Chapitre 85
À quatre heures du matin, le relais posé près du lit vibra contre le meuble jusqu’à ce que Kaïs plaque la paume dessus.
La chambre restait froide malgré l’air régulé de la résidence. Il s’assit, posa les pieds au sol et mobilisa son poignet droit par réflexe. La veille encore, l’attelle occupait tout son avant-bras. Le contrôle médical avait confirmé la consolidation complète, et la main répondait maintenant sans la gêne qui avait accompagné les derniers entraînements.
Il aurait dû profiter de sa dernière nuit dans un vrai lit, mais il n’avait presque pas fermé l’œil.
À l’autre bout de la chambre, Tariq avait déjà terminé de remplir son sac. Les attaches étaient serrées contre le tissu, les protections respiratoires rangées dans la poche supérieure et les rations compactes réparties de façon à ne pas déséquilibrer la charge.
« T’as réussi à dormir un peu avant que le réveil sonne ? »
Kaïs enfila ses bottes et tira sur la fermeture de la seconde.
« J’ai essayé. Après, j’ai arrêté de faire semblant. »
Tariq vérifia une dernière attache.
« Pareil. J’ai passé la nuit à attendre que l’heure arrive. »
Kaïs resta quelques secondes assis, les avant-bras sur les cuisses. Depuis l’ouverture du Pic, ils avaient parlé de sélection, d’entraînement, d’Autorité de Domaine, d’équipement, de mois possibles à l’intérieur. Tout avait encore ressemblé à une préparation qu’on pouvait repousser au lendemain. À présent, leurs sacs étaient fermés.
Cette fois, on y va vraiment.
Il se leva et passa le sien sur son dos.
« On descend. Si on reste encore ici, je vais juste recommencer à vérifier mon sac. »
Le couloir des résidences était déjà occupé. Raad attendait près de la sortie avec un paquetage plus large que le sien, rempli de filtres, de vêtements et de matériel de progression. Soura gardait sa veste fermée jusqu’au cou et paraissait surtout contrarié par l’existence même d’une heure pareille.
« Je veux juste qu’on se rappelle qu’on a choisi de se lever à quatre heures pour entrer volontairement dans un endroit où des gens disparaissent pendant des mois. »
Raad réajusta la sangle qui tirait sur son épaule.
« Tu pourras déposer une plainte quand on aura trouvé le service d’accueil du sept cent cinquantième étage. »
Ce fut le seul rire du couloir, bref et étouffé par les portes encore fermées autour d’eux.
Issa les rejoignit avec un sac chargé sans dépasser le volume prévu. Leila et Dina arrivèrent peu après depuis l’autre aile. Leila avait réparti ses trousses de soin dans deux compartiments extérieurs faciles d’accès ; Dina portait le même manteau sombre qu’elle avait préparé la veille, désormais sans le maillage médical qui protégeait encore son flanc quelques heures plus tôt.
Leila passa en revue les paquetages plutôt que les visages.
« Vérifiez vos protections respiratoires avant qu’on parte. Une fois sur place, je veux pas découvrir que quelqu’un a rangé son filtre au fond sous trois jours de vêtements. »
Kaïs tapota la poche latérale de son sac.
« Le mien est accessible. J’ai retenu la leçon. »
Issa consulta l’heure sur son relais.
« On doit descendre. Les Capitaines partent à l’aube et ils ne vont pas décaler le transport pour nous. »
Les portes de la résidence s’ouvrirent sur la nuit finissante. Kaïs sentit l’air froid lui prendre le visage, et cette fois il n’eut plus envie de retourner chercher quoi que ce soit.
Le vent du Pacifique rendait chaque inspiration plus sèche lorsque Tariq rejoignit le pont principal du transporteur.
La mer occupait tout ce qui restait visible au-delà de la coque. Des vagues longues soulevaient le bâtiment avec une lenteur qui finissait par déplacer le sol sous les pieds, puis le laissaient retomber avant la suivante. La propulsion transmettait une vibration sourde à travers le pont, assez régulière pour disparaître après quelques minutes.
Les vingt-trois membres de l’expédition étaient répartis autour de la zone centrale.
Thiago se tenait vers l’avant avec Ornella et Kei. Mirei et Alexei reprenaient les dernières vérifications auprès des recrues, pendant que Naeri, Zaren et Kyan restaient près de leurs groupes. Personne n’avait besoin de rappeler pourquoi ils étaient là ; les sacs, les protections et la ligne sombre de l’horizon suffisaient.
Tariq resta avec Issa, Kaïs, Leila, Raad, Soura et Dina. Kaïs utilisait son bras droit normalement depuis le départ, sans support. Dina, elle, ne protégeait plus son flanc lorsqu’une vague déplaçait son appui. La veille avait effacé deux restrictions médicales, sans rendre le reste de l’ascension plus simple.
