Chapitre 10
Le Domaine Arashi avait reçu les premières images de l’attaque avant même que Goman n’atteigne l’hôpital.
Lorsque Alaric Weiss franchit l’entrée principale, aucune alerte ne clignotait sur les murs et aucun écran ne couvrait les couloirs. Les informations circulaient directement sur les surfaces réactives intégrées à la pierre, visibles uniquement lorsqu’un membre autorisé les sollicitait.
Le domaine occupait une large zone à la périphérie de la capitale. Ses bâtiments bas, séparés par des cours d’entraînement et des jardins presque trop ordonnés, avaient été renforcés bien avant 2054. Les nouvelles technologies s’étaient ajoutées sans effacer l’architecture ancienne.
À l’entrée, deux membres de la sécurité attendaient Alaric.
Le premier lui tendit la main.
« Votre autorisation. »
Alaric posa deux doigts sur la surface sombre intégrée au montant de la porte. Son identité et la convocation transmise par le secrétariat du Patriarche apparurent dans le champ privé du garde.
La pression autour de sa poitrine diminua.
Alaric expira.
« Vous vérifiez encore les invités comme pendant la guerre ? »
Le garde ne sembla pas trouver la remarque inhabituelle.
« Nous vérifions surtout ceux qui arrivent après une attaque contre un membre de la famille. »
La réponse mit fin à la conversation.
Un intendant vint chercher Alaric dans le vestibule.
Ils traversèrent une première cour où plusieurs adolescents travaillaient leur contrôle de pression. Aucun exercice n’avait été interrompu malgré l’attaque de l’Académie.
Deux jeunes maintenaient des disques métalliques en suspension grâce à des variations atmosphériques très fines. Plus loin, un garçon plus âgé essayait de comprimer une zone devant lui sans déplacer la poussière qui recouvrait le sol.
Alaric ralentit.
« Je pensais que les entraînements seraient suspendus aujourd’hui. »
L’intendant regarda les élèves.
« Pourquoi ? »
« Goman vient d’être hospitalisé. »
« Justement. »
Alaric comprit ce que la réponse signifiait.
Le domaine ne considérait pas la défaite de Goman comme une raison de ralentir. Elle venait de devenir une démonstration supplémentaire de ce qui arrivait lorsqu’un héritier n’était pas suffisamment préparé.
Ils poursuivirent leur marche.
Sur un mur, une série de noms était gravée dans la pierre. Plusieurs appartenaient à des membres morts pendant la Guerre de Succession qui s’était achevée en 2052.
Alaric s’arrêta devant une inscription plus récente.
« Deux ans seulement depuis la fin de la guerre, puis le laboratoire de Sibérie a rendu le Spirit presque universel. Vos familles ont dû perdre beaucoup plus que des hommes. »
L’intendant continua d’avancer.
« Elles ont perdu un monopole. Ce n’est pas la même chose. »
Alaric le rejoignit.
Avant 2054, les grandes lignées contrôlaient l’essentiel des utilisateurs de Spirit connus. Les rares Éveillés nés hors des familles étaient recrutés, cachés, achetés ou placés sous la protection d’États qui cherchaient à réduire l’écart de puissance.
La Commission avait été créée pour empêcher ces rivalités de détruire ce qu’il restait de l’équilibre mondial.
Depuis que presque toute l’humanité possédait un lien avec le Spirit, son rôle avait changé. Les anciennes familles n’avaient plus le monopole de l’énergie, mais elles conservaient des générations de techniques, d’archives et de réseaux politiques.
La porte du bureau d’Okontek Arashi apparut au bout du couloir.
L’intendant s’arrêta.
« Le Patriarche vous attend seul. »
Alaric posa la main sur l’ouverture.
« J’imagine qu’il a déjà lu mon rapport. »
« Il a lu les trois versions. »
Alaric tourna la tête.
« Il n’y en avait que deux quand je suis parti de l’Académie. »
L’intendant inclina légèrement le menton.
« Vous devriez entrer. »
Alaric n’aima pas la réponse.
Il pénétra dans le bureau.
Okontek Arashi se tenait debout devant une baie donnant sur la capitale. Il ne portait aucun vêtement cérémoniel, seulement une veste sombre dont les manches étaient remontées jusqu’aux avant-bras.
Il désigna le siège opposé à son bureau.
« Asseyez-vous, professeur Weiss. »
Alaric obéit.
La pression dans la pièce était supérieure à celle du couloir, mais elle restait suffisamment faible pour qu’il puisse respirer normalement. Okontek n’avait donc aucune raison pratique de la maintenir.
C’était une habitude.
« Goman est stable », dit le Patriarche. « Trois côtes atteintes, épuisement sévère du Spirit, lésions dues à la rupture de son champ. Il récupérera. »
Alaric hocha la tête.
« Les médecins pensent la même chose. »
« Je n’ai pas demandé aux médecins de me rassurer. »
Okontek s’assit.
Une carte de l’Académie apparut directement sur la surface du bureau lorsqu’il posa la paume dessus.
Plusieurs points correspondaient aux accès utilisés pendant le Séminaire.
« Votre dernière extraction des journaux de sécurité montre qu’une autorisation de niveau A a modifié les paramètres de maintenance soixante-huit heures avant l’attaque. »
Alaric observa le point affiché.
« Cette information n’était pas encore confirmée lorsque j’ai quitté l’Académie. »
« Elle l’est maintenant. »
« Vous avez accès au gel des données demandé par Thiago ? »
Okontek leva les yeux.
