Chapitre 7
Madame Nam avait préparé les deux sacs avant même leur arrivée. L’orge occupait presque tout le plateau de la charrette, tandis que les haricots avaient été calés derrière une planche supplémentaire destinée à les empêcher de rouler au premier virage. Lorsqu’elle vit Jin et Bok franchir l’angle du marché, elle leva les yeux vers le soleil encore bas avant de revenir sur eux.
— À l’heure.
Jin saisit l’un des brancards avec un sourire.
— Je croyais que vous alliez d’abord compter les roues.
— Je les compterai au retour. Une confiance raisonnable se vérifie deux fois par jour.
Pendant qu’ils parlaient, Bok souleva un coin du sac d’orge afin d’examiner la couture, ce qui sembla satisfaire davantage Madame Nam que n’importe quelle promesse de prudence. Elle lui tendit deux tablettes de livraison attachées par une ficelle et rappela les destinations : l’orge devait rejoindre la maison de thé de la rue Haute, tandis que les haricots étaient attendus chez le teinturier installé près du canal.
Jin connaissait les deux adresses. Il y avait déjà livré suffisamment de factures pour savoir non seulement par quelle porte on faisait entrer les marchandises, mais aussi par laquelle on repoussait discrètement les créanciers lorsque les discussions s’éternisaient.
Avant de partir, il vérifia la présence du reçu obtenu la veille au faux péage. Il l’avait glissé sous son vêtement, protégé dans une enveloppe de toile huilée afin qu’une averse ou un accident de route ne transforme leur meilleure preuve en pâte détrempée, tandis que la déclaration de Bae était restée au pavillon avec Sook.
Madame Nam remarqua son geste.
— Tu comptes montrer ce papier à tous ceux que tu croises ?
— Seulement à ceux qui peuvent lui donner une utilité.
— Alors commence par rendre mes sacs utiles.
Bok se plaça entre les brancards en ajustant la petite cale que la marchande leur tendait.
— Après, on sauve la route ?
Jin prit position derrière lui.
— Après, on trouve quelqu’un dont le métier consiste à la sauver.
Madame Nam croisa les bras.
— Et si cette personne menace encore ma charrette, vous sauvez d’abord mes roues.
Ils quittèrent donc le marché avec deux livraisons à effectuer, une preuve à faire reconnaître et plusieurs priorités dont l’ordre variait sensiblement selon celui qui les énonçait.
La maison de thé était encore presque vide lorsqu’ils arrivèrent. Deux voyageurs mangeaient près d’une fenêtre ouverte pendant que la tenancière surveillait le déchargement avec l’attention méfiante de quelqu’un qui considérait chaque sac comme une promesse susceptible de mentir.
Jin et Bok firent glisser l’orge jusqu’à la réserve, puis attendirent pendant qu’elle vérifiait le poids, l’état des coutures et la tablette remise par Madame Nam. Ce ne fut qu’après avoir tout contrôlé qu’elle apposa enfin sa marque.
— Une livraison complète, constata Bok en rattachant la tablette.
— C’était le travail demandé.
— C’est agréable quand quelqu’un le remarque.
Pendant qu’il remettait la ficelle en place, Jin profita de l’occasion pour demander si des voyageurs avaient récemment parlé de péages sur les routes autour de Cheongha.
La tenancière fronça les sourcils.
— Quels péages ?
L’un des hommes assis près de la fenêtre, qui jusque-là semblait beaucoup plus intéressé par son bol que par leur conversation, tourna brusquement la tête.
— Ceux avec la marque noire ?
Jin sortit aussitôt son reçu.
Le voyageur se leva si vite que son banc recula sur le plancher, puis fouilla dans sa ceinture pour en tirer une bande de papier pliée en quatre. La sienne était plus étroite, l’écriture différente, mais le symbole apposé au bas du reçu ne laissait guère de place au doute : le même cercle noir traversé d’un trait.
Jin déplia la feuille avec lui et lut le montant ainsi que le lieu. Dix pièces avaient été réclamées au pont des Vergers, à l’est de Cheongha, la veille en fin d’après-midi.
— Ils étaient combien ? demanda-t-il.
— Deux. Ils portaient des brassards sombres et ont prétendu que le tarif dépendait du poids transporté.
Bok jeta un regard vers le petit paquet posé sous la table du voyageur.
— Vous aviez quoi ?
— Des aiguilles.
Le garçon observa le paquet, puis le reçu.
— Elles étaient particulièrement lourdes ?
