Chapitre 88
Tariq garda son poids réparti sur ses deux jambes tandis que la chaîne ambrée de Thiago restait sortie, que les carrés sombres de Kei couvraient encore une partie du sol et que la petite flamme blanche d’Ornella brûlait au bout de ses doigts. En face d’eux, l’homme blond ne quittait toujours pas la grande porte.
Son œil valide passa sur les trois Capitaines, puis revint vers les recrues. Il semblait avoir obtenu exactement la réaction qu’il attendait.
« Je vous souhaite la bienvenue au Pic Lunaire. »
La tension resta dans le groupe tandis que la chaîne de Thiago cessait d’avancer et que la flamme d’Ornella se réduisait. Ezra leva une main vers le plafond clair, assez haut pour que les bandes de lumière paraissent minces au-dessus de leurs têtes.
« Regardez au-dessus de vous. Il y a sept cent cinquante étages, et chacun repose sur tous ceux qui ont essayé de monter avant vous. Vous venez d’entrer dans la plus grande construction du monde. »
Tariq suivit le mouvement comme les autres. Le plafond ne montrait pourtant rien de la masse dressée au-dessus d’eux. Après l’étage zéro, les conduites, l’eau sous les grilles et ce transport par Shunkan, ces sept cent cinquante niveaux n’étaient encore qu’un nombre appris à l’Académie.
Le nombre avait pris un poids qu’il n’avait jamais eu dans une salle de cours.
« Certains sont venus chercher la gloire, d’autres veulent devenir plus forts, et il y en a qui ont surtout besoin de laisser quelque chose derrière eux. Gardez vos raisons pour vous. La Tour ne les écoutera pas à votre place. Une ambition ne vous aidera que si vous êtes capables de continuer quand elle ne suffira plus. »
Son œil s’arrêta un instant dans leur direction. Tariq ne sut pas s’il visait quelqu’un en particulier ou s’il avait simplement l’habitude de laisser chacun croire que le discours lui était destiné. Avant qu’un autre ne l’interrompe, Ezra poursuivit.
Il sait exactement ce qu’il provoque.
Raad fut le premier à répondre, assez fort pour que tout le hall l’entende.
« Il se prend pour qui ? On vient d’arriver et il nous parle déjà comme si on était venus mourir ici. »
Thiago posa sa main sur son épaule avant qu’il poursuive.
« Tu le laisses finir. Ezra Iskander supervise cette partie du Pic et contrôle l’accès aux premiers étages. »
Ezra prit enfin appui loin de la porte. Sa veste portait les mêmes marques d’usure aux coudes que Tariq avait remarquées en entrant, et sa longue mèche blonde retomba devant la cicatrice qui fermait l’un de ses yeux.
« La colère peut vous servir. Elle ne doit simplement pas vous faire oublier où vous êtes. L’Académie vous a appris à frapper, à tenir votre Spirit et à travailler ensemble. Ici, personne ne va préparer un exercice autour de vos points forts. »
Il parcourut quelques mètres devant la grande porte, sans se presser.
« Plus vous monterez, plus les étages vous demanderont quelque chose que vous préféreriez garder : votre force, votre souffle, parfois votre capacité à continuer avec les autres. Vous aurez froid, vous aurez mal, et il y aura des moments où revenir en arrière vous semblera beaucoup plus simple que faire un pas de plus. »
Le hall restait propre autour de lui, presque trop propre après la base noyée dans la rouille. C’était peut-être ce contraste qui rendait son discours plus difficile à écarter. Tariq n’avait encore devant lui qu’un sol clair, des murs lisses et une porte immense, alors qu’Ezra parlait déjà comme s’il décrivait ce qu’ils allaient laisser derrière eux étage après étage.
« Ici, vouloir aider tout le monde peut vous coûter la vie. Vous devrez apprendre jusqu’où vous pouvez intervenir sans perdre le reste du groupe. »
Kaïs, qui avait tenu jusque-là, expira bruyamment par le nez et inclina la tête vers Soura.
« C’est bientôt fini, le monologue du blond ? On peut avancer un jour ? »
Ezra s’arrêta en plein mouvement, et pendant une seconde, Tariq crut que Kaïs venait réellement de réussir à faire oublier la Tour à l’homme qui la présentait. Une marque se creusa sur le front d’Ezra lorsqu’il pointa Kaïs.
« Je t’ai entendu. Si tu veux arriver entier au prochain étage, commence par écouter quand quelqu’un qui connaît l’endroit t’explique comment il fonctionne. »
« Je demandais juste si la visite avait commencé. »
Kei attrapa l’arrière de son col et le tira d’un demi-pas vers le groupe.
