Chapitre 5
Madame Nam regarda Jin, puis Bok, avant de baisser les yeux vers la liste qu'ils venaient de poser sur son comptoir.
— Tu t'es trouvé un métier honnête ?
— J'en avais déjà un.
— Tu courais beaucoup pour quelqu'un qui n'avait rien à se reprocher.
Elle ramena le papier vers elle et commença à compter sur ses doigts.
Jin connaissait sa boutique depuis trois ans. Il lui avait livré des lettres, des factures et, une fois, un coq qui avait passé tout le trajet à essayer de sortir de son panier.
Elle avait oublié les lettres.
Pas le coq.
L'échoppe occupait un angle du marché où l'odeur des céréales sèches rencontrait celle des légumes encore couverts de terre. Des sacs d'orge s'appuyaient contre le mur et, près de la porte, une petite charrette à deux roues attendait, les brancards posés sur une cale.
Jin l'avait remarquée avant même de saluer.
— Soixante-deux pièces, annonça Madame Nam.
Bok se pencha immédiatement sur la balance.
— Avec ces navets-là ?
Il en prit un, enfonça le pouce près du collet et montra une partie ramollie.
— Il faut couper ça. Vous nous faites payer ce qu'on jettera.
Madame Nam lui reprit le légume et soutint qu'il était encore parfaitement mangeable. Bok répondit qu'il n'avait jamais affirmé le contraire, seulement qu'il ne comptait pas acheter au même prix la partie destinée à la marmite et celle destinée au compost.
Après une discussion qui permit à Jin de découvrir trois défauts possibles d'un navet, la marchande remplaça le légume et retira deux pièces du prix.
Il paya les soixante pièces prévues pour la commande.
Les provisions destinées aux trois habitants du pavillon coûtèrent vingt-quatre pièces supplémentaires. Bok les rangea aussitôt dans un sac séparé, fermé par une ficelle rouge.
— Celui-là, c'est pour nous.
— J'ai compris.
— Je préfère le dire pendant qu'il y a encore quelque chose dedans.
Madame Nam rabattit le haut d'un sac d'orge.
— Douze repas au relais, alors ?
— Demain midi.
— Et vous les porterez comment ?
Jin sourit.
La marchande suivit son regard jusqu'à la petite charrette.
— Non.
— Vous ne savez même pas ce que j'allais demander.
— Tu regardes mes roues comme le coq regardait la porte.
Jin posa une main sur le comptoir.
— Un prêt. Je vous la rapporte demain avant la fermeture.
— Et moi, je fais rouler mes sacs sur quoi ?
— Vous recevez le grain les jours pairs. Je vous ai porté assez de factures pour m'en souvenir. Demain, c'est le cinquième jour.
Madame Nam le regarda avec un peu plus d'attention.
— Tu lis mes factures ?
— Seulement les dates. Les montants me donnent des vertiges.
Pendant qu'ils parlaient, Bok s'était accroupi près de la charrette. Il vérifia les roues, passa la main sous une traverse, puis appuya de tout son poids sur le plateau.
Le bois gémit sans céder.
— Elle tiendra.
— Bien sûr qu'elle tiendra, répondit Madame Nam. C'est mon accord qui manque.
Jin proposa deux livraisons gratuites dans Cheongha le surlendemain. La marchande devait envoyer de l'orge à une maison de thé et des haricots à un teinturier ; il connaissait déjà les deux adresses.
Elle exigea que les courses soient terminées dans la matinée.
Jin accepta.
Alors seulement, Madame Nam décrocha la corde qui retenait l'une des roues à l'anneau du mur.
— Tu la rends demain avant que je ferme. Propre, et avec les deux roues.
— Je n'avais prévu d'en vendre aucune.
— Je préfère le dire pendant qu'elles sont encore là.
Bok toussa pour cacher un rire.
Il ne réussit pas très bien.