Le voyageur replia le papier avec mauvaise humeur.
— Ils avaient une perche.
Jin dut reconnaître que, dans certaines circonstances, une perche bien tenue pouvait modifier considérablement la valeur théorique du poids d’une marchandise.
Il lui raconta ce qui s’était passé au pont du sud et expliqua que Bae ainsi que plusieurs ouvriers du relais pouvaient confirmer qu’aucun droit n’y était normalement perçu. Le voyageur n’avait visiblement aucune envie de perdre une journée entière à courir entre les bureaux, mais il accepta de venir au relais avant midi si quelqu’un pouvait attester immédiatement que le péage n’existait pas.
La tenancière lui promit une tasse de thé à son retour.
— Une petite, précisa-t-elle.
— J’ai déjà payé dix pièces.
— Au péage. Pas ici.
Jin rangea son reçu sous sa veste. Leur preuve venait de gagner du poids, mais le problème aussi.
La rue du canal était plus animée que la rue Haute. L’air y sentait la cendre humide, les étoffes mouillées et les teintures végétales, tandis que de longues bandes de tissu bleu séchaient entre les façades, assez basses pour obliger Bok à courber régulièrement la tête en guidant la charrette.
Le teinturier les attendait devant son atelier. Jin l’aida à descendre le sac de haricots, mais son épaule protesta dès que la charge se répartit mal ; il changea aussitôt de prise et laissa Bok reprendre une plus grande part du poids.
— Posez-le près du mur, dit le teinturier. Pas à côté de la cuve.
Bok regarda le sac.
— Les haricots craignent le bleu ?
— Mes clients craignent surtout la soupe bleue.
Ils avaient presque atteint le mur lorsque Jin aperçut, de l’autre côté des tissus suspendus, un homme qui attira immédiatement son attention. Il ne portait plus son brassard sombre et n’avait pas la longue perche avec lui, mais la largeur de ses épaules, sa barbe courte et surtout la manière dont il protégeait encore ses côtes d’un bras suffirent à réveiller le souvenir du pont.
Leurs regards se croisèrent à travers les bandes de tissu et l’inconnu comprit aussitôt qu’il venait d’être reconnu. Sans chercher à dissimuler sa réaction, il pivota et s’élança dans la ruelle tandis que Jin abandonnait presque instinctivement le sac de haricots pour partir à sa poursuite, obligeant Bok à récupérer l’essentiel du poids sur ses avant-bras.
— Vous pourriez prévenir avant de me donner toute la livraison !
— Termine ici et rejoins-moi au relais !
Bok chercha son équilibre.
— Et la charrette ?
— Garde aussi la charrette !
Jin avait déjà disparu entre les étoffes suspendues. La première bande lui fouetta le visage, tandis que la suivante s’enroula brièvement autour de son épaule et lui arracha une grimace lorsqu’il s’en dégagea ; derrière lui, le teinturier cria quelque chose à propos d’une semaine de travail, mais il n’eut pas le loisir d’écouter davantage.
Lorsque le fuyard tourna dans une ruelle, Jin mobilisa son qi et guida son souffle intérieur depuis son dantian jusqu’aux méridiens de ses jambes. Ses appuis se raffermirent presque immédiatement et sa foulée s’allongea, lui permettant de réduire progressivement la distance qui les séparait.
Sur les portions droites, son pas renforcé lui donnait un avantage évident. Le problème apparut au premier changement brutal de direction : l’homme bifurqua vers le marché aux paniers, Jin voulut conserver sa vitesse, posa son pied extérieur trop loin et sentit aussitôt son alignement se rompre. Son flux de qi se dispersa avec son équilibre et il dut poser une main au sol pour éviter de heurter un étal.
Une vieille vendeuse leva son panier juste avant qu’il ne l’emporte.
— Si tu veux tomber, achète d’abord quelque chose !
Jin repartit presque aussitôt, rappela son souffle dans ses jambes et retrouva une circulation régulière avant d’accélérer de nouveau. Le fuyard renversa derrière lui une pile de nattes ; Jin sauta la première, mais sa semelle roula sur la seconde et il dut transformer le déséquilibre en deux foulées courtes, ce qui brisa encore une fois le rythme de sa technique.
À mesure que la poursuite avançait, il comprit plus clairement ce qui lui faisait perdre du terrain. Chaque portion droite lui permettait de revenir, car son qi soutenait naturellement une accélération continue, mais chaque virage exigeait de reconstruire ses appuis et de rétablir sa circulation interne avant de pouvoir repartir pleinement.
