Chapitre 6
L’homme près de la caisse ne toucha pas à la tablette lorsque Jin lui demanda de montrer son autorisation.
— Elle est devant toi.
Jin baissa les yeux vers les quelques caractères tracés directement sur le bois. Le texte annonçait simplement un droit de passage de quinze pièces de cuivre ; il n’y avait ni nom d’office, ni sceau de la magistrature, ni date, pas même l’indication de l’autorité censée administrer le pont.
— Ça, c’est un prix, dit-il en relevant les yeux. Ce que je demande, c’est qui vous autorise à le réclamer.
L’homme qui était assis sur la borne de pierre descendit lentement, pendant que celui qui tenait la longue perche changeait discrètement la position de ses mains. Derrière Jin, la marmite laissa échapper un mince souffle de vapeur et Bok, qui avait entendu le mouvement du couvercle, resserra aussitôt le nœud qui le maintenait.
L’homme à la caisse observa la scène.
— Elle n’a pas d’autorisation non plus, ta marmite. Pourtant, elle compte bien passer.
— Elle a douze portions et un contrat.
— Nous sommes trois, répondit l’homme avec un sourire sans chaleur. Fais le calcul.
Bok releva les yeux.
— Vous n’avez pas apporté de bols.
Le silence qui suivit ne dura que quelques secondes, mais ce fut largement assez pour que Jin regrettât presque d’avoir encouragé le garçon à répondre aux gens lorsqu’une remarque lui venait.
L’homme à la perche s’avança.
— Quinze pièces.
Jin resta là où il était et examina rapidement l’endroit. Le pont n’était pas assez large pour laisser passer la charrette si deux hommes s’y tenaient côte à côte ; la borne de pierre rétrécissait encore le passage à gauche, tandis qu’à droite le talus plongeait vers l’eau entre des rochers couverts de mousse.
S’il avait fallu choisir un endroit pour tendre une embuscade à quelqu’un transportant une charge, celui-ci n’aurait pas été mauvais.
S’il avait fallu choisir un endroit pour se battre contre trois hommes, en revanche, Jin aurait volontiers pris presque n’importe lequel des autres sentiers de Cheongha.
— Un reçu, dit-il.
L’homme près de la caisse eut un petit rire.
— Après le paiement.
La perche partit presque au même instant.
Le coup visait sa poitrine, moins pour lui briser les côtes que pour le repousser et lui rappeler qui contrôlait le passage. Jin inspira, sentit son qi quitter son dantian et descendre dans ses jambes, puis laissa son corps retrouver ce qu’il connaissait depuis des années : l’équilibre avant la force, le déplacement avant le blocage.
Il ne chercha donc pas à arrêter le bois de face.
Il déplaça simplement son appui arrière, fit un pas de côté et laissa la perche glisser contre sa veste. Sa paume se posa dessus au passage, non pour l’immobiliser mais pour prolonger légèrement son mouvement ; dans le même temps, il plaça son pied derrière celui de l’homme et poussa juste assez pour briser sa base.
Le garde improvisé trébucha, surpris moins par la force du geste que par l’absence de résistance là où il l’attendait. L’extrémité de sa perche frappa la borne dans un claquement sec.
Jin entra aussitôt dans sa garde avant qu’il puisse ramener l’arme et plaça son coude contre ses côtes.
— On peut encore reprendre la discussion.
Il n’eut pas le temps de profiter de l’effet.
Le deuxième homme attaqua par la gauche. Jin pivota, leva l’avant-bras et dévia le poing adverse avant de répondre d’une frappe courte sous le sternum. L’homme expulsa brutalement son souffle et se plia, mais ses doigts trouvèrent tout de même la manche de Jin et s’y accrochèrent.
Le premier revint déjà, sa perche tenue cette fois à deux mains.
Jin arracha son bras de la prise, baissa la tête et entendit le bois fendre l’air au-dessus de lui. Lorsqu’il repoussa l’homme qui lui barrait encore le passage, une douleur sèche traversa son épaule blessée.
Il cessa immédiatement de forcer.
Il n’avait aucun intérêt à gagner deux échanges et à perdre ensuite l’usage de son bras pendant une semaine.
Deux pas rapides le conduisirent vers le bord du pont, où il retrouva suffisamment d’espace pour respirer. Son qi consolidait ses appuis et rendait ses changements de direction plus rapides, mais il ne pouvait rien contre la largeur du chemin.
C’est alors qu’il chercha le troisième homme du regard.
Celui-ci n’avait pas bougé vers lui.
Il avançait vers la charrette.
— Bok !
— Je l’ai vu.
Le garçon s’était déjà placé entre l’homme et la marmite. Une main tenait le brancard tandis que l’autre serrait encore la louche enveloppée dans son linge propre.
