Chapitre 9
Lorsque la tempête de sable disparut, personne ne sut immédiatement si l’attaque était réellement terminée.
La poussière retombait encore entre les colonnes éventrées de la cour, et les agents de la Commission avançaient par groupes de trois pour vérifier les galeries, les accès techniques et les passages de service. Les surfaces réactives de l’Académie se rallumaient par secteurs, affichant des itinéraires médicaux provisoires au milieu des fissures et des débris.
Thiago resta près d’Albert jusqu’à l’arrivée d’une équipe de soins.
Deux secouristes placèrent le lieutenant sur une civière dont la surface épousa automatiquement sa morphologie. Une troisième personne fixa contre son bras un capteur souple et attendit que les premières valeurs apparaissent.
« Activité vitale stable », dit-elle. « Réserve Spirit presque vide. On l’évacue en priorité. »
Thiago regarda Albert partir sans répondre.
Roen fut retrouvé quelques minutes plus tard sous les blocs déplacés pendant son combat contre Issa. Il respirait encore. Son armure organique avait disparu par endroits, laissant apparaître plusieurs traumatismes sévères que les médecins refusèrent d’évaluer avant son transfert.
Kazuki, en revanche, ne se trouvait plus dans l’enceinte.
Thiago enregistra mentalement la différence.
Morgen avait abandonné deux hommes incapables de suivre. Kazuki avait quitté la zone par ses propres moyens avant la fuite générale.
Cette distinction aurait son importance plus tard.
Autour du bassin, les étudiants transformés demandaient davantage de précautions.
Les unités spécialisées n’essayaient plus de les repousser avec des attaques offensives. Des entraves de Spirit et des structures de contention entouraient progressivement leurs membres, pendant que les équipes médicales surveillaient leur respiration, leur température et les réactions de leurs tissus.
Certains se débattaient dès qu’une source de Spirit approchait.
D’autres restaient immobiles.
Aucun médecin présent ne voulait encore employer le mot irréversible.
Tariq était assis contre le pied d’une colonne lorsque Leila le rejoignit.
Issa venait d’être confié à une équipe neurologique. Il était conscient, capable de répondre aux questions, mais les médecins lui avaient interdit toute nouvelle utilisation de son Spirit avant un examen complet.
Leila s’agenouilla devant Tariq et posa deux doigts contre son poignet.
« Tu as des vertiges ? »
« Un peu. »
« Des nausées ? »
« Non. »
« Une douleur quand tu respires profondément ? »
Tariq essaya.
Il s’arrêta au milieu de l’inspiration.
« Oui. »
Leila posa ses mains contre son thorax. Une lumière verte se forma sous ses paumes, beaucoup plus faible que pendant l’assaut.
« Je vais stabiliser ce que je peux jusqu’à ce qu’un médecin te prenne en charge. Je n’ai presque plus de réserve non plus. »
Tariq acquiesça.
Son regard restait dirigé vers les étudiants maintenus au sol à l’autre bout de la cour.
Il reconnut le troisième année du Séminaire malgré les changements qui avaient déformé son visage.
« Il est vivant ? »
Leila suivit son regard.
« Oui. »
« Est-ce qu’il redeviendra normal ? »
Elle attendit avant de répondre.
« Je n’en sais rien. Personne ici ne le sait encore. »
Tariq baissa les yeux vers son ombre, qui se reformait difficilement sous ses chaussures.
« Au moins, c’est clair. »
Leila le regarda.
« Quoi ? »
« Quand je ne sais pas, je ne sais pas. J’aurais dû commencer par là dans le secteur neuf. »
Elle ne chercha pas à lui répondre à la place.
La lumière verte continua de circuler sous ses mains.
Tariq revit sa charge contre Morgen. Il avait reconnu le piège, compris que Goman avait besoin de son ombre et choisi malgré tout de partir.
Cette erreur ne ressemblait plus à celle du civil par ignorance.
Elle était plus difficile à accepter précisément parce qu’il avait eu le temps de choisir.
Comprendre après coup ne sert à rien si je refais la même chose dès que j’ai peur.
Il conserva la pensée sans essayer de la transformer en promesse.
À quelques mètres, Issa discutait déjà avec Thiago malgré les objections du médecin qui travaillait autour de lui.
