Chapitre 91
Issa avait encore les pieds dans l’eau lorsque la masse préparée par Soura se raffermit sous ses semelles. Les Capitaines et les instructeurs les avaient rejoints au bord du lac ; leurs bottes occupaient maintenant les dernières places autour des recrues, assez près pour que les sacs se touchent. Au-delà de l’appui, les dos couverts de plaques creusaient des sillages qui venaient droit sur eux.
Ivan se tenait au bord, les jambes déjà prises dans l’eau que Soura maintenait contre ses bottes.
« Maintiens bien l’eau autour de mes bottes, le bleu. Si l’appui se défait pendant le saut, on tombe tous au milieu de ces choses. »
« Ça tient autour de tes bottes. Frappe dessous, vers la porte ; je garde l’appui jusqu’au quai. »
L’eau remonta légèrement contre les semelles d’Issa, puis cessa de bouger. Soura avait les bras tendus devant lui et de la sueur se mêlait à la pluie sur son front. Issa aurait voulu lui laisser quelques secondes de plus, mais une première tête venait de sortir du lac, assez près pour montrer les rainures entre ses plaques.
« Rapprochez-vous encore. Ceux qui restent au bord risquent de tomber dès la poussée. »
Les épaules se pressèrent autour de lui. Issa avait proposé ce passage au-dessus de l’eau ; à présent que tout le monde attendait le coup, il aurait préféré se trouver ailleurs que juste à côté de Thalia, dont les jambes tenaient à peine. Elle avait accepté son idée sans discuter. Il aurait dû trouver quelque chose qui lui demande moins d’effort, et il n’avait rien trouvé.
Ivan se pencha assez pour engager son bras sous la masse d’eau.
« Ça part, tenez-vous ! »
Son poing remonta et libéra la force accumulée pendant la descente. L’appui se souleva sous Issa avec une brutalité qui lui rabattit la mâchoire, et le lac s’éloigna avant qu’il ait pu reprendre son souffle.
Kaïs poussa un cri de joie, les bras ouverts dans la pluie. Juste derrière lui, Raad tenait la veste de Tariq à deux mains.
« Arrête de bouger, Kaïs ! Tu vas nous faire basculer ! »
Le vent plaquait les vêtements trempés contre leurs corps. Issa essaya de ramener ses jambes sous lui, mais le poids supplémentaire continuait de tirer sur ses épaules, jusque dans cette traversée où plus rien ne touchait le fond. À travers l’eau qui les portait, les grandes formes remontaient déjà.
Une mâchoire se referma tout près des pieds de Leila.
Caleb tira trois fois vers la créature en tenant son fusil contre lui, le poignet gauche aussi peu sollicité que possible. La bête retomba, tandis que Loris tendait le bras droit par-dessus le bord et repoussait la suivante d’une onde qui la renvoya vers la rive.
Issa n’avait plus que la porte devant lui. Le quai grandissait trop vite, avec une grille d’acier exactement à la hauteur où leurs jambes allaient arriver.
« On va s’écraser contre le quai ! »
Goman avait à peine terminé qu’Ornella se faisait entendre derrière eux.
« Pliez les genoux pour l’arrivée ! »
L’eau heurta le rebord et se dispersa sur le métal. Issa perdit ses appuis au milieu des sacs et des jambes, roula sur un coude, puis s’arrêta assez près de la grille pour recevoir dans la bouche l’eau salée qui la traversait. À sa droite, le vêtement de Kaïs s’était déchiré à l’épaule ; la peau dessous avait frotté contre l’acier. Tariq termina sa glissade devant les portes.
Thiago se releva le premier, encore entouré d’éclaboussures.
« Est-ce que quelqu’un s’est blessé au point de ne plus pouvoir marcher ? »
« J’ai mal aux côtes, mais je peux me lever. »
Raad se redressa avec une main contre le ventre. Sira et Thalia se soutenaient près de la grille, alors qu’Ivan dégageait ses bottes de l’eau qui achevait de retomber. Ses avant-bras tremblaient sous l’effort et sa respiration couvrait les pas des derniers élèves qui se relevaient.
Issa aurait voulu rester assis un peu plus longtemps. Ses vêtements collaient au quai et il avait les dents douloureuses depuis le départ. Pourtant, derrière eux, le lac remuait encore ; il se remit debout avec les autres, attiré par cette porte assez proche pour qu’ils puissent enfin passer de l’autre côté.
Kei s’était arrêté devant un écran noir encastré à côté des battants.
« L’accès est limité. Venez lire ça. »
Des lettres rouges apparurent sur la surface, dont un angle vibrait dans son logement.