Ils examinèrent ensemble une vieille fente sur le bord du plateau afin que personne ne puisse prétendre le lendemain qu'ils en étaient responsables. Jin acheta ensuite un peu de graisse pour l'essieu ; avec le bois sec nécessaire à la cuisson, les derniers frais de la commande atteignirent exactement les six pièces qu'ils avaient prévues.
Son petit sachet était désormais vide.
Dans l'autre, il restait trois cents pièces de cuivre.
Les quatre-vingt-seize de Bae viendraient après le travail, si tout se passait bien.
Bok installa leurs achats sur le plateau. Jin prit l'un des brancards, puis regarda une dernière fois Madame Nam.
— Vous savez que je dirige une école, maintenant ?
— On me l'a dit.
— Et vous me prêtez quand même votre charrette ?
Elle replongea sa mesure dans un sac d'orge.
— Tu m'as toujours rapporté mes paniers.
Jin resta silencieux un instant, puis hocha la tête.
Cette réponse lui convenait.
La remontée jusqu'au pavillon fut nettement plus lente que leurs descentes habituelles.
Bok tirait entre les brancards tandis que Jin poussait dans les passages les moins raides, toujours du côté qui sollicitait le moins son épaule. Dans les virages, ils devaient régulièrement remettre les roues dans la bonne trace.
À la première grosse ornière, Jin observa le creux.
— On peut passer en force.
Bok posa les brancards.
— Vous voulez porter la soupe dans une seule moitié de la charrette ?
Ils dégagèrent donc deux pierres, tassèrent de la terre dans le trou et reprirent leur montée.
Jin mémorisa l'endroit.
Demain, il faudrait ralentir ici.
Plus haut, une racine traversait le chemin en biais ; au retour, dans la descente, une autre portion risquait d'entraîner la charrette si personne ne retenait suffisamment la charge.
Il avait parcouru ce sentier des centaines de fois.
Avec deux roues, il avait l'impression de ne l'avoir jamais vraiment regardé.
Ils atteignirent la cour alors que Sook descendait de l'échelle. Elle avait repris le raccord signalé par Bae ; lorsqu'elle versa un peu d'eau sur la toile, le filet rejoignit enfin la gouttière au lieu de tomber sur le chemin.
Elle regarda la charrette.
— Achetée ?
— Empruntée contre deux courses.
— Alors nous avons intérêt à en prendre soin.
Elle leur apporta des chutes de bois, une vieille natte et plusieurs cordes conservées au pavillon. Ils calèrent la marmite vide au centre du plateau, puis la remplirent d'eau pour tester les attaches.
Bok tira la charrette sur quelques pas.
Jin observa la surface osciller à l'intérieur. Au premier changement de direction, l'eau monta dangereusement vers le bord.
— Trop haut.
Ils en retirèrent une partie et tracèrent une limite sur une baguette de mesure.
Douze portions tenaient encore, mais il faudrait conserver un espace vide sous le couvercle.
Sook inspecta les nœuds.
Deux furent refaits.
Puis un troisième.
Cette nuit-là, Jin rêva d'une route parfaitement droite, sans trou, sans pierre et sans pente.
Au milieu se tenait Madame Nam.
Elle comptait les roues.
— Où est passée la deuxième ?
Bok le réveilla avant le lever du jour.
— L'eau.
Jin entrouvrit les yeux.
— Quoi, l'eau ?
— Il faut en chercher.
Bok était déjà habillé. À la lumière de sa lampe, il avait l'air parfaitement disposé à réveiller toute la montagne si cela pouvait permettre à son riz de cuire à l'heure.
Jin enfila sa veste.
Dans la cuisine, les légumes lavés attendaient déjà dans une bassine. Le riz avait été mesuré et le sac noué de rouge se trouvait à l'autre bout de la pièce, bien séparé des ingrédients destinés au chantier.
Sook avait préparé une petite marmite pour leur propre repas.
Jin y jeta un regard avant de prendre les seaux.