« Elle commencera plus vite si tu le laisses ouvrir la porte. »
La marque resta creusée sur le front d’Ezra pendant qu’il remettait sa veste en place et revenait au sujet.
« Je m’appelle Ezra Iskander. Je supervise les étages zéro à vingt-cinq. Vous avez franchi l’étage zéro, donc l’étage un vous attend maintenant. »
Son œil passa ensuite vers Thiago, Ornella et Kei.
« Je vois aussi trois personnes qui connaissent déjà le chemin. Essayez d’aller plus loin cette fois. Le Pic n’est plus exactement celui que vous avez quitté. »
Ornella resta près de Thiago, et Kei libéra le col de Kaïs.
Tariq retint surtout la dernière phrase. Les trois Capitaines connaissaient l’endroit, mais Ezra venait de leur parler comme à des gens dont l’expérience pouvait déjà être vieille. La Tour fonctionnait depuis assez longtemps pour changer entre deux ascensions, et personne ne leur avait donné de liste claire de ce qui avait changé.
Ezra posa la paume sur un panneau encastré dans le mur.
Un grondement monta sous le sol, assez profond pour vibrer jusque dans les semelles de Tariq. Les deux battants s’écartèrent et découvrirent une cabine immense, éclairée par de vieilles lampes jaunes, avec un sol de grille et des parois marquées par des années de passage.
« Entrez tous, l’ascenseur vous emmènera au premier étage. »
Les vingt-trois avancèrent. Tariq resta près de son groupe pendant que les bottes résonnaient dans la cabine et que chacun cherchait une place sans trop s’éloigner des autres. Lorsque le dernier entra, les portes se refermèrent avec un choc lourd, puis la cabine commença à monter.
Le mouvement prit Tariq par les jambes. Une vibration continue remonta du sol tandis que les lampes jaunissaient les visages autour de lui.
Sira ramena ses avant-bras contre son torse pour garder un peu de chaleur.
« Vous croyez qu’il disait vrai quand il parlait des étages comme ça ? »
Caleb vérifia que son poignet gauche restait bien protégé avant de répondre.
« Il connaît l’endroit mieux que nous. Je préfère partir du principe qu’il nous a prévenus pour une raison. »
Loris se tenait près de la paroi, avec assez d’espace autour de son épaule gauche pour qu’un mouvement de la cabine ne la cogne pas.
« Qu’il y ait des pièges ou autre chose, on avance. On n’a pas fait tout ce chemin pour s’arrêter au premier étage. »
À l’autre bout de la cabine, Kyo observa leur groupe quelques secondes.
« On dirait qu’ils sont déjà tendus avant même d’avoir vu le premier étage. »
Ivan resta près de Kyo et répondit sans quitter sa place.
« Ils apprendront vite quand il faudra avancer pour de vrai. »
Kaïs tourna le buste dans leur direction, mais Tariq lui barra le passage d’un avant-bras avant qu’il ne quitte sa place.
« Garde ça pour les portes. On ne sait pas ce qu’il y aura derrière quand elles vont s’ouvrir. »
Cette fois, Kaïs resta où il était. Quelques semaines plus tôt, Kyo aurait probablement obtenu sa réponse avant que Kaïs se demande où l’ascenseur les emmenait.
À quelques pas, Leila parla à Dina assez bas pour que leurs voix soient presque couvertes par la cabine.
« Dina, ça va depuis qu’on est entrés ? »
Dina resta face aux portes fermées lorsqu’elle répondit.
« Ça va. Je repensais à l’entraînement. On y est vraiment, maintenant. La dernière fois que j’ai été enfermée avec autant de monde, je ne savais pas qui serait encore là à la fin. »
Leila prit sa main, et Dina la laissa faire.
« Il faut juste qu’on reste ensemble autant qu’on peut. »
Tariq revint aux portes avant d’entendre davantage. Il n’avait aucune envie de transformer une phrase lâchée à voix basse en conversation de groupe. Dina avait déjà assez de gens qui connaissaient des morceaux de son passé.
La cabine frappa quelque chose dans sa montée et s’arrêta si brutalement que plusieurs semelles glissèrent sur la grille. Les lampes vacillèrent, puis retrouvèrent leur lumière jaune.
Les portes s’ouvrirent.
