Chapitre 86
Dans le hall central de la Commission d’Enquête, Mazen Nazari sentit le passage de Shunkan se resserrer derrière lui au moment où ses chaussures quittèrent la langue épaisse qui servait de passerelle.
La bouche ouverte au-dessus du sol occupait presque toute la largeur du passage. Plusieurs rangées de dents jaunies bordaient la mâchoire, plantées selon des angles qui donnaient l’impression qu’aucune n’avait poussé pour la même fonction. Derrière Mazen, Alaric Weiss, Viktor Kael et Elara Vance descendirent à leur tour, moins à l’aise sur la chair humide.
Quand Elara posa le pied sur le carrelage, la langue se replia. Les contours de la gueule se défirent ensuite en particules sombres qui remontèrent vers les conduits de ventilation.
« Merci, Shunkan. »
La réponse vint de la masse qui disparaissait encore.
« Tout le plaisir est pour moi, monsieur Nazari. »
Viktor remit son col en place. Le voyage lui avait laissé le teint plus pâle qu’à l’arrivée.
« Je ne me ferai jamais à ce moyen de transport. Passer par une Suppuration me donne la nausée. »
« Shunkan est un Purgé, et il travaille avec la Commission dans le cadre d’un accord qu’il a accepté. »
Ils quittèrent le hall en direction de l’aile administrative. Autour d’eux, des agents traversaient les accès sécurisés avec des bandes de données souples, tandis que les surfaces intégrées aux murs changeaient de contenu au passage des différents services.
Alaric attendit qu’un groupe chargé de matériel les dépasse.
« Vous pensez vraiment que ce genre d’accord peut devenir normal après ce qui s’est passé dans la cour et dans le laboratoire ? »
La question n’avait rien d’absurde. Mazen avait vu les mêmes images qu’eux et lu les mêmes rapports. Certaines Suppurations n’offraient aucune place à la négociation.
« La plupart suivent leur faim jusqu’au bout. Quand elles attaquent, on les arrête. Quelques-unes peuvent pourtant comprendre une règle, tenir un engagement et choisir de ne pas nous traiter comme de la nourriture. Shunkan en fait partie. Tant que son accord tient, je n’ai aucune raison de faire comme s’il était incapable de répondre de ses choix. »
Alaric ne relança pas. Mazen poursuivit vers les grandes baies du centre de commandement, où le jour gris éclairait la ville sans faire disparaître les marques des réparations.
« On a déjà perdu assez de temps à vouloir que le monde reste dans des catégories qui nous arrangeaient. Si certaines créatures peuvent discuter avec nous, il faudra apprendre à le faire. »
Il garda pour lui la suite. Certains dossiers classifiés avaient rendu l’échelle du problème beaucoup plus large que les couloirs de la Commission, et les trois professeurs qui l’accompagnaient n’avaient pas accès à cette partie.
Elara déroula une surface de données contre son avant-bras.
« Les relevés du Pic viennent d’être confirmés. Votre fille a franchi l’entrée avec le groupe de Vane, et les portes se sont refermées derrière eux. »
Mazen continua d’avancer jusqu’au prochain contrôle.
Elle est dedans.
Depuis que Sawa avait été retenue pour l’ascension, il avait accepté cette phrase en théorie. La voir apparaître dans un rapport changeait sa forme. Elle n’était plus à quelques bâtiments de son bureau. À partir de maintenant, les rapports lui apprendraient ce qui lui était arrivé après coup.
Elara replia sa surface.
« Le premier tri reste dangereux. Vous ne vous inquiétez pas ? »
« Oui, je m’inquiète. »
La réponse lui vint sans effort, ce qui sembla surprendre Viktor davantage que les dents de Shunkan.
« L’Académie a fait ce qu’elle pouvait pour eux. À l’intérieur, ils vont devoir tenir avec ce qu’ils ont appris et avec les gens qui montent à leurs côtés. Je préférerais savoir Sawa dans un endroit où je peux intervenir, mais ce n’est plus le cas. »
Ils atteignirent le croisement qui menait aux bureaux de commandement.
« Et l’expédition ne sera pas seule. D’autres groupes sont déjà entrés, avec des mercenaires et des gens que la Commission aurait préféré voir ailleurs. Le Pic rassemble beaucoup de monde dès qu’il s’ouvre. »
Mazen indiqua l’autre aile aux trois professeurs.
