas là, et personne ne semblait disposé à lui sauter dessus entre les étagères.
— Je viens pour le renouvellement du Pavillon du Sentier Vide.
Le greffier examina la copie de l’enregistrement.
— Vous bénéficiez déjà d’une continuation jusqu’au dernier jour de l’année.
— Je sais. Je veux connaître les conditions pour rester après.
Le pinceau du greffier s’immobilisa. Visiblement, la question l’impressionnait davantage que le sceau récupéré ou l’affaire Do Hwan, car il se leva, ouvrit une armoire et en sortit un dossier relié par un cordon bleu, qu’il posa devant Jin.
— Renouvellement d’une école locale. Cinq pratiquants inscrits, trois épreuves provinciales, et la validation de l’enseignement, du service rendu et de la capacité à protéger un tiers.
Jin ouvrit le dossier. La première feuille portait cinq lignes numérotées.
— Cinq pratiquants en tout ?
— Cinq présents aux épreuves. Le responsable peut en faire partie s’il est lui-même reconnu comme pratiquant.
— Je suis responsable.
— C’est la moitié de la phrase.
Le greffier reprit la copie de l’enregistrement et désigna une mention près du sceau.
— Vous avez hérité de l’administration du pavillon, mais personne n’a vérifié votre capacité à représenter son enseignement.
— J’utilise le qi depuis trois ans.
— Les formulaires ne croient que l’encre.
Il appela dans la pièce voisine. Une femme aux cheveux gris entra, une baguette de bambou sous le bras et, sur sa tunique, le petit insigne des examinateurs locaux. Elle lut le nom de Jin, puis regarda ses mains et ses épaules.
— Formation ?
— Méthode commune des anciens escorteurs du relais : circulation du qi, gardes, frappes simples et endurance.
— Arme ?
Jin hésita.
— Ce qui était disponible pendant les livraisons.
— Donc aucune.
— Dit comme cela, la réponse paraît plus courte.
— Elle le sera encore sur mon rapport.
Elle lui fit signe de la suivre dans la cour arrière, où l’attendaient un poteau enveloppé de corde, deux mannequins de paille et un râtelier d’armes en bois, le tout à l’intérieur d’une ligne blanche qui délimitait l’espace de travail. L’examinatrice posa sa baguette contre son épaule.
— Faites circuler votre qi. Rien de spectaculaire.
Jin inspira. La chaleur familière se rassembla sous son nombril, dans son dantian, puis se diffusa le long de ses méridiens ; il la conduisit jusqu’à ses épaules, ses avant-bras et ses jambes, sans forcer sur son ancienne douleur.
— Frappez le poteau. Une fois sans renfort, une fois avec.
Le premier coup fit vibrer la corde. Pour le second, Jin concentra une brève impulsion dans sa paume, et le poteau recula d’un doigt sur son socle avant de revenir en place. L’examinatrice ne parut ni impressionnée ni déçue ; elle saisit un bâton court sur le râtelier.
— En garde.
Elle attaqua sans avertissement. Jin leva l’avant-bras, dévia la première frappe et recula hors de la seconde, mais la baguette revint aussitôt vers ses côtes. Il ferma sa garde, absorba le contact et répondit d’une paume qu’il arrêta devant l’épaule de la femme.
Elle abaissa son arme.
— Contrôle correct. Réserve modeste. Réaction convenable. Vous avez déjà reçu des coups.
— Cela faisait partie des livraisons les moins bien payées.
Sous l’auvent, le greffier nota quelque chose dans son dossier. L’examinatrice désigna alors le râtelier.
— Choisissez une arme.
Jin considéra le bâton long, la lance de frêne, les deux couteaux de bois et une épée d’entraînement à la garde usée, puis prit l’épée. Le poids lui parut raisonnable et la poignée tenait bien dans sa paume. Il avait déjà transporté des lames, nettoyé des fourreaux et regardé des escorteurs s’exercer pendant les haltes, ce qui ne voulait pas dire pour autant que l’arme le connaissait.
— Coupez le mannequin de l’épaule à la hanche, dit l’examinatrice.
Jin leva l’épée et frappa. Le plat heurta la paille avec un bruit de battoir à linge, et le mannequin tourna sur son pied.
Le greffier leva les yeux de son rapport.
— Dois-je noter qu’il est propre ?
— Notez que la cible a survécu, répondit l’examinatrice.
Jin ramena l’épée devant lui.
— Je peux recommencer.
— J’espérais que vous le proposeriez.
Il desserra les doigts, corrigea l’angle de sa garde et mobilisa son qi, qu’il envoya par habitude dans son bras au moment de frapper. La lame descendit plus vite, mais toucha encore de travers. Le choc remonta jusqu’à son coude et ses doigts se refermèrent trop fort ; avant qu’il puisse reprendre sa garde, la baguette de bambou frappa doucement son poignet et la pointe de l’épée plongea vers le sol.
— Votre qi arrive avant votre tranchant, dit l’examinatrice. Vous renforcez le bras et vous demandez ensuite à la lame de deviner le reste.
Jin regarda l’épée.
— Elle n’a pas deviné.
— Elles ne devinent jamais.
Elle lui fit recommencer sans qi. Cette fois, elle plaça deux doigts sur son coude, corrigea la hauteur de sa garde et lui demanda d’arrêter la lame à un souffle de la paille. Jin y parvint au troisième essai : le mouvement manquait de vitesse, mais l’épée ne tremblait presque plus.