L’homme qu’il poursuivait n’était peut-être pas plus rapide.
Il savait simplement mieux tourner.
Cette constatation irrita Jin presque autant que la fuite elle-même.
Le fuyard bouscula un porteur d’eau avant de disparaître sous un auvent. Jin contourna l’homme, rattrapa d’une main un seau qui menaçait de tomber et poursuivit sans s’arrêter, assez près cette fois pour accrocher le bord de la veste adverse.
Le tissu se tendit brutalement. L’homme pivota et lança son coude vers son visage, mais Jin leva l’avant-bras pour absorber le choc tout en conservant sa prise, puis engagea sa hanche afin de rompre l’équilibre adverse.
La couture céda avant que la technique n’aboutisse.
Le fuyard s’arracha de sa veste et, dans le même mouvement, un petit paquet glissa de l’intérieur pour tomber entre eux. Tous deux baissèrent les yeux vers l’objet, et cette hésitation pourtant infime donna à l’homme l’occasion dont il avait besoin.
Il donna un coup de pied dans une claie chargée de bols. Jin lâcha le morceau de tissu et retint instinctivement le présentoir avant qu’il ne s’effondre ; la vaisselle s’entrechoqua violemment mais resta entière.
Lorsqu’il releva la tête, l’autre avait déjà atteint la rue suivante.
— Arrêtez-le !
Le fuyard se retourna en courant.
— Il est du Sentier Vide ! C’est lui qui récupère les reçus !
La phrase eut davantage d’effet que l’appel de Jin. Plusieurs passants se tournèrent vers lui, certains regardant son vêtement, d’autres le morceau de veste encore accroché à sa main, mais personne ne tenta d’arrêter l’homme.
Jin aurait encore pu repartir à sa poursuite. Ses jambes avaient de la réserve malgré son souffle irrégulier, et la douleur dans son épaule restait supportable tant qu’il ne sollicitait pas directement le bras ; pourtant, le paquet reposait toujours à ses pieds et, autour de lui, plusieurs personnes venaient d’entendre le nom du Sentier Vide associé aux reçus.
Il se baissa et l’ouvrit.
Huit bandes de papier vierges y étaient soigneusement rangées, chacune portant déjà dans sa partie inférieure le même cercle noir barré.
Bok arriva au relais un peu plus tard avec la charrette, la tablette marquée par le teinturier et une tache bleue qui lui barrait la joue.
— Les haricots sont livrés, annonça-t-il.
Jin était assis devant le bureau du responsable du relais, tandis que Bae attendait près de lui avec la copie du contrat de la veille et que le voyageur rencontré à la maison de thé terminait la petite tasse promise par la tenancière. Il avait apparemment choisi de l’apporter lui-même afin d’éviter toute interprétation généreuse du mot « petite ».
Jin observa la joue de Bok.
— Tu es passé dans une cuve de teinture ?
Bok posa la tablette devant lui avec un calme très digne.
— Non. J’ai terminé votre travail.
Il ajouta la seconde tablette à la première, ce qui réglait au moins un problème : les deux livraisons étaient accomplies et leur dette envers Madame Nam était enfin payée.
Le responsable du relais examina ensuite les deux reçus originaux, les huit bandes vierges et la déclaration de Bae. C’était un homme maigre dont les manches portaient tellement de traces d’encre qu’on aurait pu croire qu’il essuyait régulièrement ses pinceaux dessus.
Il rapprocha les deux reçus sans les superposer et compara attentivement les marques.
— Même symbole, papier différent.
Jin se pencha légèrement.
— Ça suffit ?
— À démontrer que la même marque a été utilisée, oui. Pas à établir qui l’a fabriquée, ni qui a reçu les pièces.
Le voyageur protesta aussitôt.
— Je les ai vus.
— Alors vous pourrez les décrire et, si quelqu’un les retrouve, les reconnaître.
Le responsable ouvrit un registre consacré aux routes desservant Cheongha et vérifia longuement plusieurs entrées avant de confirmer par écrit qu’aucun péage n’était autorisé ni sur le petit pont du sud ni sur celui des Vergers. Il nota ensuite les sommes prélevées, les heures approximatives, les descriptions données par les témoins et la forme exacte du cercle noir.
Les reçus originaux restèrent entre les mains de leurs propriétaires, mais le registre conserva une transcription précise de leur contenu.
— La magistrature recevra un avis cet après-midi. Si ces hommes reviennent, personne ne les affronte seul.