« Je vous laisse ici. Depuis la mort d’Arama, les signalements remontent de plusieurs secteurs et les plaintes civiles suivent. Il faut reprendre les dossiers avant que les rumeurs décident à notre place de ce qui s’est passé. »
Alaric, Viktor et Elara prirent le couloir logistique pendant que Mazen poursuivait vers la zone sécurisée.
Les portes du bureau de commandement reconnurent le Spirit de Mazen, mais la poignée couverte de givre lui indiqua avant l’ouverture qu’il n’y trouverait pas le titulaire habituel.
Le froid sortit de la pièce dès que le panneau pivota.
Le bois du bureau portait une fine couche blanche autour des dossiers. Le cuir des fauteuils s’était durci et la ventilation tournait à pleine puissance sans réussir à réchauffer l’endroit. Derrière la table, Girogori Korolev était presque entièrement enfoui sous des couvertures épaisses.
Ses mains tremblaient autour d’une tasse dont montait encore de la vapeur.
Même après avoir quitté le siège Korolev pour la Commission en 2041, Girogori gardait la Sibérie sous sa juridiction.
« Je vois que Vane t’a trouvé une occupation. »
Girogori leva la tasse jusqu’à ses lèvres. L’eau devait être proche de l’ébullition, pourtant ses doigts continuaient de trembler.
« Ce garnement m’a demandé de tenir le bureau pendant qu’il accompagne ses jeunes dans le Pic. Aucun respect pour les personnes âgées. L’éducation s’est perdue quelque part entre deux générations. »
Le trait lui suffisait. Mazen prit le siège en face de lui sans retirer son manteau.
Le corps de Girogori faisait partie des choses qu’on comprenait mieux en les observant qu’en les résumant dans un dossier. La chaleur de la tasse ne gagnait jamais ses mains. Le givre élargissait lentement sa plaque sur le bois, et les bords de la porcelaine blanchissaient peu à peu au contact de ses doigts.
« Tu as lu le rapport sur Dina. »
Girogori posa la tasse. Le liquide restant durcit presque aussitôt, et une fissure fendit la porcelaine sur le côté.
« Je l’ai lu. Ses traces remontent au laboratoire de 2054, sur mon territoire. Les interrogateurs ont repris toute son histoire ? »
Mazen rapprocha de lui un dossier que le givre avait commencé à coller au bureau.
« Plusieurs fois. Ce qu’elle raconte correspond à ce qu’on connaît de sa fuite. Elle se souvient des cellules, de son frère, de la porte de maintenance et de Kazuki. Elle se rappelle aussi l’avoir cherché avec lui après leur sortie, jusqu’à croire qu’Anna n’avait jamais quitté le complexe. »
Ces souvenirs étaient trop précis pour parler d’une amnésie générale.
« En revanche, elle ne donne rien de direct sur ce qui a déclenché l’effondrement du site. Et quand les interrogateurs essaient de remonter jusqu’à M.R. lui-même, ils n’obtiennent aucun souvenir direct de son visage ou de sa voix. La coupure tombe sur une zone beaucoup plus précise que le reste. »
Girogori rapprocha le dossier du bout d’un doigt.
« Et les autres évadés, qu’est-ce que les dossiers en disent ? »
« Les dossiers récupérés après l’affaire Arama montrent que plusieurs sujets ont profité de la même brèche. Kazuki, Arama et Anna sont maintenant identifiés dans ce que nous avons reconstitué. La liste ne s’arrête pas à eux, et pour ceux qui ont disparu après la fuite, nous n’avons toujours pas de position fiable. »
Girogori passa le pouce sur la fissure de la tasse.
« Un choc peut emporter des morceaux de mémoire n’importe où. Là, le reste tient et le trou tombe exactement sur ce qu’on voudrait cacher. »
Il rapprocha encore le dossier.
« C’est trop propre. »
Mazen avait eu la même impression en lisant les comptes rendus médicaux. Il se méfiait pourtant de la facilité avec laquelle une hypothèse pouvait devenir une certitude dès qu’elle expliquait trop bien ce qui manquait.