— Vous n’êtes pas formé à l’épée, conclut-elle. Vos bases martiales suffisent pour vous inscrire comme pratiquant ordinaire, mais ne vous présentez pas comme instructeur armé.
— Je ne comptais pas le faire.
— C’est pour cela que je signe.
Elle apposa sa marque au bas du rapport et rendit l’épée au râtelier.
Jin observa une dernière fois le mannequin. À mains nues, il savait où placer une paume, comment fermer sa garde et quand rappeler son qi ; avec une lame, la distance et l’angle changeaient, et le moindre défaut de prise se prolongeait jusqu’à la pointe. Ses jambes n’avaient pas de réponse à tout cela. C’était désagréable, et c’était aussi nouveau.
Le greffier joignit le rapport au dossier, puis fit glisser la feuille aux cinq lignes devant Jin.
— Chaque pratiquant doit signer ou apposer sa propre marque. Un responsable ne peut pas remplir les lignes au nom de ses élèves.
Jin pensa à Bok, qui avait de la force mais aucune formation reconnue, et aucune raison de risquer son foyer dans des épreuves qu’on ne leur avait même pas encore expliquées. Il pensa aussi à Sook, qui entretenait le pavillon sans avoir jamais demandé à porter sa bannière dans une arène.
— Les habitants du pavillon peuvent-ils compter ?
— S’ils pratiquent et s’ils consentent.
— Et s’ils y vivent déjà ?
— Habiter sous un toit ne constitue pas un serment martial.
La phrase aurait pu venir de Sook.
Jin prit le pinceau et écrivit sur la première ligne : Han Jin, responsable provisoire du Pavillon du Sentier Vide. Il laissa les quatre autres vides, et le greffier sécha l’encre avec un peu de poudre.
— Le dossier ne pourra être déposé qu’avec les cinq marques.
— J’avais compris.
— Beaucoup comprennent après avoir inscrit leurs cousins.
— Je n’ai pas quatre cousins disponibles.
— Alors vous éviterez au moins cette erreur-là.
Jin rattacha le cordon bleu autour du dossier. Avant qu’il parte, le greffier posa un doigt sur le rapport du relais concernant les faux péages, rangé dans une pile voisine.
— Cette plainte relève de la magistrature. Elle n’annule pas votre droit de préparer les épreuves, mais elle ne prouve pas non plus votre innocence à elle seule.
— Je sais.
— Bien. Cela m’évite de vous le mettre par écrit.
Jin quitta l’office avec des conditions écrites, une évaluation signée et plus de problèmes qu’en arrivant. Sook serait satisfaite.
Bok l’attendait dans la cour du pavillon avec trois colonnes de chiffres.
— Alors ?
Jin lui tendit le dossier.
— J’ai réussi la vérification de base.
— Et le reste ?
— Une épée de bois m’a expliqué qu’il nous fallait quelqu’un de compétent.
Bok lut les conditions, et son doigt s’arrêta sur les cinq lignes.
— Je peux mettre mon nom.
Jin ne répondit pas tout de suite.
— Tu peux, dit-il enfin. Mais pas avant de savoir ce que tu acceptes. Il y aura trois épreuves provinciales, de l’entraînement et des risques, et je ne veux pas que tu signes seulement parce que tu habites ici.
Bok relut la page.
— Est-ce que je devrai combattre avec une épée ?
— Je ne sais pas encore.
— Alors je ne signe pas encore.
Sook, qui réparait le loquet de la réserve, approuva d’un mouvement de tête.
— Une réponse prudente vaut mieux qu’un serment rapide.
Jin regarda la deuxième ligne, qui resta vide.
Bok lui montra ensuite ses calculs : les livraisons des jours dix et douze pouvaient être rentables à neuf pièces par portion, à condition de négocier le prêt de la charrette et de ne pas sous-estimer le combustible. Ils répondraient à Bae le lendemain matin. Ils n’avaient encore rien gagné ni rien dépensé, si bien qu’ils possédaient toujours trois cent quatre-vingt-une pièces de cuivre et une dette de trois cents taels d’argent ; seulement, il leur manquait maintenant quatre noms.
Jin rangea le dossier dans le coffre rouge, puis entra dans l’ancienne salle d’entraînement, où trois armes de bois reposaient sous une toile. Il choisit l’épée la moins courbée et l’essuya avec un chiffon, tandis que Bok restait dans l’encadrement de la porte.
— Vous allez vous entraîner maintenant ?
— Seulement vérifier quelque chose.
— C’est ce que vous avez dit hier soir.
— Hier, je ne savais pas ce que je devais vérifier.
Jin se plaça devant un sac de paille suspendu, prit sa garde, mesura la distance et leva l’épée en se répétant les corrections de l’examinatrice : la main moins serrée, le coude plus bas, le qi après le tranchant et non avant. Il frappa sans qi. La lame s’arrêta de travers contre le sac, et une petite pluie de poussière tomba de la poutre.
Sook passa la tête par la porte.
— Si votre apprentissage de l’épée endommage le toit, votre prochaine discipline sera la tuile.
Jin abaissa son arme.
— Il nous faut quatre pratiquants, et quelqu’un qui sache enseigner ça.
Bok regarda l’épée, puis la poussière dans les cheveux de Jin.
— On fait deux affiches ?
— Une seule. On a déjà du mal à en écrire une correctement.
Dans le coffre rouge, quatre lignes attendaient encore un nom. Jin reprit sa garde et recommença.