Chapitre 4
Jin retira une poignée de riz du bol à mesurer et la laissa retomber dans le sac.
Bok suivit les grains des yeux.
— Pourquoi ?
— Pour ce soir.
— J'en ai déjà mis de côté pour ce soir.
Jin hésita, les doigts encore au-dessus de l'ouverture.
— Alors pour demain.
Bok lui reprit tranquillement le bol, récupéra la poignée et la remit avec le reste avant de poser la mesure près du fourneau.
Ce fut leur premier désaccord de la journée. Le soleil venait à peine de franchir le mur.
Sur la table, Jin avait réparti leurs trois cent quatre-vingt-dix pièces en plusieurs petits tas. Il avait commencé avec quelque chose de simple : une somme pour le riz, une autre pour les réparations et une troisième pour les imprévus. Puis il avait pensé à l'huile, au bois qu'ils ne pourraient pas toujours ramasser eux-mêmes, au savon, aux clous qu'il faudrait tôt ou tard remplacer et à tout ce que le pavillon semblait capable de casser dès qu'on détournait les yeux.
Les tas avaient maigri à mesure que leur nombre augmentait.
À la fin, Jin avait supprimé celui réservé aux imprévus. Ils viendraient bien sans qu'on leur garde spécialement de l'argent.
— Si on met un peu moins de riz dans chaque repas, on peut gagner quelques jours, dit-il.
Bok versa les grains dans l'eau de rinçage.
— On en met déjà un peu moins.
— Je parle de quelques cuillerées.
— Moi aussi.
Jin fronça les sourcils, puis s'accroupit devant le fourneau pour examiner les braises. Son épaule tira lorsqu'il tendit le bras ; il changea de main pour rapprocher une bûche.
Au lever du jour, il avait essayé de reprendre ses exercices. Après trois mouvements, la douleur l'avait convaincu de commencer plutôt par les comptes.
Maintenant, les comptes lui donnaient envie de retourner s'entraîner.
— Quand j'étais coursier, je mangeais ce que je trouvais. On peut supporter quelques jours difficiles.
Bok leva enfin les yeux.
— Vous êtes trois, maintenant.
Jin ouvrit la bouche, puis la referma.
Il le savait. C'était précisément pour cela qu'il comptait.
La cuisine se remplit peu à peu d'une odeur de navet revenu dans un fond d'huile. Bok écrasa un morceau de gingembre, ajouta une cuillerée de pâte de haricots et remua jusqu'à ce qu'une légère croûte brune se forme au fond de la marmite.
Jin regarda la réserve d'huile un peu trop longtemps.
Bok le surprit.
— Si vous voulez compter les gouttes, approchez. D'ici, vous allez en rater.
Jin se leva.
— Je vais chercher de l'eau.
Il revint avec deux seaux moins remplis que d'habitude afin de ménager son épaule. Sur la montée depuis le puits, il fit circuler juste assez de qi dans ses jambes pour stabiliser ses appuis, puis posa les charges sans les laisser cogner contre les dalles.
Bok saisit le premier seau pour remplir une jarre. Sa main glissa sur l'anse mouillée ; il la rattrapa aussitôt, les dents brièvement serrées.
— Laisse, je vais—
— Je le tiens.
Et il le tenait effectivement.
Jin resta une seconde la main tendue avant de la retirer.
Sook entra à ce moment-là avec une poignée d'herbes cueillies près du potager. Elle les donna à Bok, se lava les mains, puis vint s'asseoir devant les tas de monnaie.
— Il y a beaucoup de petites fortunes sur cette table.
— Aucune ne nourrit trois personnes.
Elle observa le tas réservé au riz.
— Celle-là pourrait commencer.
Bok apporta les bols. Jin poussa ses comptes hors de portée d'une éclaboussure et prit sa cuillère.
La soupe était meilleure que la veille. Le navet avait absorbé le goût de la pâte de haricots et le gingembre chauffait doucement la bouche sans couvrir le reste. Jin avala deux cuillerées avant de remarquer quelque chose.
Sook avait du riz dans son bol.
Lui aussi.
Bok, en revanche, soufflait sur un bouillon presque clair.
Jin posa sa cuillère.
— Tu n'en as pas pris au fond.
— J'ai goûté pendant la préparation.
Jin repensa au garçon devant le fourneau : une goutte sur le dos de la cuillère, une autre après avoir ajouté les herbes. Rien qui pût raisonnablement remplacer un repas.
— Tu as mangé quoi d'autre ?
Bok baissa les yeux vers son bol.
Sook tendit déjà le sien.
— Nous partageons ce qui reste.
Le garçon se redressa aussitôt.
— Il faut que vous mangiez.
— Et toi ? demanda Jin.
— Je mangerai après.
— Après quoi ? La vaisselle ?
Bok resserra les doigts autour de sa cuillère.
— Après que j'aurai trouvé.
Le silence qui suivit laissa entendre le petit crépitement du feu sous la marmite.
