Chapitre 87
Le bloc de glace enfermé dans la tasse fendue n’avait pas changé lorsque Mazen ramena les dossiers vers lui. Le froid de Girogori avait gagné jusqu’aux bords du bureau, où plusieurs feuilles souples tenaient maintenant ensemble sous une fine couche blanche.
« Si tu as fini de me parler de ton fils, je vais te demander de me rendre ce bureau. J’ai encore assez de plaintes à lire pour y passer la soirée, et je commence vraiment à ne plus sentir mes genoux. »
Girogori repoussa la tasse inutilisable. Ses couvertures remontaient jusque sous son menton, sans empêcher le tremblement qui parcourait ses mains.
« Décidément, les anciens n’obtiennent plus aucun respect dans cette Commission. »
La ventilation soufflait de l’air chaud au plafond et ne gagnait presque rien contre le froid accumulé autour de lui.
« Je suis vieux aussi, je te signale. »
Un rire sec passa dans la gorge de Girogori.
« Tu n’as pas encore rattrapé mes années, gamin. »
Il rassembla les quelques documents qu’il avait apportés et les glissa sous l’une de ses couvertures. Lorsqu’il atteignit la porte, le givre qui couvrait la poignée s’épaissit autour de ses doigts.
« Mazen, tu caches drôlement bien ton inquiétude pour eux. »
Le Directeur avait déjà ramené le premier dossier au centre du bureau.
« Je n’ai pas le temps de bavarder. »
Girogori quitta la pièce. La porte se referma derrière lui et, peu à peu, l’air chaud commença enfin à reprendre le dessus.
Mazen resta devant les plaintes civiles, les rapports d’incident et les signalements qui continuaient d’arriver depuis la périphérie. Il avait reconnu son inquiétude pour Sawa plus tôt dans la journée ; l’étaler devant Girogori n’aurait rien changé à ce qui se passait désormais dans le Pic.
Il ouvrit le premier dossier.
Quand les portes du Pic se refermèrent derrière eux, Tariq ne vit d’abord que la lumière ambrée des chaînes de Thiago.
Puis les vieux néons du plafond s’allumèrent les uns après les autres et révélèrent l’étage zéro.
Le passage n’avait plus rien du seuil noir qu’ils venaient de franchir. Des tuyaux rouillés couraient le long des murs et du plafond, certains assez larges pour qu’un homme puisse y entrer debout. Sous la grille métallique du sol, de l’eau grondait sans arrêt. L’odeur du sel se mélangeait à celle du fer humide, et chaque respiration ramenait le froid jusque dans sa poitrine.
La Tour n’avait rien à voir avec les bâtiments propres et presque muets de 2056. Ici, les moteurs vibraient derrière les cloisons, les néons jaunissaient les visages et des plaques de métal portaient des réparations assez vieilles pour avoir rouillé à leur tour.
Les vingt-trois avancèrent en groupe. Les trois Capitaines ouvraient la marche, tandis que les cinq instructeurs restaient répartis parmi les quinze recrues. Derrière Tariq, Caleb gardait son poignet gauche immobilisé près du torse pour éviter de le cogner contre les conduites basses ; Loris, lui, ménageait encore son épaule gauche quand le passage se resserrait.
Le seuil avait déjà montré que le Pic pouvait les écraser avant même de leur offrir un véritable adversaire. Tariq avait eu quelques minutes pour croire que cette première épreuve serait la partie la plus étrange de l’entrée. Les tuyaux, l’eau et les vibrations des moteurs lui retirèrent rapidement cette idée. Cet endroit fonctionnait encore, mais personne autour d’eux n’aurait su dire qui l’entretenait ni depuis combien de temps les mêmes conduites continuaient de boire l’océan sous leurs pieds.
Kaïs avançait sans attelle. Dina ne protégeait plus son flanc à chaque pas. Au moins, ils n’étaient pas entrés ici avec les mêmes blessures qu’un mois plus tôt.
Soura se trouvait à côté de Tariq. Depuis l’ouverture des néons, son attention revenait souvent vers la condensation qui coulait sur les tuyaux. À deux reprises, il tourna déjà la tête vers une bifurcation avant que le groupe l’atteigne.
Tariq, lui, avait surtout envie de savoir combien de chemins pouvaient ramener vers la porte qui venait de se fermer. À la troisième bifurcation, son esprit avait déjà commencé à retenir les angles, les lumières défectueuses et les zones où son ombre pouvait se prolonger sans être coupée par un néon.
