Chapitre 89
Soura resta près de la rambarde pendant qu’Ezra se plaçait entre eux et l’escalier qui descendait dans le cratère. L’eau tombait déjà assez fort pour couvrir une partie des bruits venus du bidonville, et chaque rafale rabattait vers la plateforme une odeur de sel et de tôle mouillée.
Tout ce liquide lui donnait presque trop d’informations à la fois. Il sentait les filets courir le long des parois, les cascades plus épaisses venues des grandes conduites et l’eau qui s’accumulait bien plus bas entre les cabanes. Il cessa de suivre chaque mouvement séparément lorsque Ezra prit la parole.
« Avant que vous descendiez, il y a trois choses à comprendre sur cet étage. La première, c’est le poids. Toutes les dix minutes, votre corps, vos sacs et tout ce que vous portez pèseront dix pour cent de plus. Le système qui devrait ramener la Fosse à la normale est en panne depuis des années, donc le poids continuera d’augmenter tant que vous resterez ici. »
Soura estima la distance jusqu’au fond sans chercher à la chiffrer. Même avant que le premier palier tombe, la descente prendrait plusieurs minutes. Ensuite, il faudrait traverser la ville et trouver un ascenseur caché quelque part au milieu de ce désordre.
Si la descente leur prend déjà plusieurs minutes, la première sirène peut tomber avant qu’ils trouvent la première vraie rue.
Ezra indiqua les énormes conduites qui traversaient le plafond.
« Deuxième chose : elles pompent l’eau du Pacifique et la déversent ici. La Fosse se remplit pendant que vous avancez. L’ascenseur pour l’étage deux est au fond, alors vous devez l’atteindre avant que le poids vous bloque ou que l’eau vous coupe le passage. »
Les ruelles visibles entre les toits étaient déjà traversées par des courants gris. Soura n’avait pas besoin d’imaginer ce que plusieurs paliers feraient à quelqu’un qui devrait marcher là-dedans avec de l’eau jusqu’à la taille.
Ezra poursuivit avant que les recrues commencent à parler entre elles.
« Troisième chose : vous ne serez pas seuls. Certains candidats sont descendus ici et ne sont jamais repartis. Quelques-uns ont abandonné l’ascension. D’autres restent pour s’en prendre aux nouveaux quand l’occasion se présente. »
Leila rapprocha ses mains de son corps, sans quitter le fond du cratère.
« Et les Suppurations dont tu as parlé ? »
« Elles vivent dans l’eau. Elles sont rapides, elles ne voient rien et elles suivent les bruits qui font bouger la surface. Si vous frappez l’eau, si vous tirez dedans ou si vous faites assez de vacarme pour envoyer des vagues autour de vous, elles viendront. »
Ezra posa deux doigts sur la rambarde et produisit un petit choc métallique. Le son se perdit sous la pluie.
« Les habitants de la Fosse savent tout ça depuis longtemps. Certains utilisent les autres pour gagner quelques mètres quand l’eau monte. Si vous traînez, vous leur donnez du temps pour décider ce qu’ils peuvent prendre sur vous. »
Kaïs inclina la tête vers lui.
« Merci pour le résumé. C’était plus court que la dernière fois. »
Ezra resta immobile une seconde, puis se détourna de Kaïs et libéra l’accès à l’escalier.
Thiago s’avança jusqu’à la première marche.
« Vous connaissez les règles. On descend ensemble et on garde assez d’espace pour bouger si quelqu’un tombe. »
L’escalier suivait la paroi en longues boucles de métal rouillé. Les vingt-trois s’y engagèrent, répartis sur plusieurs volées, tandis que l’eau venue du plafond commençait à les atteindre franchement. Elle frappait les épaules, coulait dans les cols et rendait chaque marche plus glissante que la précédente.
Soura gardait une main près de la rampe sans s’y suspendre. Devant lui, Raad posa mal un pied et rattrapa son appui contre le métal avant de partir vers l’extérieur.
« Faites attention aux marches », dit Alexei depuis plus bas. « Elles tiennent encore, mais plusieurs sont tordues et personne n’a la place de récupérer quelqu’un qui passe par-dessus. »
Raad reprit sa descente en testant chaque plaque avant d’y mettre tout son poids.
« Certaines bougent sous le pied. Dites-le avant que quelqu’un passe par-dessus la rambarde. »
Tariq descendait deux marches derrière lui.
« Regarde les deux marches devant toi. Dans les ruelles, on aura encore moins de place pour rattraper quelqu’un. »
Plus ils descendaient, plus le fracas des cascades remplissait le cratère. La ville grossissait sous leurs pieds jusqu’à perdre son aspect de tache de rouille : les toits devenaient des plaques rafistolées, les conteneurs formaient des murs entiers et les passages entre les maisons se révélaient assez étroits pour forcer deux personnes à se croiser de côté.