« J’ai accès à ce qui concerne mon héritier lorsqu’il manque de mourir dans une institution financée en partie par ma famille. »
Alaric ne releva pas le glissement.
« Une autorisation de niveau A n’implique pas nécessairement une complicité interne. Morgen a été Capitaine. Il a pu conserver des identifiants, obtenir une copie ou exploiter quelqu’un qui en possède. »
« Je sais ce qu’implique une preuve et ce qu’elle n’implique pas. »
Okontek agrandit la zone des accès techniques.
« Je veux savoir pourquoi personne ne l’a remarqué. »
Alaric regarda la carte.
« Parce que l’attaque n’a pas commencé le jour du Séminaire. Elle a commencé quand quelqu’un a préparé le terrain. »
Le Patriarche retira sa main.
« Voilà la partie de votre rapport qui m’intéresse. »
Le silence resta entre eux.
Okontek reprit.
« La Commission dira qu’elle enquête. Le Conseil demandera des garanties. Les autres familles voudront savoir si leurs enfants peuvent encore entrer dans cette Académie sans dépendre de procédures que Morgen connaît déjà. »
« Et les Arashi veulent quelqu’un dans l’enquête. »
« Évidemment. »
Alaric s’attendait à davantage de détour.
Il n’en reçut aucun.
« Vous savez ce que cela donnera si chaque famille place son propre observateur autour de Thiago. »
« Oui. Une enquête insupportable. »
Okontek rapprocha la carte.
« Je préfère une enquête insupportable à une enquête aveugle. »
Alaric croisa les mains.
« Qui avez-vous choisi ? »
« Jin. »
Alaric resta silencieux.
Okontek le remarqua.
« Votre visage est plus expressif que vos rapports. »
« Jin Arashi est compétent. »
« Ce n’est pas la partie que vous retenez. »
Alaric choisit une formulation prudente.
« Il considère parfois une procédure comme une suggestion lorsqu’il pense pouvoir obtenir un résultat plus vite autrement. »
« C’est aussi pour cela que je l’envoie. »
Alaric expira lentement.
Jin était le cousin de Goman, mais leur tempérament n’avait presque rien en commun. Goman avait grandi dans la rigidité du rang et de la représentation familiale. Jin s’intéressait surtout aux règles lorsqu’elles limitaient quelqu’un.
Cette combinaison d’intelligence et d’indiscipline avait déjà produit plusieurs rapports internes dont Alaric se souvenait trop bien.
« Thiago va refuser. »
« Il protestera. Ce n’est pas pareil. »
« Vous avez déjà obtenu l’autorisation du Conseil ? »
« Ce matin. »
Alaric regarda de nouveau la carte.
L’attaque avait eu lieu depuis moins d’une journée.
« Vous allez vite. »
« Morgen aussi. »
Cette fois, Alaric n’eut rien à répondre.
Okontek fit disparaître la carte.
« Jin rejoindra temporairement la division de Thiago comme agent externe. Sa mission officielle sera d’évaluer les failles ayant permis l’infiltration et de transmettre ses constatations au Conseil. »
« Et sa mission pour vous ? »
Okontek le regarda sans modifier son expression.
« Vérifier si la Commission me dit la vérité. »
La franchise était presque plus inquiétante qu’un mensonge.
Alaric se leva lorsque le Patriarche lui fit signe que l’entretien était terminé.
Avant qu’il atteigne la porte, Okontek ajouta :
« Professeur Weiss. »
Alaric se retourna.
« Le rapport mentionne une étudiante dont le Spirit a attiré l’attention de Morgen. Leila Amrani. »
Alaric attendit.
« Cette information ne quitte pas le cercle d’enquête tant que nous ne savons pas ce qu’il a reconnu. Les autres familles n’ont pas besoin d’un nouveau sujet de compétition. »
Alaric observa le Patriarche.
« Vous me demandez de garder une information hors de portée des autres familles ? »
« Je vous demande d’éviter qu’une étudiante devienne un enjeu politique avant même que nous sachions pourquoi. »
Pour la première fois depuis son entrée, Alaric ne trouva rien à contester.
« Compris. »
Il quitta le bureau.
Dans le couloir, la pression retomba progressivement autour de lui.
Il avait parcouru la moitié du domaine lorsqu’un bruit de métal le fit tourner la tête vers une cour secondaire.
Un jeune homme se tenait au milieu de plusieurs cibles de pression brisées.
Ses cheveux étaient sombres, sa posture relâchée, et aucune tenue officielle ne permettait de deviner qu’il appartenait à l’une des familles les plus surveillées du monde.
Jin Arashi venait de terminer un exercice.
Il regarda les morceaux au sol, puis Alaric.
« Il paraît que je dois rejoindre la Commission. »
Alaric s’arrêta.
« Tu es déjà au courant. »
« Mon oncle m’a convoqué avant toi. »
« Évidemment. »
Jin ramassa sa veste sur un banc.
« Thiago sait ? »
« Pas encore. »
Un léger amusement passa sur son visage.
« Alors je vais éviter de lui gâcher la surprise. »
Alaric le regarda partir vers les bâtiments intérieurs.
Il ne partageait pas son amusement.
L’attaque de l’Académie venait à peine de devenir une enquête que les anciennes familles commençaient déjà à entrer dans la pièce.
Et la première venait d’envoyer Jin.