« Le cube a cessé d’absorber avant la fuite », dit Issa. « Vous l’avez remarqué aussi. »
Thiago regarda l’appareil médical fixé derrière son oreille.
« Tu es censé éviter les efforts cognitifs. »
« Répondre à une question que je me pose déjà ne demande pas davantage d’effort. »
Le médecin leva les yeux vers Thiago.
« Je préférerais quand même que cette conversation reste courte. »
Thiago accepta d’un signe.
« Oui. Le cube était saturé. »
Issa regarda l’endroit où Morgen s’était tenu.
« Alors l’assaut avait une quantité cible. Il ne cherchait pas simplement à prendre autant de Spirit que possible. »
Thiago resta silencieux.
La différence était importante.
Une extraction possédant une limite pouvait correspondre à la capacité du cube, mais aussi à une quantité nécessaire pour ce que Morgen comptait alimenter ensuite.
« On ne sait pas encore si la limite venait du contenant ou de son objectif », dit Thiago.
Issa acquiesça.
« Et Leila ne faisait pas partie de cet objectif initial. »
Thiago tourna les yeux vers elle.
Elle soignait toujours Tariq.
« Pourquoi tu en es sûr ? »
« Morgen avait déjà organisé le Séminaire, l’alerte Orange, votre départ et le confinement avant de la voir utiliser son Spirit. Pourtant, son comportement a changé après qu’elle a soigné quelqu’un. »
Thiago ne confirma pas.
« C’est une hypothèse utile. Elle reste une hypothèse. »
Issa accepta la correction.
« Alors il faudra savoir ce qu’il a reconnu. »
« Oui. »
Cette réponse suffit à faire taire Issa.
Thiago appela ensuite Mirei depuis son relais de poignet.
La projection resta réduite à une ligne sonore, les infrastructures de l’Académie étant encore trop instables pour maintenir davantage.
« Je veux le gel complet des données du Séminaire », dit-il. « Accès, signatures Spirit, ordres de maintenance, changements de planning et historiques du confinement. Personne ne corrige rien dans les dossiers avant copie. »
Mirei répondit immédiatement.
« Même les erreurs manifestes ? »
« Surtout les erreurs manifestes. Quelqu’un connaissait nos procédures assez bien pour les utiliser contre nous. Je veux savoir ce qui vient de Morgen et ce qui lui a été fourni. »
« Tu envisages une aide interne ? »
Thiago regarda les portes verrouillées que les techniciens tentaient maintenant de rouvrir.
« J’envisage que l’attaque a nécessité des informations internes. Ce n’est pas encore la même conclusion. »
Il coupa la liaison.
Soura avait entendu une partie de l’échange.
Il se trouvait près du bord du bassin, accroupi devant une zone où l’eau revenait lentement dans les joints de pierre. Raad attendait à côté de lui, une main engourdie après ses décharges successives.
« Tu cherches encore quelque chose ? » demanda Raad.
Soura fit remonter une petite quantité d’eau entre ses doigts.
« Les traces du sable disparaissent à mesure que l’humidité revient. Si on veut savoir par où il est sorti, c’est maintenant. »
« Et tu peux le savoir avec ça ? »
« Je peux savoir où l’eau a été repoussée le plus longtemps. Ce n’est pas forcément la même chose. »
Raad observa la cour.
« Tu pourrais parfois répondre oui ou non. »
« Je pourrais, mais ce serait moins exact. »
Soura se déplaça vers une galerie latérale.
L’humidité y restait anormalement basse sur plusieurs mètres, puis revenait brutalement près d’un mur extérieur endommagé.
Il appela un agent de la Commission au lieu de poursuivre seul.
« Il faut enregistrer cette zone avant le nettoyage. Le sable a continué à repousser l’eau ici après que le reste de la cour a commencé à revenir à la normale. »
L’agent marqua l’emplacement sur son relais.
Raad attendit qu’il s’éloigne.
« On vient de l’aider alors qu’on n’était même pas censés être ici. »
Soura regarda son uniforme de maintenance emprunté.
« J’évite justement de lui rappeler cette partie. »
Raad comprit qu’il valait mieux ne pas insister.
Plus loin, Kaïs refusait pour la deuxième fois de monter sur une civière.
La coupure de sa cuisse avait été fermée provisoirement, mais chaque inspiration trop profonde réveillait la douleur sous ses côtes.
« Je peux marcher jusqu’au poste médical », dit-il.