Lorsqu’ils atteignirent enfin le fond, l’eau salée leur couvrait déjà les chevilles.
La boue collait aux semelles et les bâches tendues entre certaines cabanes claquaient sous les chutes d’eau. Soura sentit aussitôt le courant chercher les points les plus bas de la rue, mais il laissa cette information au fond de sa tête. Ils avaient surtout besoin d’un chemin.
Caleb gardait son fusil près du corps pour ne pas accrocher le canon contre les parois.
« Si on prend la mauvaise ruelle, on peut tourner là-dedans pendant longtemps. »
Kyo souleva le bas de son pantalon entre deux doigts au moment de traverser une flaque plus sombre.
« Ils vivent vraiment ici tous les jours ? »
Goman continua d’avancer.
« On cherche l’ascenseur d’abord. Tu regarderas les cabanes quand on saura par où sortir. »
Ornella ralentit le groupe à l’entrée d’un croisement où quatre ruelles se rejoignaient.
« On reste ensemble jusqu’à ce qu’on ait un repère fiable. L’ascenseur doit être vers le centre, mais le centre n’est pas visible d’ici. »
Issa désigna une ouverture entre deux maisons.
« Il y a des habitants sur la place devant. Ils sauront peut-être quelle rue continue vers le fond. »
Une dizaine de personnes entouraient un feu contenu dans un vieux récipient de métal. Leurs vêtements portaient des couches de reprises et plusieurs avaient attaché des morceaux de plastique sur leurs épaules pour détourner l’eau. À mesure que les recrues approchèrent, les conversations autour du feu cessèrent et les visages se tournèrent vers leurs sacs, leurs armes et leurs uniformes encore propres.
Soura ralentit.
Il avait grandi assez près de gens qui comptaient chaque repas pour ne pas confondre le manque avec une menace. Il se rapprocha de Leila lorsque plusieurs mains quittèrent le feu pour disparaître sous des couvertures ou derrière des plaques de tôle.
Leila s’arrêta à quelques mètres du groupe.
« Excusez-moi. On cherche l’ascenseur qui mène à l’étage deux. Vous savez quelle direction prendre ? »
Un vieil homme se leva avec une barre de fer rouillée. La moitié de ses dents manquait lorsqu’il ouvrit la bouche.
« L’ascenseur ? Vous voulez déjà monter ? Quand l’eau sera plus haute, vous n’irez nulle part avec tout ce que vous portez. »
Dina laissa apparaître une lueur bleue contre sa paume.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Une femme assise derrière le feu sortit un long couteau de sous sa couverture.
« L’eau va monter. Quand vous serez trop lourds pour repartir, on prendra vos sacs et vos protections. »
Soura se plaça entre Leila et la première rangée d’habitants.
Il connaissait cette façon de choisir une cible avant même d’avoir décidé comment l’attaquer. Dans son quartier, la faim n’avait jamais rendu tout le monde violent, mais il avait déjà vu ce qui arrivait quand certains finissaient par traiter la personne en face comme une réserve de plus.
« Leila, recule vers le groupe. »
Une sirène grave monta des murs de la Fosse et fit vibrer l’eau autour de leurs jambes.
Issa sentit le premier palier dans ses genoux avant même que la sirène s’éteigne. Son sac tira plus fort sur ses épaules, ses chaussures s’enfoncèrent davantage dans la boue et les vêtements trempés qu’il portait depuis la descente semblèrent soudain avoir gagné plusieurs kilos.
Dix pour cent.
Dit comme ça, le chiffre paraissait faible. Réparti sur un corps entier, du matériel humide et chaque pas dans la boue, il devint assez concret pour que Thalia tombe sur un genou et que Sira s’appuie contre une paroi de tôle. Même Ivan dut élargir son appui.
Les conduites au-dessus de la ville déversèrent davantage d’eau. Le niveau qui leur couvrait les chevilles grimpa rapidement vers les genoux, et le froid prit leurs jambes sous les vêtements mouillés.
Kaïs inspira plus profondément, puis testa son poids sur ses appuis.
« Là, je le sens. Si ça continue comme ça à chaque palier, on n’a pas intérêt à perdre du temps. »
Le vieil homme à la barre de fer leva son arme vers les autres habitants.
« Ils sont plus lourds maintenant ! Prenez leurs sacs avant qu’ils puissent repartir ! »
Une vingtaine de personnes sortirent des ruelles voisines avec des couteaux, des tuyaux et des morceaux de métal. La montée de l’eau avait accéléré leur décision.