L’homme regarda l’ustensile avec incrédulité.
— Tu comptes me frapper avec ça ?
Bok baissa brièvement les yeux vers la louche.
— Non. Elle doit rester propre.
Il posa plutôt son pied contre la cale qui retenait la roue.
Jin comprit son intention une fraction de seconde trop tard.
La cale jaillit, et la roue avança d’un demi-tour sous le poids de la charrette. Bok saisit aussitôt les deux brancards et planta ses talons dans la terre pour empêcher la charge de partir dans la pente. La marmite heurta ses cales, le bouillon roula brutalement contre une paroi et les cordes se tendirent toutes ensemble.
Le couvercle se souleva d’un doigt avant de retomber avec un bruit sourd.
Jin fit un mouvement vers eux, mais la perche revint aussitôt lui barrer le passage.
Il connaissait déjà l’ouverture. Avec un pas extérieur, une déviation et une frappe bien placée, il pouvait sans doute dépasser l’homme. Deux mouvements, peut-être trois, et il atteindrait la charrette.
Peut-être.
Mais le troisième avait maintenant posé une main sur le brancard. Il lui suffisait de tirer pour que Bok doive choisir entre lui résister et empêcher la marmite de basculer.
— Quinze pièces, répéta-t-il. Ou vous mangez dans le fossé.
Le qi battait encore dans les jambes de Jin, prêt à répondre au moindre changement d’appui. Sa colère, elle, lui proposait déjà plusieurs façons de terminer l’échange.
Aucune ne garantissait que les douze repas resteraient dans la marmite.
Il regarda Bok.
Le garçon ne lui demanda pas de continuer le combat. Il ne lui demanda pas davantage de payer. Les bras tendus par l’effort, il se contentait de retenir la charrette et d’attendre sa décision.
Jin relâcha lentement son souffle.
Avec lui, la tension dans ses jambes diminua.
— Remettez la cale.
— L’argent d’abord.
— Le reçu d’abord.
L’homme à la perche ricana.
— Tu crois encore négocier ?
Jin tourna légèrement la tête vers les saules. Le toit du chantier dépassait au-dessus des arbres et, même s’il ignorait si quelqu’un pouvait entendre ce qui se passait au pont, la distance n’était pas immense.
— Si vous percevez réellement un droit de passage, vous pouvez l’écrire. Sinon, le hangar est assez proche pour que douze ouvriers viennent vous demander votre nom.
L’homme près de la caisse regarda instinctivement dans la direction du chantier.
Cette hésitation suffit.
— Ton nom ? demanda-t-il finalement.
— Pavillon du Sentier Vide.
L’homme arracha une bande de papier à une petite liasse placée sous la tablette. Il inscrivit la date, le montant et quelques mots d’une main si dure que la pointe du pinceau faillit traverser la feuille, puis apposa au bas du reçu une marque ronde à l’encre noire, barrée d’un trait.
Il tendit le papier.
Bok, toujours accroché aux brancards, se pencha légèrement.
— Il manque le lieu.
L’homme se tourna vers lui.
— Quoi ?
— Si vous entretenez plusieurs ponts, il faut savoir lequel nous avons payé.
Jin tendit la main vers le reçu sans quitter l’homme des yeux.
— Il a raison.
Après un instant d’agacement visible, l’autre ajouta le nom du lieu.
Jin lut attentivement. Il ne reconnaissait pas la marque noire, mais l’encre était fraîche, la somme exacte et les caractères lisibles. C’était déjà davantage qu’une tablette improvisée posée sur une caisse.
Il sortit quinze pièces de cuivre.
L’homme les compta deux fois avant de les ranger. Ce fut seulement après cela qu’il remit la cale sous la roue et libéra le passage.
Jin rejoignit la charrette. Bok avait le visage rouge sous l’effort et les bras encore tendus.
Ensemble, ils replacèrent les roues dans l’axe du chemin.
— Tu peux tirer ?
— Oui.
— Et la marmite ?
Bok souleva un coin de la natte, vérifia les cordes et resta quelques secondes à écouter le bouillon qui se calmait à l’intérieur.
— Elle est très en colère.
Jin jeta un regard au pont.
— Moi aussi.
— Elle, au moins, est encore chaude.
Ils franchirent enfin le passage.
Jin ne se retourna qu’une fois. Derrière eux, les trois hommes avaient déjà retendu la corde en travers de la route.
Lorsque les saules les cachèrent complètement, Bok rompit le silence.
— Vous aviez gagné, non ?
Jin reprit la corde arrière afin de retenir la charrette dans une courte descente.
— J’avais fait tomber le premier.