Il arrêta volontairement là son compte mental. Ils avaient payé assez cher leur place dans le Pic pour passer les premières minutes à chercher comment en ressortir. Pour une fois, il pouvait laisser les Capitaines connaître le chemin et simplement avancer avec les autres.
Cette décision lui demanda plus d’effort qu’elle n’aurait dû.
Caleb souffla sur les doigts de sa main libre.
« Capitaine Ornella, vous savez où on va ? Parce qu’entre le froid et tous ces couloirs identiques, j’ai déjà perdu l’entrée. »
Ornella marchait près de Thiago. Une chaleur discrète se répandait autour d’elle et séchait la grille sur quelques pas avant que l’humidité ne revienne.
« L’étage zéro sert surtout à faire fonctionner le reste du Pic. L’eau du Pacifique circule sous nos pieds et dans une partie de ces conduites pour refroidir la Tour. La base est immense, donc essayer de la traverser normalement nous ferait perdre plusieurs jours. »
Leila suivit la ligne d’un tuyau qui disparaissait dans un mur, puis ramena son attention vers les sacs.
« Plusieurs jours nous feraient déjà entamer sérieusement l’eau et la nourriture. On n’est pas équipés pour gaspiller nos réserves avant même d’avoir atteint le premier étage. »
Kei marchait un peu devant eux, son manteau ouvert malgré le froid.
« On ne va pas traverser toute la base. Il faut seulement trouver un Shunkan. »
Sira, deux rangs derrière, se rapprocha assez pour entendre.
« Un Shunkan, c’est quoi exactement ? »
Kei continua au même rythme.
« Un type de Purgé qu’on trouve à plusieurs endroits de l’étage zéro. Ils peuvent ouvrir un passage vers des lieux où d’autres Shunkan ont déjà établi une liaison. Nous en trouvons un qui connaît notre destination, nous entrons, et nous ressortons beaucoup plus près de l’accès au premier palier. »
Issa ajusta ses lunettes de l’index.
« Donc ils ne choisissent pas n’importe quel endroit. Ils utilisent des passages qu’ils connaissent déjà. »
« C’est ça. Et avant que quelqu’un décide de tester une théorie personnelle, vous suivez la procédure qu’on vous donne. Thiago, Ornella et moi sommes déjà passés par cet étage. »
Kei laissa quelques mètres se creuser entre lui et les recrues avant d’ajouter :
« Gardez surtout les yeux ouverts. Le Pic n’a aucune raison de rendre ses raccourcis agréables. »
Kaïs observa l’eau qui coulait entre deux plaques du plafond.
« Tant que le raccourci nous évite une semaine dans ce frigo, je suis prêt à lui pardonner beaucoup de choses. »
Ce fut le seul commentaire qui arracha quelques réactions dans le groupe. Même Kyo cessa un instant de mâcher son chewing-gum avant de reprendre.
Ils continuèrent.
Les couloirs se ressemblaient assez pour que Tariq perde rapidement la direction de l’entrée malgré ce qu’il avait mémorisé au début. Les néons espacés laissaient entre eux de longues portions jaunes et grises, et l’eau sous les grilles donnait au sol une vibration constante. Par moments, une conduite plus profonde faisait trembler la paroi entière avant que le grondement reparte ailleurs.
Cela lui déplaisait davantage qu’il ne voulait l’admettre. Dans une rue, un bâtiment ou une zone de combat, il pouvait presque toujours conserver une idée de l’extérieur. Ici, le Pic avalait les repères à mesure qu’ils avançaient. Les Capitaines n’avaient pas besoin de leur dire qu’ils n’étaient plus dans un exercice ; il suffisait de constater que Tariq ne savait déjà plus de quel côté se trouvait le Pacifique.
Soura gardait la même place à côté de lui. Sa bouteille restait à sa ceinture ; il n’avait aucune raison de gaspiller son eau alors que l’étage en transportait des tonnes autour d’eux. Quand une intersection apparut dans la pénombre, il ralentit une seconde avant Thiago, comme s’il avait senti le changement dans les conduites.
Tariq n’eut pas le temps de lui demander quoi que ce soit.
Thiago venait de s’arrêter.
Au bout du passage, quelque chose occupait presque tout le mur.
À mesure qu’ils approchaient, Tariq distingua d’abord les dents, puis la langue épaisse étendue sur la grille. La bouche était enchâssée directement dans le métal, assez grande pour avaler plusieurs personnes en même temps. Une salive sombre brillait sur la chair et tombait entre les mailles du sol.
Kyo cessa de mâcher.
