Chapitre 92
La pluie tombait en biais sur le quai de la Fosse, et Soura avait encore du mal à respirer sous la pression que Jin maintenait autour de lui. De l'autre côté des grilles, l'eau du lac frappait les supports avec un bruit sourd. La cabine était ouverte derrière les recrues ; sa lumière blanche éclairait la barre coupée qui gisait près de la chaussure de Soura.
Jin venait de lui annoncer qu'il était venu le tuer sur l'ordre de son oncle. Soura connaissait assez l'homme pour reconnaître son goût des provocations, mais la coupure nette dans le métal lui interdisait de traiter cette déclaration comme une nouvelle plaisanterie. Il porta deux doigts à son cou. La peau était intacte.
Goman sortit du passage vers la cabine. L'eau coulait de son uniforme et ses chaussures grinçaient sur la grille à chaque pas.
« Jin, tu viens de dire que mon père t'a envoyé assassiner Soura. Je veux savoir pourquoi tu lui obéis, et ce que ce type a pu faire aux Arashi pour qu'on en arrive là. »
Jin reprit sa pièce d'argent entre ses doigts. Il avait la même aisance qu'au bureau de la Commission, quand il commentait les dossiers aux côtés de Thiago, et Soura éprouva un malaise plus vif à le reconnaître ainsi qu'à voir son manteau trempé.
« Si ton père avait voulu te mettre au courant, Goman, il l'aurait fait avant mon départ. Tu devrais lui poser la question directement plutôt que me demander de t'expliquer ses décisions devant toutes ces recrues. »
« Tu parles de mon père, mais c'est toi qui as essayé de lui couper la tête. Tu peux au moins me dire ce que tu comptes faire maintenant. »
Jin tourna légèrement la pièce et la fit disparaître dans sa manche.
« J'étais venu régler une affaire précise. Ton intervention ne la rendra pas plus simple, cousin. »
Soura connaissait Goman depuis assez peu de temps pour ne pas savoir ce qu'il allait supporter de la part de son cousin. Pourtant, la façon dont il restait devant Jin, sans chercher à profiter de son nom pour sauver les apparences, surprit Soura. Son père avait donc pu donner cet ordre sans même prévenir celui qu'on présentait comme son héritier.
Kaïs avançait déjà sur le quai, sa veste déchirée collée à l'épaule que l'acier avait éraflée.
« Il essaie de te tuer et il continue de discuter comme si ça nous regardait pas. J'en ai assez de l'entendre, Soura. »
Kaïs prit appui sur sa jambe arrière et frappa. Le métal trembla sous son pied ; le coup libéra une explosion dont Soura reçut la chaleur jusque sur les joues. Dans la pluie, il distingua l'air qui se déformait devant Jin, comme si une vitre invisible venait de se dresser entre lui et le poing.
L'explosion se dispersa de part et d'autre. Jin resta à sa place, la main gauche dans la poche de son manteau.
« Tu viens de te fatiguer pour rien, Kaïs. Ce que tu m'as montré là ne suffira pas à me faire reculer. »
Il leva l'autre main. Une bourrasque frappa Kaïs au ventre, l'emporta sur un pas et le rabattit sur les genoux. Le garçon essaya de reprendre de l'air, les doigts enfoncés entre les mailles de la grille.
Leila quitta l'entrée de la cabine, mais Tariq s'interposa au moment où elle approchait de Kaïs.
« Il peut encore l'atteindre de là où il est. Je vais essayer de lui bloquer les jambes ; attends que je l'oblige à se défendre avant d'approcher. »
L'ombre de Tariq courut entre les flaques et remonta sur les chaussures de Jin. Soura la vit se resserrer autour de ses chevilles, puis la surface mouillée se creusa sous l'effort que l'ombre exerçait. Jin tourna son pied dans cette prise, et l'eau fut chassée de la grille par une pression brusque.
Une ligne traversa la pluie à hauteur de Tariq. Sa veste s'ouvrit sur l'épaule et une tache sombre gagna aussitôt sa manche. Il recula en appuyant sa main sur la plaie ; l'ombre se retira de Jin avec lui.
Soura avança d'un pas malgré ses jambes épuisées. Kaïs avait déjà reçu un coup à sa place, et Tariq venait d'être blessé. La force qu'il avait dépensée pour leur faire traverser le lac lui manquait précisément lorsqu'il aurait voulu se jeter devant eux.
Raad passa à côté de Tariq, les bras parcourus d'étincelles.