À bâbord, Kyo mâchait son chewing-gum près d’Ivan et de Goman. Goman gardait une main sur la rambarde chaque fois que le pont remontait sous lui, puis la retirait dès que le mouvement se calmait. Thalia et Sira s’étaient placées à l’abri du vent derrière une partie de la superstructure.
Plus loin, Sawa était assise sur une caisse fixée au pont, capuche relevée et écouteurs en place. Caleb contrôlait le chargeur de son fusil avec son poignet gauche encore pris dans la résine médicale. Loris faisait travailler son épaule gauche par petites amplitudes, sans forcer le bras au-delà de ce que la blessure lui permettait.
Kyo les aperçut de l’autre côté du pont. Sa mâchoire continua de mâcher au même rythme.
Kaïs le remarqua aussi.
« Il a vraiment décidé de garder cette tête jusqu’à l’entrée. »
Tariq ne voulait pas offrir à Kyo la moindre partie de cette matinée. Issa avait déjà passé assez d’années à lui en donner.
« Laisse-le avec son chewing-gum. Dans quelques minutes, on aura autre chose à regarder. »
La brume devant le transport commença à s’ouvrir.
Au début, Tariq crut distinguer une bande plus sombre derrière les nuages bas. La forme grandit à mesure que le navire avançait, puis elle occupa assez d’espace pour que son esprit renonce à lui donner une échelle familière.
Le Pic Lunaire se dressait dans l’océan.
Sa base disparaissait sous l’eau, tandis que la masse noire montait à travers la brume et traversait les nuages. Sa largeur remplissait presque tout l’horizon depuis le pont. Les images vues à l’Académie avaient montré des coupes, des étages et des mesures ; aucune n’avait préparé Tariq à la sensation d’approcher une construction dont le sommet restait invisible même en levant la tête.
Raad resta près de la rambarde, immobile pour une fois.
« Oh, la vache… »
Une petite flamme azur passa entre les doigts de Dina avant de s’éteindre.
« Le Greffier avait prévenu que c’était immense. J’avais quand même imaginé quelque chose qu’on pouvait regarder en entier. »
Une année là-dedans.
Depuis la veille, ce chiffre accompagnait tout ce que Tariq préparait. Devant le Pic, il devenait plus facile de croire qu’un homme puisse mettre douze mois à traverser une seule structure.
Deux portes de métal noir marquaient la base émergée, chacune haute d’une centaine de mètres. Elles étaient ouvertes sur un passage dont Tariq ne distinguait pas le fond.
Issa suivit leur contour depuis le pont.
« Les deux accès sont déjà déverrouillés avant notre arrivée. »
Thiago quitta l’avant du navire et vint se placer assez près pour être entendu du groupe.
« L’ordre vient d’en haut. Les portes nous attendaient. »
La propulsion diminua à l’approche du quai jusqu’à s’arrêter. Les passerelles descendirent contre le béton humide, et les trois groupes quittèrent le transport avec leurs instructeurs.
Tariq sentit la différence dès que ses semelles retrouvèrent un sol fixe. Devant lui, le passage ouvert dans le Pic avalait la lumière grise du matin. L’air qui en sortait portait l’odeur du métal ancien et de la roche sèche, avec un froid plus profond que celui du large.
Alexei s’arrêta devant une ligne sombre incrustée dans le sol, exactement sous l’ouverture des portes.
« Retenez bien ce qui va se passer ici, parce que le Pic commence avant le premier étage. Le seuil vous impose une charge brutale dès que vous le franchissez. Votre Revêtement doit la supporter immédiatement. »
Kaïs désigna la ligne du bout de sa botte.
« Quand vous dites une charge, qu’est-ce qui nous tombe dessus exactement ? »
Ornella prit la suite.
« Votre poids augmente assez pour vous empêcher de respirer si votre protection cède. C’est le premier tri, et il n’attend pas que vous soyez prêt après le premier pas. »
Les quinze recrues avaient cessé de bouger autour de Tariq. La porte ouverte, derrière la ligne, paraissait soudain beaucoup plus étroite.
Thiago fit sortir ses chaînes d’ambre de ses manches.
« Maintenez vos Revêtements dès le passage du seuil et gardez-les jusqu’à ce que la charge retombe. Avancez. »
Il entra le premier. Les chaînes se tendirent autour de lui et son pas ne ralentit pas. Kei et Ornella suivirent, puis les cinq instructeurs franchirent la ligne à leur tour.
Tariq arriva devant le seuil.
Il posa le pied de l’autre côté.