Jin avait une remarque sèche au bord des lèvres. Il aurait pu lui expliquer qu'on ne réglait rien en cachant le problème, qu'une réserve ne durait pas davantage simplement parce qu'une personne décidait de moins manger.
Il la ravala.
Bok n'essayait pas de gagner une dispute. Il voulait simplement qu'ils terminent leurs bols avant de découvrir ce qu'il avait fait.
— Depuis quand ?
Bok haussa une épaule.
— Pas à tous les repas.
Ce n'était pas une réponse qui rassurait.
Jin regarda le tas de pièces consacré au riz. Il avait passé toute la matinée à essayer de préserver leur réserve pendant que Bok en payait discrètement une partie avec son ventre.
Il attrapa la marmite par les anses et la posa au milieu de la table.
— J'en ai trop. Reprends-en.
— Vous avez porté l'eau.
— Et toi, le bois. Si on commence à compter les corvées, on va devoir donner toute la marmite à tante Sook.
Sook rapprocha les trois bols et répartit le riz avec les légumes sans ajouter un mot. Cette fois, Bok ne l'arrêta pas.
Ils recommencèrent à manger.
Au bout de quelques cuillerées, Jin reprit :
— Je n'aurais pas dû décider des portions sans regarder ce que tu servais réellement.
Bok fixa un morceau de navet.
— Je n'aurais pas dû dire que j'avais déjà mangé.
Sook prit la feuille des comptes et la tourna vers eux.
— Bien. Cet après-midi, vous achèterez de quoi préparer trois vrais repas. Ensemble.
Jin hocha la tête.
Pour une fois, l'argent du riz allait servir à acheter du riz.
Le voisin arriva alors que Bok raclait le fond de la marmite.
Sook l'aperçut par la fenêtre et ouvrit avant qu'il frappe. L'homme était trapu, avec un rouleau de corde sur l'épaule et suffisamment de sciure dans les sourcils pour donner l'impression qu'il avait passé la matinée sous une planche qu'on sciait.
— Bae, dit Sook. Tu viens encore perdre une matinée à critiquer mes gouttières ?
— Seulement celle qui verse sur mon chemin.
Il désigna du menton la toile neuve visible depuis le portail.
— J'ai vu que vous aviez travaillé. Il faut retourner le raccord du bas avant la prochaine pluie, sinon toute l'eau descendra chez moi.
Jin se leva.
— Nous allons regarder.
Bae lui jeta un coup d'œil, puis son regard glissa jusqu'à la place vide au bout de la table, celle où le vieux Ma s'asseyait autrefois. Son expression changea légèrement.
Il retira sa coiffe.
— J'ai appris pour le maître. Je suis passé l'autre jour, mais il n'y avait personne dans la cour.
Sook acquiesça et lui indiqua la tablette dans la pièce voisine.
Bae alla s'incliner devant elle. Lorsqu'il revint, il remit sa coiffe, inspira par le nez et s'arrêta.
— Qu'est-ce qui sent comme ça ?
Bok regarda la marmite.
— La soupe.
— Il en reste ?
Le garçon vérifia le fond, puis prit une petite tasse et y versa ce qui restait.
Bae goûta debout.
Il baissa les yeux dans la tasse comme s'il s'attendait à découvrir que Bok lui avait caché quelque chose.
— Il y a de la viande ?
— Non.
— Des os ?
Bok secoua la tête.
— J'ai fait revenir les légumes avant de mettre l'eau. Et j'ai ajouté de la pâte de haricots.
Bae termina la tasse.
Il la regarda encore un instant, puis demanda :
— Tu sais en faire pour douze ?
Jin se rassit lentement.
Bae dirigeait une équipe de charpentiers et de manœuvres au relais de caravanes, au sud de Cheongha. Un hangar s'était partiellement affaissé pendant les pluies et ses hommes travaillaient à le remettre en état.
Le matin, chacun arrivait avec un paquet de nourriture. À midi, ils mangeaient froid ou perdaient du temps à descendre jusqu'aux échoppes.
— L'aubergiste du relais pourrait vous nourrir, dit Jin.
— Ses fourneaux sont démontés. Le mur derrière a pris l'eau. Le temps qu'ils réparent, mes hommes auront appris à mâcher des clous.
Bok regarda la grande marmite posée sur son étagère.
— Pour douze, oui.
Bae leva un doigt.
— Douze qui travaillent.
— Je sais ce que ça mange.
Jin pensa au bol presque vide du garçon.
Cette fois, il le laissa parler.
Bok demanda si les ouvriers apporteraient leurs propres écuelles, s'ils voulaient le riz séparément, à quelle heure ils s'arrêtaient et s'il fallait prévoir une portion supplémentaire. Les questions venaient sans hésitation ; il connaissait son travail et il n'avait visiblement pas besoin de Jin pour conduire cette partie de la discussion.
Bae répondit à tout. Douze hommes en le comptant, chacun avec son bol. Ils voulaient un repas assez épais pour tenir jusqu'au soir, servi à la pause de midi.
