Chapitre 90
L’eau noire frappait les genoux de Kaïs à chaque pas. Le froid avait traversé son pantalon depuis longtemps et remontait maintenant jusque dans ses cuisses. Les courants latéraux déplaçaient ses appuis au moment où il cherchait déjà à suivre la ruelle suivante.
Une forme pâle fendit l’eau devant Raad. Il envoya une décharge avant qu’elle atteigne ses jambes. La créature se contracta, retomba entre deux plaques de tôle et disparut sous la surface.
« Elles reviennent de partout ! »
Kaïs leva la main lorsque deux autres remous coupèrent la ruelle.
« Quand tu restes au milieu, elles remontent sous tes jambes. Colle-toi au mur et continue, elles auront moins d’angle pour t’attraper. »
Il fit éclater une petite charge contre l’eau, assez loin du groupe pour repousser les deux Suppurations vers un mur. La vague toucha aussi trois habitants qui descendaient d’un toit avec des barres de métal. Ils furent renversés dans la boue sans heurter la tôle derrière eux.
Tariq couvrait l’autre côté. Son ombre accrocha la cheville d’un homme qui arrivait avec un couteau rouillé et le tira hors de la trajectoire du groupe.
Kaïs voulut enchaîner, puis vit Tariq dégager l’ouverture suivante. Il conserva son Spirit au lieu de frapper une seconde fois. Dans cette eau, chaque détonation appelait d’autres créatures et poussait le groupe à dépenser plus qu’il ne gagnait.
« Laissez-nous passer ! On ne vient rien vous prendre ! »
Une femme, perchée sur un toit bas, serrait une brique entre ses mains.
« Vous pouvez partir, vous ! Nous, on va rester ici quand l’eau sera trop haute ! Donnez-nous vos sacs ! »
La brique quitta ses doigts et partit vers Leila.
Kaïs n’eut pas le temps de bouger. Goman fit dévier le projectile avant qu’il l’atteigne. La brique frappa la façade d’une cabane et se brisa au-dessus de l’eau.
« Continue d’avancer, Leila. Si tu t’arrêtes au milieu de la ruelle, je ne pourrai pas écarter tout ce qu’ils lancent. »
« Merci. »
Goman la dépassa déjà. Sa respiration était plus forte qu’au début de la descente, mais il maintenait assez de pression devant lui pour détourner les objets lancés depuis les toits.
Kaïs suivit. Le poids ajouté au premier palier n’avait rien d’impressionnant quand Ezra l’avait annoncé depuis la plateforme. Dans la Fosse, il se retrouvait dans chaque mouvement : les chaussures gorgées d’eau, le sac collé au dos et la boue qui refusait de rendre les semelles.
Derrière eux, une autre pierre tomba dans l’eau. Trois formes pâles changèrent de route en même temps. Le groupe n’avait même plus besoin d’être visé directement pour perdre du temps : chaque habitant qui frappait la surface pouvait ramener les créatures sur eux.
Encore dix minutes comme ça et une erreur de pied suffira à faire tomber quelqu’un.
Kyo avançait à quelques mètres, les bas de son pantalon couverts d’eau sale.
« Cet étage est répugnant. »
Ivan déplaça son énorme corps devant lui au moment où une Suppuration sortit d’une ouverture latérale. Il percuta un vieux conteneur de l’épaule ; la paroi s’affaissa en travers du passage et força la créature à replonger.
« Ne dépense rien sur celles qui reculent. Celle qui revient par l’ouverture de droite est encore sur nous. »
Sawa franchit la zone écrasée sans ralentir. La distance se raccourcit devant elle, et elle reparut deux mètres plus loin, sur une plaque de métal qui dépassait encore de l’eau.
À l’arrière, Caleb gardait son fusil dirigé au-dessus des têtes.
« Restez sur les toits ! On ne veut tuer personne ! »
Loris avançait près de lui, l’épaule gauche protégée des chocs. Lorsqu’un courant leur ramena une caisse en plein passage, il tendit le bras droit et une poussée la renvoya contre une façade vide.
Kaïs leva les yeux en entendant du métal vibrer au-dessus d’eux. Les Capitaines avaient quitté les ruelles et suivaient désormais le groupe depuis une large conduite qui longeait les habitations. Plus loin, les instructeurs avançaient de toit en toit, assez près pour intervenir si la Fosse tournait vraiment mal, mais sans leur ouvrir la route.
Aucun des adultes ne descendit des conduites pour enlever un obstacle ou repousser une créature à leur place.
Thiago suivait la progression depuis la conduite, avec l’eau qui ruisselait à moins d’un mètre sous ses bottes. De là, il voyait mieux ce que les ruelles cachaient aux recrues : plusieurs voies revenaient sur elles-mêmes, d’autres se terminaient contre des empilements de conteneurs, et le niveau de l’eau gagnait déjà les marches les plus basses des habitations.