Trois bols.
Bien.
Lorsqu'il revint avec l'eau, Bok lui tendit une planche, un couteau et trois navets.
— Des morceaux comme ça.
Il lui montra un cube.
Jin commença.
Bok observa par-dessus son épaule.
— Plus petits.
Jin recoupa.
— Et pas tous de la même forme, mais à peu près de la même taille.
— Tu pourrais me laisser finir avant de juger.
Bok ramassa deux morceaux. L'un était épais, l'autre presque transparent.
— Celui-là sera encore dur quand l'autre aura disparu.
Jin les regarda.
Puis il posa le couteau.
— Montre.
Bok se plaça à côté de lui et découpa le dernier navet sans se presser. La pointe touchait la planche avant que le reste de la lame descende ; sa main libre reculait régulièrement, sans jamais se retrouver sur le chemin.
Jin reprit le couteau et essaya de l'imiter.
Ses morceaux devinrent moins ambitieux et beaucoup plus semblables.
Lorsque le feu prit correctement, Bok fit revenir les légumes par petites quantités. Jin voulut gagner du temps en rapprochant une grosse bûche des braises.
— Pas plus fort.
— On en a douze à nourrir.
— Et un seul fond de marmite à ne pas brûler.
Jin remit la bûche à sa place.
Dehors, le ciel commençait à pâlir. Dans la cuisine, Bok passait de la réserve d'eau aux ingrédients, goûtait, attendait et remuait. Il ne courait jamais, pourtant Jin avait constamment l'impression d'être en retard sur lui.
Au bout d'un moment, il demanda :
— Qu'est-ce que je fais maintenant ?
Bok désigna la table.
— Vous mangez. Après, on charge.
Ils prirent donc leur repas tous les trois, à tour de rôle pour que quelqu'un surveille toujours le feu.
Bok eut une portion entière.
Personne n'en fit une cérémonie.
La grande marmite fut prête peu après.
Jin goûta une cuillerée. Le bouillon avait épaissi, les légumes étaient tendres et le riz bien cuit. Les herbes ajoutées au dernier moment donnaient au tout une fraîcheur inattendue.
— C'est bon.
Bok attendit.
Jin goûta encore.
— Vraiment bon.
Cette fois, le garçon parut satisfait.
Dans la vapeur qui montait de la marmite, les quatre-vingt-seize pièces promises prenaient soudain une forme beaucoup plus concrète.
Ils rapprochèrent la charrette du seuil.
Bok prit l'une des anses avec un linge. Jin saisit l'autre, en gardant son bras aussi bas que possible, tandis que Sook guidait le fond de la marmite jusqu'entre les cales.
Elle se posa avec un bruit lourd.
Ils attachèrent soigneusement le couvercle, puis enroulèrent la natte autour des parois pour limiter la perte de chaleur. La louche fut placée dans un linge propre et Bok glissa leur copie de l'accord sous sa veste.
Jin vérifia les roues.
Puis les cordes.
Puis le passage du portail.
Il revint aux cordes.
Sook lui tendit un morceau de pain plat enveloppé.
— Si vous tardez.
Jin le rangea sans discuter.
Il lui confia deux cent soixante-dix pièces et conserva les trente dernières dans sa bourse.
— Pour les imprévus.
Sook leva un sourcil.
— Ceux que tu avais supprimés du budget ?
— Ils sont revenus.
Ils partirent suffisamment tôt pour ne pas avoir besoin de se presser.
Bok prit place entre les brancards tandis que Jin se positionnait derrière la charrette avec une corde fixée à la traverse arrière. Dans les descentes, il gardait les bras bas et utilisait surtout ses jambes pour freiner ; il ne faisait circuler du qi dans ses appuis que lorsque la pente devenait trop raide.
Au premier virage, un grand mouvement liquide se fit entendre sous le couvercle.
Bok s'arrêta immédiatement.
Jin retint la charrette.