Pas après.
Jin rapprocha sa feuille.
— Et le prix ?
— Six pièces par personne.
Bok regarda le sac de riz.
— À six, je peux vous faire quelque chose de chaud. Mais pas ce que vous venez de demander.
Bae croisa les bras.
— Combien, alors ?
Jin allait répondre lorsque Bok posa deux doigts sur sa feuille.
— Le riz, au marché. Combien ?
Jin referma la bouche.
Ils rapprochèrent leurs tabourets. Jin connaissait les prix affichés pendant ses tournées ; Bok savait combien de riz, de légumes, d'huile et de pâte il fallait réellement mettre dans la marmite. Sook, qui écoutait derrière eux, leur rappela le combustible.
Après plusieurs calculs, ils arrivèrent à soixante pièces pour les ingrédients. Six de plus couvriraient le bois consommé et les petits frais du trajet, à condition d'utiliser leur propre matériel.
Jin traça une ligne sous le total.
— Huit pièces par personne, livré au chantier.
— Sept.
— Huit, répéta Bok. Et vous aurez de quoi travailler l'après-midi.
Bae observa le garçon, puis la tasse vide dans sa main.
— Demain seulement. On essaie.
Les doigts de Jin se resserrèrent légèrement autour du pinceau.
Douze repas à huit pièces.
Quatre-vingt-seize.
Ce n'était pas une somme capable d'impressionner Madame Gwak. Mais c'était de l'argent qu'ils pouvaient gagner ensemble dès le lendemain.
— Paiement à la livraison ? demanda Jin.
— Quand les douze portions sont là, chaudes. Je tiens la caisse du chantier, mais je ne fais pas d'avance sur une première commande.
Jin regarda leurs pièces.
Ils pouvaient acheter les ingrédients. S'ils rataient leur affaire, ils auraient seulement transformé une partie de leur réserve en une quantité absurde de soupe.
Il regarda Bok.
— Tu peux le faire ?
— La cuisine, oui. Le chemin, c'est vous.
Jin connaissait la route du relais. Elle dépassait le bourg, longeait les saules et franchissait un petit pont avant les entrepôts. À vide, il allait vite.
Avec une marmite pleine et brûlante, il faudrait apprendre une autre façon de compter le trajet.
— Nous serons là pour midi.
Bae leur fit inscrire la date, le nombre de repas et le prix sur deux morceaux de papier. Il apposa sa marque, prit sa copie et déposa l'autre devant Bok.
— Ne faites pas une portion plus petite pour le dernier. C'est souvent moi.
Bok rangea le papier.
— Alors arrivez avant les autres.
Bae éclata de rire avant d'entraîner Jin dehors pour lui montrer le raccord de gouttière.
Lorsque le voisin fut parti, les quatre-vingt-seize pièces promises semblaient occuper davantage de place dans la pièce que les trois cent quatre-vingt-dix qu'ils possédaient réellement.
Jin les chassa immédiatement de son calcul.
Elles n'étaient pas encore à eux.
Il plaça soixante-six pièces dans un petit sachet, conserva les trois cent vingt-quatre restantes dans le grand et écrivit à côté du premier :
Repas du chantier.
Bok saisit la grande marmite par les deux anses.
— Elle fait douze portions sans problème.
— Et pleine ?
Le garçon baissa les yeux vers elle.
— Elle fait toujours douze portions.
— Je parle du poids.
Ils la transportèrent dans la cour et la remplirent d'eau jusqu'au niveau prévu. Bok attrapa les anses et souleva.
Ses bras se tendirent immédiatement. L'eau roula contre un bord, revint de l'autre et passa par-dessus.
Jin recula juste à temps pour sauver ses chaussures.
— On peut fermer le couvercle, proposa Bok.
— Et porter la marmite jusqu'au relais comme ça ?
Le silence du garçon fut une réponse suffisante.
Jin prit une anse pour l'aider à reposer la charge. Il fit descendre du qi dans ses jambes, mais son épaule tira dès que le poids passa réellement dans son bras.
Il abandonna avant de forcer.
— Il nous faut une perche. Ou quelque chose qui roule.
Sook les rejoignit avec le couvercle sous le bras. Elle contempla la marmite, l'eau répandue dans la cour et leurs visages.
— Commencez par acheter ce que vous allez mettre dedans. Vous avez encore tout l'après-midi pour trouver comment ne pas le semer sur la route.
Bok alla chercher le panier de courses.
Avant de franchir la porte, il s'arrêta devant les pièces restées sur la table.
— Et pour nous trois ?
Jin regarda sa feuille.
Il avait prévu les douze ouvriers.
Les ingrédients.
Le combustible.
Le trajet.
Tout sauf eux.
Il reprit le pinceau, ajouta une ligne séparée pour leur propre nourriture, puis poussa le papier vers Bok.
— Dis-moi ce qu'il faut.
Le garçon posa son panier et revint s'asseoir à côté de lui.
Cette fois, ils commencèrent par trois bols pleins.