ÉTAGE 1 — FOSSE DE DÉCANTATION
CAPACITÉ MAXIMALE DU SAS : 21 ÂMES
SURCHARGE STRICTEMENT INTERDITE
Leila suivit les personnes réunies sur le quai, recommença depuis les Capitaines, puis s’arrêta sur le nombre affiché.
« On est vingt-trois. Même en faisant entrer tout le monde bien serré, il y en a deux de trop pour ce qui est écrit. »
Issa relut la dernière ligne. Ils venaient de traverser le lac ensemble, et la place disponible devant cette porte lui avait paru suffisante. Il avait cru que le plus difficile serait d’y arriver. La pluie ruisselait maintenant sur l’écran et déformait les lettres sans faire disparaître le nombre.
Kyo se tenait à proximité de Soura et de Raad.
« La Tour nous impose déjà une sélection. Ces deux-là peuvent rester ici pendant que les autres montent. Ça nous évitera d’attendre le prochain palier pour rien. »
Kaïs s’avança malgré le tissu qui frottait sa plaie.
« Tu veux laisser Soura et Raad avec ces choses derrière nous ? Redis-le et je te jette dans le lac moi-même. Tu pourras nous expliquer de là-bas pourquoi ils devraient rester. »
Ivan s’interposa devant Kyo. Son bras pendait encore près de sa cuisse, mais il occupait assez de place pour empêcher Kaïs d’approcher sans le toucher.
« Kyo, tu vas arrêter. On vient de traverser tous ensemble et tu décides déjà qui on abandonne ? »
Goman était resté près des portes. Kyo lui répondit par-dessus l’épaule d’Ivan.
« Tu as une meilleure idée, héritier de rechange ? La capacité est écrite juste à côté de toi. Si personne ne reste, on attend ici jusqu’à ne plus pouvoir tenir debout. »
L’insulte avait porté assez loin pour qu’Issa l’entende près de l’écran. Il connaissait la façon dont Kyo insistait dès qu’il trouvait quelque chose qui blessait, et intervenir maintenant l’obligerait à lui répondre sur les personnes qu’il venait de désigner. Il resta devant les lettres, avec les voix qui montaient derrière lui et l’eau qui coulait de ses manches.
Le mot « âmes » le retenait. Une limite de charge aurait pu s’exprimer en kilos ; la place prise par leurs sacs aurait alors compté autant que celle de leurs corps. Cette indication désignait chaque personne séparément, et ils n’étaient même pas encore entrés dans la cabine.
Nous sommes tous encore sur le quai.
Raad frappa le métal du pied. Une étincelle quitta sa semelle et atteignit la paroi sous l’écran ; les lettres vacillèrent aussitôt, puis le mot « surcharge » brilla plus fort avant de retrouver sa couleur.
Issa rapprocha son visage de la vitre mouillée. Raad avait gardé la même place. Son sac, ses vêtements, tout ce qui aurait dû peser dans une limite de charge se trouvait toujours au même endroit ; la réaction avait accompagné sa décharge. Il pouvait enfin proposer autre chose que de choisir qui allait rester dehors.
« Regardez l’écran quand Raad laisse échapper du courant. Il vient de réagir à son Spirit. Le système nous repère déjà depuis le quai, à partir de ce qu’on dégage. »
Thiago s’approcha assez pour examiner la surface.
« Il détecte le Spirit de chacun avant d’autoriser l’entrée. »
L’eau tombait depuis le bord du boîtier et formait une petite nappe rouge aux pieds d’Issa. Il la laissa passer sous sa chaussure pendant que Kyo reprenait.
« Très bien, il détecte le Spirit. Nous en avons tous, alors explique comment tu comptes faire disparaître deux présences. »
« Le Capitaine Aris peut dissimuler la sienne. Tariq, ton ombre peut couvrir quelqu’un d’autre. Si le système cesse de les repérer, il pourra nous laisser passer à vingt-trois. »
Kei quitta le bord de l’écran. La pluie continuait de ruisseler sur son manteau lorsqu’il répondit.
« Tu as bien observé, Kaneshiro. Avec le Spectre, je peux retirer ma présence de ce qu’il détecte. »
Il ferma les yeux. Issa distinguait toujours son visage et l’eau accumulée aux plis de ses vêtements, mais la présence du Capitaine avait cessé de se faire sentir. Sur l’écran, une indication changea ; une personne venait de disparaître du comptage alors qu’elle se tenait à quelques pas.
Tariq avait rejoint Kaïs.