— Et plié le deuxième.
— Le troisième tenait la charrette.
Bok marcha quelques pas avant de répondre.
— Donc nous avons perdu contre une roue.
— Nous avons livré contre une roue.
— Nous n’avons pas encore livré.
Jin tourna lentement la tête vers lui.
— Merci, Bok.
Ils reprirent leur marche.
Le temps perdu au pont n’avait rien de catastrophique, mais leur avance avait disparu et, désormais, chaque clapotement provenant de la marmite donnait à Jin l’impression qu’une nouvelle dépense était en train de naître sous le couvercle.
Sur les portions irrégulières, il maintint une circulation régulière de qi dans ses jambes sans chercher davantage de puissance. Son souffle devait encore tenir jusqu’au chantier, et son épaule lui rappelait son existence chaque fois qu’il freinait trop brusquement la charrette.
Bok ne lui demanda pas d’accélérer. Il trouva simplement une cadence que les roues pouvaient suivre sans faire tanguer la marmite et s’y tint avec l’obstination méthodique qu’il mettait à surveiller une cuisson.
Lorsqu’ils aperçurent enfin le hangar, un ouvrier frappait déjà une plaque de métal pour annoncer la pause.
Monsieur Bae sortit le premier.
Il regarda Jin, Bok, la charrette, puis la vapeur qui s’échappait encore sous la natte.
— Vous êtes à l’heure.
Jin posa les brancards et prit une inspiration.
— Dites-le encore. Nous avons payé pour l’entendre.
Les douze bols furent remplis sans incident.
Bae compta lui-même les portions et s’assura que le dernier ouvrier reçut autant que le premier. Lorsque Bok inclina la marmite pour servir la douzième louche, il ne resta au fond qu’une mince couche de bouillon mêlée à quelques grains de riz.
Le contrat était rempli.
Les ouvriers s’installèrent où ils purent, sur des poutres, des pierres ou des caisses retournées. Pendant quelques instants, le chantier, qui résonnait jusque-là de coups de marteau et de voix, ne produisit plus que le bruit des cuillères contre les bols.
Jin s’assit à l’écart, les mains posées sur ses genoux, et attendit le premier commentaire avec plus d’attention qu’il n’aurait voulu l’admettre.
Un charpentier leva finalement son bol.
— Demain, mettez-en davantage.
Bok fronça les sourcils.
— Vous en commandez douze ou vous mangez davantage ?
L’homme réfléchit très sérieusement.
— Les deux sont possibles.
Bae termina sa première bouchée avant de sortir la copie du contrat. Il nota que les douze repas avaient été livrés chauds, puis remit à Jin quatre ligatures de vingt pièces ainsi que seize pièces séparées.
Jin recompta la somme par habitude.
Quatre-vingt-seize pièces.
Après le péage, il lui restait cent onze pièces sur lui, tandis que Sook en conservait deux cent soixante-dix au pavillon. Leur réserve totale atteignait donc trois cent quatre-vingt-une pièces de cuivre.
Il refit mentalement les comptes.
Après les ingrédients, le combustible et les quinze pièces abandonnées sur le pont, cette première commande leur avait rapporté quinze pièces.
Une journée entière de travail, une charrette empruntée et deux livraisons gratuites encore dues à Madame Nam, pour quinze pièces de bénéfice.
Jin avait certainement connu des affaires plus glorieuses.
Aucune ne lui venait pourtant à l’esprit.
Bae remarqua le reçu qu’il tenait encore entre deux doigts.
— Qu’est-ce que c’est ?
Jin regarda le papier.
— Le prix pour arriver à l’heure.
Il lui raconta ce qui s’était passé au pont : les trois hommes, leurs brassards sombres, la corde tendue en travers de la route et la marque noire apposée au bas du reçu.
À mesure que le récit avançait, Bae cessa de manger.
— Il n’y a pas de péage sur ce pont.
Un ouvrier assis près de lui leva aussitôt la tête.
— Je suis passé avant le lever du jour. Il n’y avait personne.
Bae posa son bol sur une poutre.
— Cette route dessert notre chantier. S’il fallait payer un droit, le relais aurait reçu un avis avant vous.
Il prit le reçu entre deux doigts pour éviter d’étaler l’encre et examina la marque.
— Ce n’est pas celle de la magistrature.
Il tourna légèrement la feuille.
— Ni celle du relais.
— Vous connaissez ce cercle ?
Bae secoua la tête.
— Non.
Lorsque Jin releva les yeux, les cuillères s’étaient progressivement arrêtées autour d’eux. Douze hommes rassasiés regardaient maintenant dans la direction du chemin.
Le charpentier qui avait demandé davantage de soupe posa son bol.
