Chapitre 173 – Asanagi Riku et Shimizu Shizuku
La jeune femme s'appelait Shimizu Shizuku-san.
Elle travaillait à l'auberge Shimizu, là où nous allions séjourner pour le voyage. Ses parents tenaient l'établissement et elle était leur fille unique.
À voir la façon dont ils s'appelaient « Rikkun » et « Shi-chan », on comprenait tout de suite qu'ils se connaissaient depuis longtemps. En d'autres termes, c'étaient des amis d'enfance.
« Oh là là, je ne m'attendais pas à ce que Rikkun rentre à la maison~ Pourquoi tu ne m'as rien dit, Mamie ? Si j'avais su que Rikkun venait, j'aurais mis un peu plus de maquillage~ »
« Grand-mère, tu ne m'avais pas dit que Shi-cha… que Shizuku était là ? »
« Shizuku ? Qu'est-ce qui se passe, Rikkun ? Pourquoi tu ne m'appelles plus Shi-chan ? »
« Euh, on en reparlera plus tard… Bref, pourquoi tu ne m'as rien dit, Grand-mère ? »
« Ouais, c'est vrai, pourquoi tu nous as rien dit, Mamie ? »
« Vous êtes toujours aussi bruyants tous les deux, franchement. J'ai juste oublié, c'est tout. Je ne suis plus toute jeune, vous savez ? »
Face à leurs questions insistantes, Mizore-san leur a immédiatement répondu en reconnaissant son erreur.
La table était remplie de sushis, d'entrées et de divers plats préparés par les Shimizu. Shizuku-san était en plein service, mais Mizore-san l'avait invitée à se joindre à nous puisqu'elle n'avait pas encore déjeuné.
« Ah, au fait, Rikkun, pourquoi tu n'es pas venu aux retrouvailles la dernière fois ? J'avais hâte de te voir, ça fait un bail. Je t'avais envoyé une carte postale, non ? »
« Ah bon ? Je ne crois pas l'avoir reçue… »
« Qu'est-ce que tu racontes, grand frère ? Tu ne l'as pas reçue il y a quelque temps ? Je suis sûre d'avoir vu une carte postale dans ta chambre. Attends, c'est pour ça que tu es nerveux ces derniers temps ? »
Tout en engloutissant des gunkan maki à l'oursin et aux œufs de saumon préparés par le père de Shizuku-san, Umi a posé la question qui tue.
Honnêtement, j'avais remarqué le comportement étrange de Riku-san depuis un moment déjà. Mais comme je n'étais pas particulièrement proche de lui, j'avais gardé mes observations pour moi sans demander quoi que ce soit à personne.
« Espèce de grande gueule… »
« Ouais, ouais, traite-moi comme tu veux. Mais pourquoi tu lui as menti, grand frère ? C'est pas ton amie d'enfance ? »
« Pff… Ouais, mais… »
À sa réaction, il semblait évident qu'il n'était pas très enthousiaste à l'idée de voir Shizuku-san.
Est-ce que je pouvais en déduire que c'était en partie pour ça qu'il avait décidé de chercher du travail ?
« Hm~ C'est la première fois qu'on se rencontre, mais tu es quelqu'un de très direct, Umi-chan ? Enchantée, Rikkun a toujours pris soin de moi depuis qu'on est petits. »
« Ah, enchantée aussi. C'est plutôt à moi de te remercier de supporter les bêtises de mon frère… Allez, grand frère, dis quelque chose ! »
« Pff… Maki, tu peux pas lui fourrer un truc dans la bouche pour que cette idiote se taise ? »
« Haha… Umi, je comprends ce que tu ressens, mais tu devrais finir ton assiette d'abord. »
« D'accord~ Donne-moi ce thon gras, Maki. »
« À vos ordres. »
Comme elle l'avait demandé, je lui ai immédiatement donné à manger ce qu'il y avait dans l'assiette. Pour l'instant, nous avons décidé d'observer le duo d'amis d'enfance.
« Héhé, ils sont en couple, ces deux-là ? Ils ont l'air si proches. Cela dit, on se donnait à manger quand on était petits, non ? Tu veux qu'on le refasse pour le bon vieux temps ? »
« C'était il y a vingt ans… Je ne vais pas faire un truc aussi gênant à mon âge… »
« Haha, c'est vrai… On approche de la trentaine, hein ? »
« Oui, et je déteste l'idée d'être aussi vieux bientôt. »
« Pas vrai ? »
Au début, ils discutaient plutôt bien, mais après un moment, l'atmosphère entre eux est devenue pesante.
Ils étaient proches quand ils étaient enfants, mais est-ce que c'est ce qui arrive quand on ne voit pas quelqu'un pendant trop longtemps ?