La secouriste chargée de lui répondit sans changer de ton.
« Alors garde cette capacité pour demain. Aujourd’hui, tu montes. »
Kaïs regarda la civière.
Puis Raad, qui avait entendu.
« Si tu dis quelque chose, je descends uniquement pour te frapper. »
Raad leva sa main encore engourdie.
« Je n’allais rien dire. Je ne suis pas certain de pouvoir la fermer correctement. »
Kaïs monta finalement.
Leila vit la scène de loin et reprit son soin sur Tariq sans commenter.
Le bruit de la cour avait changé.
Pendant l’assaut, tout avait été dominé par les impacts et les cris. Désormais, les sons provenaient de consignes médicales, de structures déplacées, de noms vérifiés sur des listes et de familles contactées.
La catastrophe entrait dans sa phase administrative.
C’était une autre manière de comprendre son ampleur.
Goman fut installé sur une civière après avoir tenté de convaincre deux médecins qu’il pouvait rester debout.
Il ne protesta plus lorsqu’ils lui annoncèrent que son exposition au drainage du cube nécessitait une surveillance prolongée.
Thiago le rejoignit avant son évacuation.
« Ton nom va attirer des demandes de rapport avant même que tu arrives à l’hôpital. »
Goman le regarda.
« Elles ont déjà commencé. »
Son relais affichait plusieurs notifications familiales qu’il n’avait pas ouvertes.
Thiago observa brièvement le symbole Arashi.
« Ne réponds à personne sur le détail de l’attaque avant ton audition. »
« Tu crois que ma famille va attendre l’autorisation de la Commission ? »
« Non. Je te demande quand même de ne pas leur donner une version incomplète que je devrai corriger ensuite. »
Goman ferma les notifications.
« Pour une fois, nous voulons la même chose. »
La civière l’emporta vers l’accès médical.
Thiago suivit son départ du regard.
L’attaque avait désormais une dimension qu’il ne pourrait pas contenir dans les murs de l’Académie. Un héritier Arashi avait été directement ciblé, un ancien Capitaine avait utilisé les procédures de la Commission contre elle et un groupe entier d’étudiants avait été transformé sous les yeux de délégations venues de plusieurs établissements.
Chaque famille, chaque académie et chaque administration demanderait des comptes.
Thiago retourna près de Leila.
Elle venait de terminer avec Tariq et s’apprêtait enfin à laisser une équipe médicale examiner ses propres mains, rougies par l’usage prolongé de son Spirit.
« Leila Amrani ? »
Elle releva la tête.
« Oui. »
« Pendant l’attaque, Morgen a changé de comportement lorsqu’il a vu ton Spirit. Je vais avoir besoin d’un relevé complet de ce que tu as utilisé aujourd’hui, sur qui et à quel moment. »
Leila regarda Issa, puis Tariq.
« Vous pensez qu’il voulait mon pouvoir ? »
Thiago choisit ses mots.
« Je pense qu’il a reconnu quelque chose qu’il ne s’attendait pas à trouver ici. Je ne sais pas encore quoi. »
Cette formulation la rassura moins qu’une réponse définitive.
Elle était pourtant la seule que Thiago pouvait défendre.
« Est-ce que je suis en danger ? »
« Tant qu’on ignore ce qu’il a reconnu, je considère que la possibilité existe. »
Thiago fit signe à deux agents de rester près du poste médical.
« Pour le moment, tu ne quittes pas l’Académie seule et tu ne réponds à aucune demande extérieure concernant ton Spirit. Si quelqu’un te contacte directement, tu me le transmets. »
Leila acquiesça.
Thiago s’éloigna pour rejoindre les équipes d’enquête.
Tariq avait entendu toute la conversation.
Il regarda Leila, puis les Suppurations contenues plus loin dans la cour.
Pour la première fois depuis le début de l’attaque, aucune cible ne se trouvait devant lui.
Il n’avait rien à frapper.
Ce qui restait demandait autre chose : attendre les analyses, accepter ce qu’ils ignoraient et comprendre pourquoi Morgen avait choisi cette école.
La cour de l’Académie Centrale n’était plus seulement un lieu détruit.
Elle venait de devenir une scène d’enquête.
Et parmi toutes les traces que Morgen avait laissées derrière lui, Leila était la seule qu’il n’avait pas prévue avant d’entrer.