Une étincelle courut le long de la manche de Raad.
« C’est ça, le transport ? Vous êtes sérieux quand vous dites qu’il faut entrer là-dedans ? »
Kei passa devant lui.
« Oui, et tu poses le pied sur la langue, tu laisses le passage se faire et tu évites de paniquer au milieu. »
Il faut juste passer.
Tariq aurait quand même préféré une porte.
Thiago monta le premier sur la langue. La chair se contracta sous sa semelle, l’air autour de lui se plia et son corps disparut avant que Tariq comprenne à quel moment le passage l’avait emporté. Ornella suivit, puis Kei.
Les cinq instructeurs passèrent ensuite, chacun avec une aisance différente. Alexei ne marqua presque aucune hésitation ; Mirei disparut juste après lui. Les recrues commencèrent à avancer à leur tour.
Quand Tariq arriva devant la bouche, l’odeur métallique de la salive couvrit presque celle du Pacifique.
Il posa le pied.
Le couloir se tordit autour de lui.
Son estomac remonta brutalement pendant que le métal, les néons et les silhouettes se mélangeaient dans une masse rouge sombre. Son corps n’avait plus de direction claire. Il essaya de prendre appui et ne trouva rien jusqu’au moment où un sol dur heurta ses genoux.
L’air revint avec une nausée assez forte pour lui faire fermer la bouche et attendre qu’elle passe. Il resta une seconde sur ses genoux, occupé à retrouver quelque chose d’aussi simple qu’un haut et un bas. Aucun entraînement à l’Académie ne lui avait donné cette sensation ; même les déplacements d’Issa avaient toujours laissé son corps comprendre qu’il changeait de place.
Kaïs apparut à quelques mètres et réussit à rester debout jusqu’au dernier instant avant de poser une main au sol. Leila arriva après lui, puis Issa, Raad, Soura et les autres. Les arrivées se succédèrent jusqu’à ce que les vingt-trois soient de nouveau réunis.
Reste debout.
Tariq releva la tête.
Ils avaient quitté la rouille et l’eau pour un vaste hall circulaire aux murs lisses. La lumière blanche descendait de longues bandes fixées au plafond, et le sol clair ne portait aucune trace de l’humidité de la base. Au centre du mur opposé se dressait une porte à deux battants dont le haut disparaissait presque dans la hauteur du hall.
Issa ajusta ses lunettes.
« Cette porte est prévue pour quelque chose de beaucoup plus grand que nous. »
Personne n’eut le temps de lui répondre.
Thiago, Ornella et Kei venaient de s’arrêter devant le groupe. Les cinq instructeurs s’étaient également répartis sur les côtés, laissant les recrues au centre.
Quelqu’un se tenait devant la grande porte.
Un homme aux longs cheveux blonds était adossé au métal, vêtu d’une veste usée aux coudes. Une mèche épaisse cachait une partie de son visage. De l’autre côté, un œil restait ouvert sur eux ; l’autre était fermé sous une cicatrice qui descendait du front jusqu’à la joue.
Tariq sentit la pression avant de comprendre d’où elle venait.
Chaque respiration demandait davantage d’effort. Ses vêtements pesaient sur ses épaules et son ombre semblait collée au sol sous ses chaussures. Autour de lui, les recrues ajustaient leur appui sans que personne n’ait reçu d’ordre. Une étincelle reparut sur la manche de Raad. Dina resta droite, les bras libres le long du corps.
L’homme ne s’était toujours pas décollé de la porte.
Tariq avait connu des gens qui cherchaient à impressionner une pièce entière dès leur entrée. Celui-ci n’avait encore rien fait qu’ils puissent nommer, et les trois Capitaines s’étaient pourtant placés comme si le prochain mouvement pouvait compter.
C’était ce détail qui l’inquiétait le plus. Thiago, Ornella et Kei avaient déjà gravi le Pic. Ils savaient qui pouvait se tenir devant cette porte, ou au moins ce que signifiait sa présence. Aucun des trois n’avait demandé aux recrues de reculer.
Tariq plaça simplement son poids de manière à pouvoir bouger si l’ordre venait. Son ombre resta sous ses pieds. Il n’avait aucune raison de la lancer avant de savoir ce que l’homme voulait.
« Tiens. Les nouveaux locataires sont enfin arrivés. »
La chaîne ambrée de Thiago glissa hors de sa manche.
Des carrés sombres s’étendirent autour des chaussures de Kei.
Au bout des doigts d’Ornella, une flamme blanche s’alluma.