« Tu fais ça parce que ton oncle te l'a demandé ? T'as travaillé avec nous, Jin. Tu sais très bien que Soura n'a rien fait contre toi. »
« Ce que je sais de lui ne te concerne pas, Raad. Écarte-toi, si tu ne veux pas terminer comme tes amis. »
Raad lança sa décharge. La lumière blanche découpa les grilles et fit reculer deux recrues près de la porte. Devant Jin, l'air sembla se retirer ; Soura eut les oreilles prises et la décharge s'éteignit avant de l'atteindre. Le goût du sel lui resta sur la langue pendant que Raad examinait sa main, déconcerté.
Il les frappe parce qu'ils restent près de moi.
Soura ramena l'eau qui s'était accumulée autour de ses pieds. Elle glissa sur le métal jusqu'à ses poignets, assez pour qu'il puisse se défendre si Jin revenait sur lui. Chaque mouvement lui tirait jusque dans les avant-bras, déjà douloureux depuis la traversée.
« C'est moi que tu cherches depuis le début. Si tu veux recommencer, fais-le avec moi, mais laisse les autres tranquilles. »
La pluie tourna autour de Jin. Le bord de son manteau se souleva, et Soura comprit qu'il allait répondre par une autre attaque avant de pouvoir replacer ses pieds.
Trois chaînes d'ambre tombèrent entre eux. Les maillons traversèrent le métal des grilles et s'y fixèrent en arrachant des éclats de rouille. La secousse remonta sous les semelles de Soura, et le vent qui arrivait de Jin s'arrêta de l'autre côté des chaînes.
Thiago venait de rejoindre l'espace laissé libre devant la cabine. Soura connaissait ce regard concentré du Capitaine pour l'avoir vu pendant les entraînements, mais il ne l'avait jamais vu interrompre un membre des Arashi avec une telle hâte.
« Jin, tu as reçu un ordre de ton clan, mais tu viens de t'attaquer à plusieurs recrues sous ma responsabilité. Si tu essaies encore de toucher Soura ou l'un des autres, c'est à moi que tu auras affaire. »
Jin examina les chaînes plantées autour de ses bottes.
« Vous avez toujours eu du mal à laisser les Arashi régler leurs affaires, Thiago. Mon oncle risque d'apprécier assez peu que vous défendiez ce garçon après ce que je viens de vous dire. »
Thiago fit avancer un maillon sur la grille, assez près de Jin pour qu'il doive déplacer son pied.
« Tu répondras de cette attaque devant la Commission. Les liens de famille ne t'autorisent pas à transformer notre mission en exécution. »
Kei arriva sur sa droite. Son ombre se répandit entre les chaînes d'ambre et gagna le bord de la paroi, où l'eau de pluie ne reflétait plus les néons.
« Tu as vu ce qui s'est passé quand tu t'en es pris aux jeunes, Jin. On est trois Capitaines ici, et personne n'a l'intention de te laisser poursuivre. Éloigne-toi du groupe. »
Ornella rejoignit Thiago sur l'autre côté. Des flammes entouraient ses mains, et la vapeur montait des plaques mouillées sous ses bottes.
« Il y a des blessés derrière moi. Je ne vais pas te laisser lancer une autre attaque pendant qu'on essaie de les sortir d'ici. »
Soura attendit, l'eau toujours suspendue autour des mains. Jin passa des chaînes à l'ombre de Kei, puis aux flammes d'Ornella. Il avait poussé Kaïs au sol sans effort apparent, mais cette fois il se déplaça en arrière, laissant plus d'espace devant lui.
« Je vois que vous avez choisi de rester ensemble. Je ne suis pas venu me battre contre les trois Capitaines au premier étage, alors je vais poursuivre autrement. »
Sa main plongea dans la poche intérieure de son manteau. Caleb releva son fusil, malgré le poignet gauche qu'il protégeait depuis leur arrivée dans la Fosse.
« Capitaine, il sort quelque chose. Je peux tirer s'il vise l'un des nôtres. »
Jin montra sa paume ouverte. Un morceau de chair grise y remuait, replié sur lui-même, et Soura reconnut à l'odeur aigre qui s'en dégageait quelque chose de proche des Purgés rencontrés à la base de la Tour. L'objet avait la taille d'un petit fruit, mais sa surface se contractait par endroits.
« J'ai pris ça dans les réserves de la Commission avant de descendre. Vous connaissez sûrement déjà ce moyen de transport. »
Il laissa tomber la chair sur les grilles. Soura recula quand la masse gonfla, faisant apparaître des gencives épaisses et des dents disposées de travers. Une langue se déroula jusqu'au bord du quai, sous une haleine qui fit tousser Sira et Thalia près de l'ascenseur.