Thiago lança ses chaînes entre les deux groupes sans chercher à toucher un corps.
« Repoussez-les et gardez vos coups sous contrôle. Personne ne les tue. »
Loris partit le premier. Il garda son épaule gauche en retrait et percuta deux hommes avec le côté droit du corps, assez fort pour les faire tomber dans l’eau sans les envoyer contre les parois.
Caleb épaula son fusil malgré la gêne de son poignet gauche et tira dans l’eau, à un mètre devant les premiers assaillants. Le coup résonna entre les maisons.
« Reculez ! On ne veut pas se battre avec vous ! »
Ils continuèrent d’avancer. Une femme tenta de passer entre Thiago et Dina avec son couteau levé.
Le feu bleu de Dina enveloppa la lame. Le métal rougit presque aussitôt ; la femme la lâcha et recula en tenant sa main loin de la chaleur.
Raad envoya un éclair sur le toit de tôle d’une cabane. Le choc fit vibrer toute la ruelle.
« J’ai visé le toit. Si vous continuez à avancer, je frappe le sol devant vos pieds. »
Issa entendit alors autre chose sous le bruit de la pluie.
Des remous courts se répondaient sous la surface, beaucoup trop rapides pour venir des jambes autour de lui. Ils approchaient depuis plusieurs directions à la fois.
Le tir de Caleb. L’éclair de Raad. Les chutes dans l’eau.
Ezra les avait prévenus.
Le tir et l’éclair viennent de les attirer sur nous.
« Il y a des Suppurations dans l’eau ! Écartez-vous des bords et arrêtez de frapper la surface ! »
Une forme blanche jaillit près du vieil homme.
Elle n’avait aucun œil. Sa tête lisse s’ouvrait presque entièrement sur une bouche garnie de dents fines, et ses bras trop longs se refermèrent autour d’une jambe avant qu’il puisse retirer son appui.
La créature le tira sous l’eau.
La barre de fer resta quelques secondes à la surface, puis disparut entre les remous. Autour de l’endroit où l’homme avait été entraîné, l’eau se troubla d’une teinte sombre que la pluie dispersa vite.
Sawa suivit le mouvement sans avancer.
« Quelle barbarie. »
D’autres remous apparurent aussitôt. Il y en avait sous presque toute la ruelle, attirés par chaque chute et chaque pas trop brutal.
Une deuxième Suppuration bondit vers Kyo. Sa trajectoire changea juste avant le contact et l’envoya heurter une paroi de tôle plusieurs mètres plus loin.
« Tu reviens sur moi, je dévie encore ta trajectoire. »
Goman étendit sa pression devant le groupe. L’eau fut chassée de la ruelle pendant deux secondes et trois créatures partirent avec elle, repoussées loin des jambes des recrues.
Ornella alluma ses flammes blanches assez haut pour éclairer l’eau sans la frapper. Les Suppurations les plus proches changèrent de direction et replongèrent hors de la zone lumineuse.
« Elles évitent la lumière. On avance vers le centre avant que l’eau monte davantage. »
Soura ramena autour de ses avant-bras l’eau qui circulait déjà entre les maisons. Elle se courba devant lui en une masse dense qui intercepta la première créature revenue vers le groupe.
« Kaïs, Tariq, ouvrez avec moi. Il nous faut de la place pour avancer. »
Kaïs entra dans l’eau jusqu’aux genoux.
« Ces deux-là bloquent la ruelle. Écartez-vous de l’eau devant moi, je vais les repousser. »
La détonation souleva une gerbe entre deux cabanes. Deux Suppurations furent rejetées sur le côté et restèrent un instant à la surface avant que le courant les emporte.
L’ombre de Tariq s’étira sous l’eau noire. Une paire de griffes sortit près de sa jambe et se referma sur une forme qui n’était déjà plus là, tandis qu’il gagnait plusieurs mètres vers la prochaine intersection.
Issa suivit le passage qu’ils venaient d’ouvrir. Le poids supplémentaire tirait à chaque mouvement, l’eau continuait de monter et des pierres commençaient à tomber depuis certains toits derrière eux. Sous la surface, les formes pâles revenaient chaque fois qu’un choc trop fort traversait la ruelle.
La marche n’était plus possible ; le groupe accéléra vers le centre, forcé de garder assez de vitesse pour ne pas se faire encercler tout en évitant de provoquer de nouveaux remous.
La seconde sirène n’était pas encore loin derrière eux. Issa savait qu’ils avaient moins de dix minutes avant la suivante.