Chapitre 454
Nous avons discuté de bien des choses au cours des deux heures qui ont suivi, du plus important au plus trivial, jusqu’à ce que la disposition de nos lignes défensives soit gravée dans le marbre.
La conclusion simple à laquelle nous sommes parvenus est que je ne nommerais aucun d’entre eux comme officier. Sauf Juliana.
J’avais besoin que les capacités offensives inégalées d’Alexia et de Michael restent totalement libres de toute restriction.
Ray allait également être nécessaire sur la ligne de front. Kang était un bien trop bon éclaireur et pisteur pour être enchaîné à un seul secteur.
La seule exception était Juliana. Elle serait mon Chevalier.
Pourquoi ? Eh bien, les +25 % de vitesse que le Médaillon du Chevalier lui conférerait étaient trop avantageux pour passer à côté. Mais ce n’était pas ma véritable raison.
Voyez-vous, la position des deux secteurs de Chevalier était bien trop précieuse pour risquer qu’elle tombe entre les mains de l’ennemi.
Leur juridiction se situait juste sur le flanc intérieur des extrémités ouest et est de la rivière centrale, au voisinage à la fois des Tours et des Fous.
Même si les Officiers de Thalia parvenaient à prendre toutes mes autres pièces à l’exception de mes Chevaliers, je pourrais toujours les empêcher d’atteindre le Château d’Ivoire en les prenant en tenaille ou en créant un point de passage obligé infranchissable en plein cœur de notre territoire.
Mais s’ils s’emparaient de mes Chevaliers...
Eh bien, je n’aurais plus qu’à lever les mains au ciel et à me rendre.
Alors oui, Juliana devait garder l’un des Médaillons de Chevalier en sécurité sur elle. Et pour l’autre, il allait falloir que je trouve quelqu’un de compétent pour le job.
Au moment où notre discussion toucha à sa fin, Alexia était affalée contre le bord de la table en obsidienne, en train de gémir. « Lily me manque. »
Elle me manquait aussi.
« Vince me manque », sanglota Ray, affalé juste en face d’Alexia. « Où est ce connard ?! »
Il me manquait aussi.
Mais ce n’était pas le moment de pleurer sur le sort de nos pions... de nos amis. « Vous pouvez vous mettre au travail, tous les deux ? Regardez Michael et Kang. Ils sont déjà partis. Soyez diligents comme eux. Allez, ouste ! »
Je voulais que tout le monde sorte, parle aux Cadets et choisisse ses propres pelotons. Bien qu’ils ne soient pas mes Officiers, ils auraient tout de même l’autorité nécessaire pour diriger les Légions.
Ray et Alexia feraient partie des Tours, Juliana et Michael des Chevaliers, et Kang du secteur du Fou est.
Quant à l’autre secteur de Fou, j’avais l’intention de le sacrifier tôt ou tard. Je le dirigerais donc moi-même.
Mais mes deux amis, pourtant très compétents et enthousiastes, ne bougèrent pas d’un pouce. Au lieu de cela, ils poussèrent un soupir synchronisé et commencèrent à se plaindre.
« C’est facile à dire pour toi ! » se lamenta Ray.
« Ouais », ajouta immédiatement Alexia sur le même ton. Je décidai qu’il fallait que je l’éloigne de lui. Sa mauvaise influence commençait à déteindre. « Tu vas juste mettre la couronne et rester en sécurité ici dans la tour, comme un presse-papier glorifié ! C’est nous qui allons faire tout le sale boulot sur le terrain ! »
« Un presse-papier glorifié ? » répétai-je, un sourcil tressaillant. « Je ne vais pas être le Roi, espèce d’idiote ! »
Ils sursautèrent tous les deux si vite qu’on aurait dit que j’avais déversé un seau d’eau glacée sur leurs petites têtes vides. Prenant pitié de ces imbéciles, j’expliquai gracieusement la situation.