« C'est un Shunkan ! » cria Issa. « Il a emporté de quoi en faire venir un ici. Il va s'en servir pour quitter l'étage ! »
Soura se souvenait de la première bouche qu'ils avaient dû traverser, à l'étage zéro. Il avait suivi les Capitaines jusque sur la langue en se demandant si elle se refermerait avant son passage. À présent, Jin montait dessus comme s'il empruntait simplement une entrée réservée à lui seul.
« On se reverra plus haut. J'ai suffisamment vu ce que vous pouvez faire aujourd'hui pour ne pas perdre davantage de temps ici. »
Il s'arrêta juste avant les dents et regarda Soura.
« Mon oncle m'a confié cet ordre, et il ne disparaîtra pas parce que tu as trouvé des gens prêts à intervenir. Les étages suivants auront aussi leurs dangers ; si tu y arrives, nous aurons encore l'occasion d'en parler. »
Thiago lança ses chaînes. L'une d'elles passa au-dessus de l'épaule de Soura, arracha un morceau de grille et fila vers Jin ; la bouche se referma avant qu'elle ait pu le saisir. Le quai vibra lorsque les dents se rejoignirent. Un tourbillon rouge sombre entraîna la chair sur elle-même, puis la forme entière disparut, laissant seulement une flaque que la pluie emporta dans les rainures.
Les chaînes frappèrent le métal à l'endroit où Jin s'était tenu. Le bruit continua sous la voûte après qu'il eut disparu.
Soura resta devant la grille déchirée. Le lac remuait toujours derrière eux, mais ses jambes supportaient à peine le poids supplémentaire que la Tour leur imposait. Il revoyait Jin au-dessus de lui, cette pièce d'argent entre les doigts, puis Goman réclamant à son cousin une explication qu'il n'avait pas obtenue. L'ordre venait du père de Goman. Soura ne connaissait cet homme que par sa réputation, et aucun souvenir ne lui donnait une raison de comprendre pourquoi il aurait voulu sa mort.
Qu'est-ce que ma vie a à voir avec les Arashi ?
Kaïs s'approcha en se tenant le ventre. Il avait perdu sa bonne humeur pendant l'attaque, et le tissu déchiré autour de son épaule avait pris une couleur plus sombre.
« Je voulais l'empêcher de revenir sur toi, mais je me suis fait arrêter avant de pouvoir l'approcher. La prochaine fois, préviens-moi si tu comprends ce qu'il raconte, parce que moi, j'ai rien compris. Et s'il revient, je serai encore là pour t'aider. »
Soura aurait voulu lui répondre qu'il n'en savait pas davantage. Il regarda d'abord l'endroit où Kaïs avait posé sa main sur son ventre, puis l'épaule de Tariq, que Leila venait rejoindre avec son matériel.
« J'aurais dû l'arrêter avant que vous preniez ces coups. »
Tariq laissa Leila dégager le tissu autour de la plaie. Sa veste pendait de travers sur son bras, mais il se rapprocha assez pour parler à Soura sans couvrir la voix de Leila.
« Jin nous a frappés parce qu'on a essayé de t'aider. Je savais ce que je faisais quand je l'ai retenu, et il est parti dès que les Capitaines se sont avancés. Maintenant, j'aimerais qu'on sorte d'ici avant que l'eau nous ramène les créatures du lac. »
« Il faut que je nettoie ça dès qu'on sera à l'abri, Tariq. Tu peux marcher avec le bras contre toi, mais évite de tirer sur l'épaule », ajouta Leila.
Thiago rappela ses chaînes. Il demanda à Caleb de baisser son fusil et fit signe aux autres de rejoindre la cabine, où Sira soutenait toujours Thalia. Loris aida les derniers à récupérer leurs sacs. La lumière blanche baignait leurs chaussures mouillées ; personne n'avait encore atteint l'étage deux.
« Les membres des Grandes Familles ont leurs propres intérêts dans cette Tour, et Jin vient de nous montrer jusqu'où certains peuvent aller pour les défendre. Vous resterez avec votre groupe jusqu'à ce qu'on ait quitté cet étage, et vous me signalerez immédiatement toute nouvelle attaque. »
L'eau se détacha enfin des poignets de Soura. Il suivit Kaïs vers la cabine, conscient des pas de Thiago derrière lui et de ceux de Goman, qui s'étaient arrêtés sur le quai.
L'héritier Arashi avait attendu que les autres passent. Il se tenait près des grilles arrachées, face à l'endroit où la bouche avait disparu. Soura s'arrêta sur le seuil, mais le bruit des dernières bottes entrant dans l'ascenseur le décida à suivre Kaïs.
Goman rejoignit enfin la cabine. Il avait encore de l'eau sur les mains lorsqu'il se retourna vers le quai, et les portes se refermèrent devant lui.