— On peut aller leur demander.
Plusieurs ouvriers commencèrent à se lever.
Jin imagina très facilement la suite : douze travailleurs munis de manches de pioche, trois faux péagers et une explication qui risquait de se terminer avant même que quelqu’un ait pensé à demander un nom.
L’image avait un certain charme.
Elle avait surtout beaucoup d’inconvénients.
— Non.
Le charpentier se tourna vers lui.
— Ils vous ont volés.
— Alors je veux pouvoir le prouver après leur avoir parlé.
Bae examina encore le reçu, puis la copie du contrat.
— Je peux attester que votre livraison est arrivée chaude et que vous m’avez montré ce papier avant la fin de la pause.
Jin lui tendit le contrat.
— Écrivez-le là-dessus.
Bae ajouta donc l’heure approximative, le montant payé et le nom du pont. Deux ouvriers signèrent ensuite sous sa déclaration comme témoins.
Jin plia soigneusement le reçu et le glissa dans le linge qui avait protégé la louche.
Le papier ne valait pas quinze pièces.
Pas encore.
Avant de repartir, ils rincèrent la grande marmite et les roues avec l’eau du chantier. Bok inspecta même le plateau autour de l’ancienne fente signalée par Madame Nam et confirma qu’elle n’avait pas grandi.
Sur le chemin du retour, Jin garda les brancards. Après le poids du repas, la charrette vide lui semblait presque trop légère et il dut plusieurs fois retenir son allure dans les descentes.
Ils atteignirent le marché avant la fermeture.
Madame Nam sortit de sa boutique en les voyant approcher et, sans dire un mot, leva la main pour compter les roues.
Une.
Puis deux.
— Deux, annonça-t-elle.
Jin posa les brancards.
— Nous avons énormément travaillé pour conserver ce résultat.
Elle inspecta le plateau, les brancards et la vieille fente, puis passa un doigt sur une roue encore humide.
— Propre.
Son regard se durcit.
— C’est suspect.
— Nous voulions préserver votre confiance.
— Vous avez cassé autre chose ?
Bok désigna la marmite.
— Seulement notre bénéfice.
Jin expliqua alors le prélèvement du pont.
Madame Nam demanda immédiatement à voir le reçu. Elle parcourut les caractères, puis s’arrêta sur la marque ronde barrée d’un trait.
— Ils avaient du papier prêt ?
— Une petite liasse.
Elle lui rendit la feuille.
— Alors vous n’étiez pas les premiers.
La colère que Jin avait laissée se calmer pendant le trajet reprit une forme beaucoup plus nette dans sa poitrine.
Ce n’était donc probablement pas trois hommes qui avaient décidé le matin même de soutirer quelques pièces à des passants.
Madame Nam, elle, avait déjà repris sa mesure à grain.
— Demain matin, l’orge va à la maison de thé et les haricots chez le teinturier.
— Je sais.
— Après cela, tu pourras sauver toutes les routes que tu veux.
Jin rangea le reçu dans sa veste.
— Je comptais commencer par une seule.
— Commence par être ici à l’ouverture.
La nuit tombait lorsqu’ils remontèrent enfin au pavillon avec la marmite vide.
Sook les attendait devant la cuisine. Son regard passa d’abord sur leurs vêtements froissés, puis sur le linge dans lequel Jin avait enveloppé le reçu.
— La soupe est arrivée ?
— Les douze portions, répondit Bok.
— Et vous deux ?
Jin fouilla dans sa veste et en sortit le morceau de pain plat qu’elle leur avait donné le matin.
Il était complètement aplati, mais toujours entier.
— Nous avons protégé celui-ci aussi.
Une fois à l’intérieur, ils posèrent l’argent sur la table et recomptèrent tout depuis le début. Les deux cent soixante-dix pièces restées au pavillon rejoignirent les cent onze que Jin rapportait.
Trois cent quatre-vingt-une pièces de cuivre.
À côté de ce petit tas, la dette de trois cents taels d’argent paraissait presque relever d’une autre unité de mesure.
Sook lut ensuite le reçu, puis la note ajoutée par Bae sur le contrat.
— Qu’allez-vous faire ?
Jin posa les deux documents côte à côte.
Il avait payé quinze pièces pour éviter qu’une marmite pleine de nourriture termine dans un fossé. Il n’appelait pas cela une victoire, mais il n’avait pas davantage l’intention de laisser ces quinze pièces disparaître comme si elles n’avaient jamais existé.
— Demain, nous livrons l’orge et les haricots.
Bok hocha la tête.
Jin posa alors un doigt sur la marque noire du reçu.
— Ensuite, nous allons faire en sorte que ce papier leur coûte plus cher qu’à nous.