Vereshia n’avait jamais dit que les chefs de faction devaient porter la Couronne eux-mêmes. C’était juste une attente, pas une règle. Si ça l’avait été, elle l’aurait soit dit explicitement, soit nous aurait forcés à la porter sous ses yeux, comme elle l’avait fait avec les Anneaux.
Cela signifiait que nous étions libres de couronner qui nous voulions.
Cela comportait évidemment quelques risques.
La Couronne était la pièce la plus importante sur cet échiquier. Elle permettait au Roi de communiquer avec ses Officiers, quelle que soit la distance, via les Médaillons, comme lors d’un appel téléphonique.
Ce lien de communication était le seul moyen de se coordonner sur une carte aussi vaste.
Mais même en mettant de côté l’importance de cet outil, une fois que la Couronne était brisée, la partie était de toute façon terminée. Heureusement, le Roi ne pouvait pas quitter cette Tour du Château.
Plus heureusement encore, seule Thalia pouvait briser la Couronne puisqu’elle était celle qui portait l’Anneau.
Cela signifiait que le Roi devrait soit être vaincu et dépouillé de la Couronne pour qu’elle puisse lui être livrée, soit que ma sœur devrait venir personnellement jusqu’ici pour porter l’échec et mat.
Bien sûr...
Je baissai les yeux sur mon index. Le bronze de l’anneau métallique qui avait fusionné avec ma chair capta la faible lumière du hall gothique.
Bien sûr, il en allait de même pour moi.
Pour gagner, je devrais tôt ou tard traverser la rivière, pénétrer dans le Château d’Ivoire et presser cet anneau directement contre les runes de sa Couronne.
Enfin, c’était une option, en tout cas.
J’avais une sorte de... plan en tête.
Je n’allais pas l’exécuter... car il impliquait que je me coupe le doigt pour le donner à quelqu’un d’autre — quelqu’un capable de s’infiltrer et d’assassiner pendant que j’attirais l’attention de l’ennemi.
Ouais...
Thalia ne s’y attendrait jamais.
C’était un pari tactique brillant.
Mais malgré mon goût pour la théâtralité, je n’étais pas tout à fait sûr que l’Anneau fonctionnerait s’il était attaché à un doigt tranché.
Et même si j’en avais été sûr, je n’étais pas assez désespéré pour m’automutiler pour une stupide Guerre Fictive. Il n’y avait même pas de guérisseurs ici. Oh ! Oui. L’Académie interdisait à quiconque possédant une capacité innée liée à la guérison de participer à cette guerre.
Ils étaient tous trop précieux pour risquer d’être blessés.
Alors oui, traitez-moi de vieux jeu, mais j’aimais avoir mes dix doigts. Bien que je suppose qu’à présent, j’en avais onze.
« Tu penses que Lady Thalia va couronner quelqu’un d’autre aussi ? » demanda Ray.
Honnêtement, je ne savais pas.
Thalia était une perfectionniste. Elle aimait avoir un contrôle absolu sur tout. Je savais déjà que ses ordres seraient exécutés avec une précision chirurgicale.
Je ne savais pas si quelqu’un d’autre dans son camp possédait la finesse stratégique qu’elle jugerait digne de porter le lien télépathique de la Couronne.
Casey, très probablement, n’avait pas encore fait ses preuves. D’autres génies comme Kaelron Vire — qui, j’en étais sûr, avait rejoint son camp — et la princesse Alice seraient gâchés s’ils n’étaient pas utilisés sur le champ de bataille.
Mais d’un autre côté, Thalia était aussi une sacrée lâche quand il s’agissait de perdre. Si elle pensait une seule seconde que rester en arrière dans cette tour lui coûterait la victoire, elle ne le ferait pas.
« Ça n’a pas d’importance », grommelai-je en agitant la main avec dédain. « Inutile de poser des questions maintenant, nous n’aurons pas la réponse avant le début de la phase finale. »