L’air qui entra portait du sel, de la tôle mouillée et une odeur de moisissure assez forte pour rester au fond de la gorge. Tariq sortit avec les autres, attentif au bord du passage et à la vieille rambarde qui séparait la plateforme d’un vide encore invisible depuis l’ascenseur.
Un homme blond les attendait déjà, accoudé au métal.
Il portait la même veste usée, et sa cicatrice fermait toujours le même œil.
Il était en bas.
Soura fut le premier à parler en restant près du seuil de la cabine.
« Ezra ? Tu étais encore au rez-de-chaussée quand les portes se sont fermées. »
Raad désigna la cabine ouverte derrière eux en parlant.
« Tu as fait comment pour arriver avant nous alors que tu étais encore en bas ? »
Ezra parut apprécier l’effet, sans avoir besoin d’en rajouter.
« C’est la première fois que vous voyez mon Spirit fonctionner. J’ai vingt-cinq étages à surveiller, alors je me dédouble. Un autre moi peut rester là où j’en ai besoin pendant que je continue ailleurs. »
La cabine restait vide derrière eux, tandis que l’homme devant la rambarde ne portait aucun détail qui le distingue de celui qui les avait accueillis en bas.
Issa ajusta ses lunettes avant de reprendre ce qu’Ezra venait de montrer.
« Avec plusieurs doubles répartis dans les étages, tu peux surveiller les passages sans devoir tout parcourir toi-même. »
« C’est exactement ça, et ça m’évite de passer mes journées à courir d’un bout à l’autre de la Tour. »
Ezra se déplaça sur le côté et leur libéra la vue.
« Bienvenue à l’étage un. La Fosse de Décantation. »
Tariq s’approcha de la rambarde, où le sol s’arrêtait quelques mètres devant eux et tombait dans un cratère immense dont l’autre bord se perdait dans l’ombre. Tout au fond, des milliers de petites lumières dessinaient une ville tassée contre la roche.
Des toits de tôle rouillée se touchaient presque. Des conteneurs servaient de murs ou d’étages, parfois empilés assez haut pour former des blocs entiers, et des passages étroits serpentaient entre eux. Très loin au-dessus du bidonville, des conduites larges comme des routes traversaient le plafond et laissaient tomber une eau grise qui frappait les toits sans arrêt.
La pluie descendait jusque dans les ruelles, où elle se mélangeait à la terre et au sel avant de rejoindre des canaux improvisés.
Tariq avait passé l’étage zéro à essayer de garder une idée de la sortie. Devant cette ville, son premier réflexe fut différent. Il chercha les gens.
On en voyait entre les lumières, minuscules depuis la plateforme. Certains couraient sous des plaques de métal tenues au-dessus de leur tête, d’autres poussaient des chariots dans l’eau qui couvrait les passages. Ce premier étage accueillait déjà une population entière avant même que les candidats arrivent.
Leila s’approcha assez de la rambarde pour voir le fond.
« Il y a vraiment des gens qui habitent là-dessous avec toute cette eau ? »
Thiago se plaça près d’eux avant de répondre.
« Le Pic attire ceux qui ne peuvent plus rester à la surface. Des réfugiés ont fini ici, avec des criminels qui veulent disparaître et des mercenaires qui vivent de ce que les étages offrent. Il n’y a pas de loi qui viendra vous protéger dans cette fosse. »
Les lumières en contrebas tremblaient derrière le rideau d’eau. Tariq avait grandi assez près de quartiers où les règles n’arrivaient pas toujours au même moment que les problèmes pour reconnaître ce que cette phrase voulait dire : même avec trois Capitaines au-dessus d’eux, il faudrait d’abord savoir qui contrôlait réellement les passages, les vivres et le chemin vers la suite.
Ezra resta près de l’ascenseur lorsqu’il leur donna la suite.
« C’est ici que votre route commence vraiment. Trouvez le chemin vers le palier suivant, et évitez de finir épuisés avant de l’avoir atteint. »
Kei s’avança jusqu’à la rambarde, observa la pente qui descendait vers les premières toitures, puis revint vers les recrues.
« L’accès à l’étage deux est quelque part dans la fosse. On descend ensemble, et vous restez assez proches pour qu’on puisse réagir si quelqu’un essaie de vous isoler. Les habitants d’ici savent reconnaître les nouveaux dès qu’ils les voient arriver avec un équipement propre. »
Kaïs regarda la ville en contrebas. Cette fois, il ne répondit ni à Kyo ni à Ezra. Toute son attention était partie vers les ruelles, les passerelles et l’eau qui frappait les toits.
« Alors on descend. C’est parti pour la visite. »