« M.R. a pu toucher à la mémoire de ses sujets, ou quelqu’un d’autre a pu le faire pendant la fuite. Pour l’instant, je refuse d’écrire un nom à l’endroit où on n’a qu’un vide. »
Il écarta le dossier de Dina.
« Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce que les Korolev ont trouvé après l’explosion. Vos équipes ont été les premières sur place. »
Le froid semblait plus lourd près du bureau. Girogori reprit sa tasse fendue, constata que l’eau avait entièrement gelé et la reposa sans essayer de boire.
« Elles sont arrivées en quelques heures. Nous connaissions la zone, et nos équipes savaient lire la matière mieux que n’importe qui sur place. »
Son pouce suivit le bord cassé de la porcelaine.
« Elles ont trouvé une étendue de neige intacte. Le bâtiment avait disparu avec ses débris et son cratère, et les relevés n’ont donné aucune trace exploitable de Spirit. Les chefs d’escouade ont vérifié les coordonnées plusieurs fois parce que le terrain donnait l’impression qu’aucun laboratoire n’y avait jamais été construit. »
Mazen connaissait la conclusion écrite. L’entendre de Girogori lui retirait le confort du langage administratif.
Deux ans, et toujours aucun lieu à fouiller.
« Vous n’avez vraiment rien récupéré dans le sol ? »
« Rien qui permette de raconter ce qui s’est passé. La matière garde normalement quelque chose : une fracture, une chaleur, une déformation, une trace que nos gens peuvent suivre. Là, tout avait été remis dans un état qui coupait la piste. »
Girogori posa un doigt sur le dossier gelé.
« Quelqu’un avait effacé la mémoire de la terre elle-même. »
Mazen laissa la phrase se déposer avec le froid. Le site de 2054 avait perdu ses preuves, puis le terrain même qui aurait dû les porter.
« Et tu ignores si M.R. en est responsable. »
« Je l’ignore. Il a disparu au même moment, ce qui suffit à le placer au centre de la question. Ça ne suffit pas à lui attribuer une capacité qu’aucun rapport ne confirme. »
Cette prudence venait bien de Girogori, même si sa voix grinçait comme s’il était prêt à accuser la moitié du continent.
Mazen ramena le dossier vers lui.
« Alors les sujets qui manquent restent notre meilleure piste. Si nous retrouvons ceux qui ont survécu à cette fuite, nous pouvons peut-être remonter au laboratoire et comprendre ce qui a provoqué l’universalisation du Spirit en 2054. »
Le Pic revenait forcément dans l’équation. Une structure ouverte après des années, des ressources introuvables ailleurs et des groupes venus de plusieurs continents suffisaient à attirer ceux qui vivaient déjà hors des circuits ordinaires.
« Le Pic attire précisément le genre de personnes qui peuvent rester invisibles pendant des années. »
Girogori tira sa couverture plus haut sur son torse.
Mazen reprit.
« Voldoren y est aussi cette année. Le Patriarche Korolev risque de croiser leur route. »
Le nom de son fils changea quelque chose dans la manière dont Girogori tenait la tasse brisée, sans arrêter le tremblement de ses doigts.
« Il connaît mieux les étages inférieurs que beaucoup de guides. Il s’est présenté au Pic dans la même période que Void et s’est cassé les dents sur les étages du milieu. Il n’a jamais accepté que la Tour lui dise où s’arrêter. »
« Et maintenant, jusqu’où peut-il circuler ? »
« Maintenant, il circule dans les zones basses sans subir les mêmes limites qu’à sa première montée. Son cristal s’est adapté, et son corps a appris avec lui. Plus haut, le Pic recommence à lui rappeler qu’il n’est qu’un homme. »
Girogori laissa la tasse sur le bureau.
« Les archives valides n’en donnent que deux au sept cent cinquantième étage : Samui et Void. Voldoren n’en fait pas partie. »
Mazen se leva. Le froid avait fini par traverser son manteau jusque dans ses jambes, et les dossiers placés devant Girogori étaient déjà soudés entre eux par une mince couche de glace.
La tasse fendue resta sur le bois.
À l’intérieur, l’eau bouillante était devenue un bloc transparent où une bulle de vapeur demeurait prisonnière.