« Reste où tu es, je vais étendre mon ombre autour de toi. »
Kaïs le laissa faire sans protester. L’obscurité remonta sur ses chaussures, gagna son vêtement déchiré et se referma au-dessus de sa tête. Issa suivit sa progression jusqu’à ce que le Spirit de son ami cesse à son tour de parvenir au système.
Le rouge s’éteignit.
Une lumière verte éclaira le boîtier, puis un mécanisme se mit en mouvement derrière les portes avec des vibrations qui remontèrent dans les semelles d’Issa.
ACCÈS AUTORISÉ
Les battants s’écartèrent sur une cabine immense, éclairée de blanc. Raad toucha l’épaule de Soura en passant près de lui.
« On peut entrer tous les vingt-trois. Tariq, reste près de Kaïs jusqu’à ce qu’on soit dedans. »
Kyo resta à l’écart du passage qui se formait. Issa avait encore trop mal au coude pour se réjouir longtemps de sa solution, mais il prit le temps de suivre Sira et Thalia jusqu’aux premiers pas vers la cabine. Elles allaient pouvoir quitter cette pluie avec les autres ; il n’avait plus à chercher laquelle de ses idées leur demanderait le moins de force.
Soura s’arrêta au moment où la lumière de la cabine atteignait ses chaussures. Il avait laissé les autres commencer à entrer, encore occupé par l’effort qui raidissait ses avant-bras après la traversée. Devant la porte, la pluie descendait en traits pâles et venait se briser sur le métal du quai.
Une goutte se sépara en deux au-dessus de lui.
Quelque chose avait traversé sa chute, assez vite pour couper l’eau avant qu’elle touche le sol. Soura suivit l’écart qui venait de s’ouvrir dans la pluie et comprit qu’une attaque arrivait à hauteur de son cou.
« Baissez-vous ! »
Il se jeta en arrière. L’air passa contre sa gorge, puis une barre de métal se fendit derrière lui et ses deux morceaux heurtèrent le quai. Soura reçut le choc de sa chute dans le dos, avec la certitude qu’il avait encore la tête au-dessus des épaules uniquement parce qu’il s’était arrêté à temps.
Il vient de viser ma gorge.
Les chaînes d’ambre de Thiago s’étaient déjà déployées. À côté, les poings d’Ornella portaient des flammes, tandis que l’ombre de Kei s’étendait sur le quai jusqu’aux premières traces laissées par l’eau.
Soura chercha l’endroit d’où le coup était parti. Au-dessus de la porte, un homme se détacha de la pénombre et sauta devant eux, son manteau noir ouvert assez largement pour laisser paraître les coutures argentées. La pluie collait ses cheveux sombres à son front. Entre ses doigts, une pièce d’argent continuait de tourner.
Goman prononça son nom avant que Soura ait réussi à se remettre debout.
« Jin ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es censé travailler avec la Commission. »
La pièce s’immobilisa contre le pouce de Jin, puis disparut dans sa poche. Soura s’aida du métal sous lui pour se relever. Il attendait que l’homme réponde à son cousin, qu’une explication arrive et donne un autre sens à cette lame passée contre son cou, mais Jin s’adressait déjà à lui.
« Tu as de sacrés réflexes, pour un gamin des rues. L’assassinat discret n’a jamais été mon fort. »
Soura avait les jambes trop raides pour retrouver tout de suite une position stable. Il aurait dû se déplacer davantage, se dégager de la place où Jin l’avait visé ; pourtant, il restait devant la cabine, à essayer de reconnaître dans cette voix l’homme qui avait travaillé avec eux. La barre coupée baignait dans l’eau à côté de sa chaussure.
Kaïs avait avancé jusqu’à pouvoir parler par-dessus le bruit de la pluie.
« Tu viens d’essayer de tuer Soura ? On est dans le même camp, Jin ! »
Un rire bref accompagna le mouvement de Jin lorsqu’il sortit sa main libre de son manteau. L’air se fit plus lourd autour de Soura ; sa prochaine inspiration entra difficilement, et il dut écarter ses pieds sur le quai pour résister à la pression.
« Je ne travaille plus pour la Commission. Mon oncle m’a confié une affaire qui concerne notre famille. »
Derrière Soura, la cabine restait ouverte. Il avait jusque-là compté sur la réponse de Jin à Goman, sur leur parenté, sur une raison qui empêcherait au moins une seconde attaque. L’homme se tenait toujours face à lui, assez près pour ne laisser aucun doute sur celui qu’il désignait.
« Il m’a envoyé te tuer ici, Soura, pour que personne n’apprenne ce qui te relie à notre famille. »