Le poids lui tomba sur les épaules et plia presque sa première inspiration. Ses jambes encaissèrent une fraction de seconde avant que le Revêtement d’Ombre remonte le long de son corps. La couche sombre s’épaissit contre son torse et ses bras, et la pression cessa de gagner du terrain.
Tiens jusqu’au bout.
Il fit le deuxième pas, puis le troisième.
Raad entra derrière lui. Son Revêtement électrique se resserra autour de sa peau, les décharges restant courtes et proches du corps pendant qu’il avançait sous la charge.
Soura franchit la ligne avec l’eau déjà rassemblée autour de ses poignets. Elle s’étendit sur son Revêtement et se comprima contre lui, assez pour prendre une partie de la pression sans rompre sa marche.
Kaïs passa ensuite. Son corps descendit légèrement sous le premier choc, puis son Revêtement se densifia autour de ses épaules et de son torse. Son bras droit resta aligné avec l’autre, libre de l’attelle qu’il avait portée jusqu’à la veille, tandis qu’il continuait vers l’intérieur.
Leila entra à sa suite. La lumière verte resta contenue sous son Revêtement au lieu de se déposer sur quelqu’un d’autre. Au troisième pas, sa respiration raccourcit et ses doigts pressèrent une fois la sangle de son sac, mais elle conserva le soin sur elle jusqu’à dépasser la zone la plus lourde.
Dina fit apparaître le Manteau d’Azur. La couche bleue circula autour de son corps et repoussa la charge assez loin pour qu’elle puisse avancer sans casser son rythme.
Issa passa derrière elle. Son Spirit se fixa autour de lui dans l’espace immédiat, comme lors des exercices menés avec Alexei. La pression qui descendait sur ses épaules fut déviée vers les côtés du verrou qu’il maintenait, et il progressa sans utiliser Interchange.
Sur la droite, Ivan entra presque dans le même temps. La charge fut absorbée par son corps ; ses muscles gagnèrent en volume à mesure qu’il avançait, comme pendant l’exercice contre Kyan.
Kyo franchit la ligne les mains libres le long du corps. Sa Déviation courba la direction du poids avant qu’il se concentre sur lui, et il continua sans interrompre sa mastication.
Goman forma autour de lui la cage de pression qu’il travaillait depuis plusieurs jours. Le premier impact la déforma, puis les limites se resserrèrent autour de son corps et tinrent.
Thalia et Sira passèrent ensemble. Leurs Revêtements modifièrent la façon dont la charge se répartissait sur elles, la laissant glisser au lieu de s’accumuler sur un seul point, et elles gagnèrent l’intérieur sans s’arrêter.
Sawa traversa la ligne avec ses écouteurs toujours en place. L’espace se replia devant elle sur une courte distance ; elle apparut plus loin dans le passage, au-delà de la partie où le poids frappait le plus fort.
Caleb avança ensuite. Il renforça son propre corps comme il renforçait sa lame à l’entraînement, en gardant le bras gauche près du torse pour ne pas solliciter la résine qui immobilisait encore son poignet. Chaque pas lui demanda un effort visible, mais il continua.
Loris resta le dernier des recrues devant la ligne.
Tariq s’était déjà retourné depuis l’intérieur lorsqu’il le vit lever son bras gauche. Depuis Morgen, la Répulsion se coupait encore dans l’épaule et perdait sa continuité avant d’atteindre correctement la main.
Loris poussa.
Pendant une seconde, la charge resta intacte devant lui.
Puis l’air céda sous sa paume. La pression se repoussa assez pour ouvrir un passage autour de son bras et de son épaule.
Loris fixa sa main le temps d’une respiration.
Il franchit le seuil.
Les vingt-trois membres de l’expédition se retrouvèrent dans le premier sas, sur une roche noire dont la surface renvoyait les lueurs ambrées de Thiago. Derrière eux, un mécanisme profond se mit en mouvement.
Les deux portes commencèrent à coulisser.
La bande de ciel visible entre les battants rétrécit progressivement. L’air du large disparut avec elle, puis la dernière lumière extérieure fut coupée lorsque le métal se rejoignit dans un choc qui parcourut toute la base.
L’obscurité tomba autour d’eux.
Les chaînes de Thiago restèrent la seule source de lumière pendant quelques secondes.
« Vous avez passé le tri. À partir de maintenant, l’ascension commence, alors restez en vie. »
Plus loin dans le premier niveau, l’inconnu marchait seul entre des éclairages éteints depuis longtemps.
Le grondement des portes arriva jusqu’à lui après avoir traversé une distance impossible à mesurer depuis ce couloir. Il s’arrêta le temps d’entendre les dernières vibrations courir dans les parois, puis reprit sa marche dans la même direction.
Une pièce d’argent tournait entre ses doigts.