« …Euh, Rikkun, si tu n'es pas à l'aise, tu n'es pas obligé de te forcer à parler, tu sais ? »
« D'accord. »
« Alors, j'ai entendu dire par Mamie que tu travaillais avec Daichi-san, donc, euh… »
« Ah, c'est vrai, j'ai déjà démissionné… En hiver, il y a deux ans… »
Avec un air embarrassé, Riku-san a réussi à articuler une réponse.
L'hiver d'il y a deux ans, à peu près au moment où j'ai emménagé dans ma maison actuelle avec ma mère.
Donc, durant cette année-là, mes parents ont divorcé, Umi a changé d'école et Riku-san a quitté son travail.
Moi mis à part, il semblait que les Asanagi avaient traversé une période de turbulences. J'imagine que s'ils arrivaient à vivre paisiblement aujourd'hui, c'était grâce à la qualité des parents que sont Daichi-san et Sora-san.
« J-Je vois ! D-Désolée, j'ai posé une question bizarre, hein ? »
« Non, c'est rien. J'allais te le dire de toute façon… Et toi ? Comment ça se passe ? Tu te plaignais toujours de détester reprendre l'affaire familiale, alors pourquoi tu as l'air si à l'aise de travailler chez Shimizu maintenant ? »
« Ah, euh… Je veux dire, quand tu restes au chômage trop longtemps, ce genre de chose finit par arriver, tu sais~ »
« Hein ? Est-ce que, peut-être ? »
« H-Haha… E-En fait, j'ai quitté mon travail il y a quelque temps aussi, c'est pour ça que je suis revenue… »
« J-Je vois… Désolé, c'était maladroit de ma part… »
« M-Mm, c'est pas grave, au moins on est quittes maintenant ! »
« « … » »
Leur conversation s'est arrêtée net à ce moment-là.
Ils essayaient probablement tous les deux d'éviter les sujets qui fâchent, mais malheureusement, aucun des deux n'a réussi à trouver un nouveau sujet pour relancer la discussion.
Umi s'est plainte du fait que les regarder la frustrait, et honnêtement, j'étais d'accord avec elle.
« Shi-chan, ta pause n'est pas bientôt finie ? La patronne va encore te gronder si tu traînes. »
« O-Oh, une heure est déjà passée ? Ça faisait tellement longtemps que j'ai perdu la notion du temps. B-Bon, je dois y aller… »
« Oh, Shi-chan, l'argent ! »
« E-Eh ?! D-Désolée, Mamie ! À quoi je pensais, sérieusement ? »
Mizore-san a remarqué son embarras et lui a tendu une perche.
Après ça, Riku-san, Umi et moi allions nous rendre chez Shimizu. Est-ce qu'elle aurait repris ses esprits d'ici notre arrivée ?
Umi et moi ne savions pas ce qui s'était passé entre eux, donc nous ne pouvions pas vraiment les aider.
« B-Bon, à plus tard, Rikkun ! »
« O-Ouais, à plus… »
Et c'est ainsi que les retrouvailles des deux amis d'enfance se sont terminées sur une note gênante.
Après avoir entendu le bruit de la camionnette de Shizuku-san s'éloigner, Riku-san a poussé un soupir.
« Ça va, Riku-san ? »
« C'était plus stressant que la dernière fois que je suis allé à Pôle Emploi… Enfin, au moins j'ai réussi à la revoir après tout ce temps. »
« Elle est super jolie, non ? J'ai entendu dire qu'elle était déjà mariée. »
« ? ! »
Riku-san a eu une réaction vive au mot « mariée ».
J'imagine qu'il avait encore des sentiments pour elle, après tout.
« J'ai jamais entendu ça, tu es sérieuse, Grand-mère ? »
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? …Enfin, je n'en sais rien moi-même, mais cette fille a quitté la campagne pour la ville à une époque, alors elle a bien dû trouver un homme ou deux, non ? »
« J'imagine que oui, mais… »
Shizuku-san était plutôt charmante, même si je n'avais pas vraiment pris le temps de bien la regarder.
On aurait dit que Riku-san imaginait ce qui lui était arrivé pendant son séjour en ville et ce qui avait bien pu se passer pour qu'elle quitte son travail et revienne dans sa ville natale. Il semblait avoir le cœur un peu brisé en y pensant.
« Maki, ce type est encore puceau alors qu'il est déjà si vieux. »
« N-Non ! …J-Je veux dire, il y a une étape à franchir avant ça, tu sais ? »
« Riku-san, arrête. Respire un grand coup. »
Je pouvais comprendre ses sentiments, j'étais sûr que Riku-san n'avait pas fini comme ça parce qu'il le voulait.
Apparemment, les adultes et les enfants avaient quelque chose en commun. Ils voulaient tous paraître sous leur meilleur jour devant les autres et ils étaient prêts à tout pour cacher leur côté embarrassant.