Ils attendirent que le contenu cesse de rouler contre les parois.
— On repart ? demanda Jin.
— Doucement.
Il n'aurait jamais cru qu'on puisse mettre autant de reproches dans un seul mot.
À Cheongha, les roues retrouvèrent enfin un sol presque régulier.
En passant devant la boutique de Madame Nam, Jin leva une main.
La marchande regarda la charrette, puis compta ostensiblement ses roues sur ses doigts.
Une.
Deux.
Bok attendit qu'ils aient dépassé l'échoppe pour rire.
Ils empruntèrent la rue des vanniers afin d'éviter les étals du marché. Jin connaissait un raccourci derrière l'atelier du teinturier qui leur aurait fait gagner quelques minutes.
Il regarda l'entrée.
Trois marches.
Il passa devant sans même proposer d'essayer.
Au sortir du bourg, Bok lui céda les brancards sur la portion plate. La charrette roulait suffisamment bien pour que Jin puisse la guider sans tirer fort et son épaule resta calme tant qu'il évitait les gestes brusques.
Le chemin longeait ensuite les saules.
Au-delà du petit pont, on distinguait déjà le haut du hangar en réparation.
Jin estima la distance.
Ils avaient de l'avance.
Ses doigts se desserrèrent légèrement autour des brancards.
— Tu vois ?
Bok tourna la tête.
— Quoi ?
Jin allait répondre lorsqu'il aperçut quelque chose en travers du chemin.
— Rien. Continue de surveiller la marmite.
Une corde barrait l'accès au pont.
Trois hommes occupaient l'entrée.
Le premier était assis sur la borne de pierre. Un autre tenait une longue perche à l'horizontale, sans avoir encore besoin de s'en servir. Le dernier attendait près d'une caisse sur laquelle reposait une tablette de bois.
Ils portaient tous des brassards sombres.
Jin ne reconnut aucun visage.
— Halte.
Il ralentit progressivement jusqu'à ce que les roues s'immobilisent sans secouer la charge.
— Nous livrons les repas du chantier.
L'homme près de la caisse regarda la charrette, la natte enroulée autour de la marmite et Bok, qui s'était déjà rapproché du chargement.
— Transport de marchandises. Quinze pièces.
Jin resta entre les brancards.
— Depuis quand ce passage est-il payant ?
— Depuis qu'on te le demande.
L'homme assis sur la borne ricana.
Celui qui tenait la perche, lui, ne sourit pas.
Jin observa ses pieds légèrement décalés et la distance entre ses mains.
Ce n'était pas quelqu'un qui avait simplement décidé de se promener avec un bâton.
Une réponse lui monta à la gorge.
Il la ravala.
À la place, il regarda la tablette.
Quelques caractères avaient été tracés à l'encre, accompagnés d'un montant. Aucune marque officielle n'était visible à cette distance.
— Qui perçoit ce droit ?
— Les gens qui entretiennent la route.
Bok se pencha légèrement vers lui.
— On passe ici toutes les semaines. Il n'y avait personne.
L'homme près de la caisse l'entendit.
— Vous pouvez aussi faire le tour par le gué.
Jin connaissait le détour.
Le gué se trouvait en aval, après une zone de terrain détrempé où les roues risquaient de s'enfoncer. À pied, cela restait envisageable. Avec une charrette pleine, ils perdraient leur avance, et probablement davantage.
Une mince vapeur s'échappait sous la natte.
Quinze pièces.
Presque la moitié de ce qu'ils espéraient réellement conserver sur la commande une fois les dépenses retirées.
Et cela sans compter leur travail.
Jin quitta les brancards et plaça une cale sous une roue.
— Bok. Reste près de la marmite.
Le garçon hocha la tête et se rapprocha du chargement.
Jin tira légèrement sur sa manche pour dégager son poignet, puis s'avança vers la caisse.
Son regard se posa sur la tablette.
— Montrez-moi l'autorisation.