Ornella se déplaçait quelques mètres devant lui.
« Ils tiennent encore. La pression les pousse à agir vite, et pour l’instant ils ne se séparent pas. »
Thiago vérifia la progression du groupe, puis la ligne de repère gravée sur la paroi du cratère. Le prochain palier approchait.
« Le prochain palier va surtout montrer ce qu’ils ont encore dans les jambes. Ils ont de la force pour quelques minutes ; après la deuxième hausse, chaque détour leur coûtera davantage. »
Kei avait pris une conduite parallèle. Son ombre suivait le métal sous ses pas.
« Ils perdent surtout du temps à chercher la bonne rue. S’ils continuent au hasard, ils vont tourner jusqu’à la prochaine sirène. »
En dessous, Issa ralentit au milieu du groupe.
Thiago cessa de regarder la ligne sur la paroi et reporta son attention sur lui.
Issa laissa passer deux planches entre ses jambes.
Depuis plusieurs rues, les déchets flottants prenaient tous la même direction. Un morceau de mousse roulait vers la droite, une bande de plastique suivait le même trajet, puis une planche qui semblait immobile se mit à glisser à son tour lorsque le niveau monta autour d’elle.
Ils n’avaient plus besoin de deviner chaque croisement.
« Arrêtez de choisir les rues au hasard. Regardez ce que l’eau emporte : tout part à droite. »
Soura se retourna vers le courant. Il resta une seconde immobile au milieu de la ruelle, puis désigna l’ouverture de droite.
« Ça tire par là. Le fond descend encore dans cette direction. »
Issa avait vu la pente dans les déchets. Soura, lui, la sentait directement dans l’eau.
« L’ascenseur est au point le plus bas. On suit ce courant jusqu’à ce qu’il nous mène au centre. »
Kaïs relaya l’ordre vers l’arrière, et le groupe changea de direction.
Le choix ne rendit pas les ruelles faciles. Deux fois, le courant les conduisit vers des passages presque fermés par des tôles tombées ; ils durent se glisser sur le côté sans perdre la direction générale. Une passerelle basse obligea Ivan à se courber, tandis que Sawa raccourcissait simplement son trajet pour réapparaître après l’obstacle. Au moins, ils ne revenaient plus sur leurs propres traces.
Soura prit la tête avec Dina. Il poussa devant eux l’eau déjà présente dans la ruelle afin qu’elle cesse de leur revenir dans les jambes. À côté de lui, la flamme bleue de Dina éclairait les coins sombres et forçait les Suppurations les plus proches à rester sous la surface.
Sira et Thalia les suivaient avec plus de peine. Thalia avançait par petites foulées, les jambes raides sous l’eau.
« Je sens à peine mes pieds. Mes chaussures me tirent vers le fond à chaque pas. »
Sira posa la paume sur une plaque noyée devant elles. La surface devint assez lisse pour qu’elles puissent faire glisser leurs semelles au lieu de les arracher à la boue.
« Appuie-toi sur moi et fais-les glisser. Ça te coûtera moins que de lever les jambes. »
Leila les rejoignit par le côté. Une fine émission verte partit de sa main et se fixa dans le dos de Thalia.
La jeune fille retrouva assez de contrôle pour poser son pied sans que la cheville cède. Elle continuait pourtant à trembler, et sa respiration restait courte. Le soin de Leila pouvait empêcher son corps de se dégrader davantage ; il ne pouvait ni lui rendre sa chaleur ni effacer l’effort déjà accumulé.
Leila gardait le lien en marchant, avec la même eau glacée autour du ventre.
« Je peux t’aider à garder ton appui, mais tes jambes sont toujours froides. Si tu ne sens plus ton pied, tu me le dis tout de suite. »
Ils gagnèrent encore deux rues.
La sirène retentit de nouveau.
Issa sentit immédiatement son sac tirer plus fort sur ses épaules. Ses jambes s’enfoncèrent davantage, et le poids de ses propres vêtements sembla s’ajouter à celui de l’eau qui poussait contre lui.
Le deuxième palier venait de tomber.
Ils portaient maintenant vingt pour cent de plus qu’en entrant dans la Fosse.
Kaïs posa un genou dans l’eau avant de retrouver son appui. Goman s’aida d’une paroi de tôle qui gémit sous la charge. Même Raad dut réduire ses foulées.
Au-dessus des toits, les grandes conduites relâchèrent davantage d’eau. Le niveau monta jusqu’à leur taille et le courant força le groupe à se resserrer.
Issa sentit quelqu’un heurter son sac derrière lui. À cette profondeur, une chute ne signifiait plus seulement perdre quelques secondes : avec le poids en plus, se relever demandait déjà l’aide d’un autre. Il écarta légèrement sa route pour laisser Sira ramener Thalia près du mur, puis reprit sa place avant que le courant ne coupe le groupe en deux.