Bae jeta un regard à Jin.
— Il avait déjà commencé à trois contre un.
Bok secoua la tête.
— Deux contre un. Le troisième combattait la charrette.
Le responsable trempa son pinceau.
— Je vais écrire trois.
Lorsque le dépôt fut terminé, Bae sortit une nouvelle feuille et expliqua que le chantier devait encore durer plusieurs jours. Ses hommes avaient suffisamment apprécié le repas pour demander la même organisation, mais surtout ils avaient perdu beaucoup moins de temps que lorsqu’ils descendaient manger au bourg.
Il proposait donc trois nouvelles livraisons, prévues pour les jours huit, dix et douze, avec douze bols à chaque fois. Le prix montait à neuf pièces par portion, le paiement restant dû après réception, tandis que Bok devrait valider le menu et les coûts réels des ingrédients avant l’accord définitif.
Jin fit rapidement le calcul.
— Cent huit pièces par livraison. Une pièce de plus par bol.
Bae hocha la tête.
— La route a pris de la valeur.
— Vous payez le danger ?
— Je paie la fiabilité. Mais si tu tiens absolument à facturer ton courage, écris-le assez petit pour que celui qui tient mes comptes ne le voie pas.
Bok prit la proposition avant Jin.
— Nous vérifierons d’abord le prix des ingrédients.
Jin tourna la tête vers lui.
— C’est ce que j’allais dire.
— Alors nous sommes déjà mieux organisés.
Aucun argent ne changea de main ce jour-là, mais en quittant le relais avec la proposition roulée sous le bras, Jin eut malgré tout la sensation qu’une porte venait de s’ouvrir pour le Pavillon du Sentier Vide. Une activité née d’une marmite trop lourde et de douze ouvriers affamés pouvait devenir régulière, ce qui signifiait des revenus prévisibles, et donc quelque chose qui ressemblait enfin à un début de plan.
Il lui restait simplement à empêcher tout Cheongha de croire qu’ils finançaient cette croissance en taxant les ponts.
Madame Nam inspecta les deux tablettes de livraison avant de s’intéresser à la charrette, puis laissa son regard descendre jusqu’aux roues.
— Elles sont revenues.
Bok hocha la tête.
— Les sacs aussi.
— Vides, j’espère.
Elle rangea les tablettes sous son comptoir tandis que Jin lui montrait les bandes déjà marquées ainsi que le feuillet où le responsable du relais avait confirmé l’absence de péage officiel sur les deux ponts.
Madame Nam parcourut rapidement les documents.
— Deux ponts. Ils voient grand.
— Et ils courent vite.
— Plus vite que toi ?
Jin pensa aux changements d’appuis du marché aux paniers.
— Seulement quand la route tourne.
Cette réponse sembla intéresser la marchande davantage que le reste.
Une cliente entra dans la boutique à cet instant, reconnut Jin, puis aperçut les bandes de papier marquées du cercle noir sur le comptoir. Son expression changea presque aussitôt et elle ralentit avant même d’avoir posé son panier.
— C’est lui ?
Madame Nam leva un sourcil.
— Lui qui ?
La femme recula légèrement en serrant son panier contre elle.
— Le nouveau chef qui fait payer les ponts. On raconte qu’il a poursuivi un homme dans le marché pour récupérer ses reçus.
Jin resta un instant sans voix, d’autant que deux passants qui longeaient la boutique ralentirent en entendant la conversation et jetèrent un regard vers l’intérieur.
— Quinze pièces au sud, poursuivit la cliente, dix aux Vergers, et maintenant il vient compter ici.
Madame Nam croisa les bras.
— Il vient surtout de livrer mon orge sans salaire.
La femme hésita, visiblement moins convaincue par un fait concret que par une histoire déjà répétée plusieurs fois.
— C’est ce qu’on raconte.
Elle quitta finalement la boutique sans rien acheter.
Jin resta devant les huit bandes vierges qui, en théorie, constituaient l’une de ses meilleures preuves. À cet instant, elles ressemblaient surtout à exactement ce qu’un homme organisant de faux péages aurait pu transporter.
Il avait voulu que le nom du Sentier Vide recommence à circuler dans Cheongha, parce qu’une école dont personne ne parlait ne trouverait ni contrats, ni disciples, ni argent pour rembourser trois cents taels.
Il venait simplement d’oublier une chose : on ne choisissait pas toujours ce que les gens racontaient.
Et, à l’évidence, une rumeur négociait bien mieux les virages que lui.