« Ça monte trop vite ! Je ne sens presque plus mes pieds ! » lança Leila.
Les formes pâles sous l’eau se rapprochèrent avec le mouvement. Elles avaient désormais assez de profondeur pour passer sous les recrues sans montrer autre chose qu’un remous.
Une Suppuration surgit devant Caleb. Il tira par réflexe dans l’eau pour l’arrêter.
Le coup se répercuta entre les façades.
Autour d’Issa, plusieurs remous changèrent aussitôt de direction.
Chaque bruit leur donne notre position.
« Caleb, plus de tirs dans l’eau ! Celles qui étaient dans les rues voisines viennent de tourner vers nous ! »
Une créature plus grosse bondit vers Goman. La pression la cueillit avant qu’elle atteigne sa gorge et la rejeta contre une cabane.
« Continuez vers le centre ! Je garde le passage de gauche ! »
Goman ne cherchait plus à répondre à Kyo ni à montrer quoi que ce soit. Il frappait seulement ce qui entrait dans le passage.
Soura renforça le courant devant eux. L’eau cessa un instant de lutter contre leurs jambes et les porta dans la rue suivante. Dina maintint sa flamme assez haute pour éclairer leur route sans toucher la surface.
Les dernières cabanes s’écartèrent.
La place centrale apparut devant eux.
L’ascenseur se dressait au milieu, dans une haute structure métallique dont les lignes pâles restaient visibles sous la pluie. Entre le groupe et la porte, l’ancienne place avait disparu sous une vaste étendue d’eau noire.
Et quelque chose tournait dedans.
Les Suppurations qui gardaient l’ascenseur étaient beaucoup plus grosses que celles des ruelles. Des plaques épaisses couvraient leur dos et leurs griffes sortaient parfois de l’eau lorsqu’elles changeaient de direction. Elles nageaient en cercle autour de la structure centrale.
L’étendue à franchir semblait assez large pour qu’un nageur en forme mette déjà du temps à la traverser. Avec les sacs, les vêtements trempés et le deuxième palier sur leurs corps, Issa ne voyait personne atteindre la moitié avant de commencer à couler. Les créatures n’auraient alors qu’à attendre sous eux.
Raad ralentit près d’Issa.
« Dis-moi que quelqu’un a prévu un autre chemin. »
Autour de lui, personne ne désigna de passerelle ni de second accès.
Kyo observa la distance jusqu’à l’ascenseur plus longtemps que d’habitude.
« Avec ce poids, on nagera mal et on coulera dès qu’une de ces choses nous accrochera. Traverser l’eau comme ça ne marchera pas. »
Issa regarda la surface, puis les toits autour de la place. Son attention revint enfin sur Ivan.
Depuis le premier palier, presque tous s’étaient courbés davantage. Ivan gardait encore le dos droit. Son pouvoir absorbait surtout les chocs, mais Goman avait déjà montré pendant l’entraînement qu’une pression continue pouvait malgré tout lui en laisser une partie.
Et depuis vingt minutes, la Fosse lui imposait son poids sans interruption.
Il n’a pas besoin d’avoir tout gardé. Il lui en faut assez pour nous donner l’impulsion.
« On ne va pas traverser à la nage. On va passer au-dessus. »
Kaïs regarda le lac, puis Issa.
« Au-dessus ? Avec mes jambes comme ça, je saute même pas par-dessus une marche. »
« Pas avec tes jambes. Soura va porter le groupe et Ivan va nous donner la poussée. »
Issa désigna Soura.
« Fais-nous un appui avec l’eau, assez compact pour qu’on puisse tous prendre place dessus. »
Puis il se tourna vers Ivan.
« Tu peux rendre une partie de tout ce que ton corps a encaissé depuis qu’on est descendus. Frappe l’appui par-dessous et envoie-nous vers l’ascenseur. »
Ivan fixa le lac, puis le groupe qu’il faudrait déplacer d’un seul coup.
« Si Soura tient l’appui, je peux frapper dessous. Mettez-vous tous vers le centre, sinon la poussée va nous disperser. »
Loris se plaça du côté droit de Caleb pour lui laisser son poignet blessé à l’abri.
« Si ça nous évite de nager au milieu de ces trucs, je prends le saut. »
Soura commença aussitôt. L’eau déjà présente autour de leurs jambes se rassembla sous leurs bottes et se tassa jusqu’à former une large masse capable de soutenir leur poids.
Ivan prit position au bord.
Dans le lac, les grandes formes cessèrent de tourner. Les vibrations venaient de leur parvenir.
Une première tête aveugle se dirigea vers la rive. Les autres suivirent.
Elles accéléraient.
Kaïs se plaça sur le bord intérieur de l’appui, assez près pour rattraper quelqu’un si la masse d’eau bougeait avant la poussée.
« Restez au centre de l’appui. Ivan frappe dès que Soura le tient. »