Chapitre 84
Le dernier soir avant le départ, Raad avait cessé de compter les fissures du Secteur Sud. Le sol en portait assez pour qu’il imagine ce qu’il faudrait dépenser afin de remplacer les plaques, reprendre les joints et effacer les traces laissées par leurs entraînements, et ses propres arcs en avaient ajouté plusieurs depuis le matin.
La ventilation brassait une odeur d’ozone, de sueur sèche et de métal chauffé. Les sept recrues occupaient encore leurs zones face à Alexei et Mirei, avec cette fatigue qui rendait chaque déplacement plus lent sans empêcher personne de rester debout. Autour des chaussures de Raad, les dernières charges de son Autorité disparaissaient dans le sol.
Alexei attendit que les relevés muraux terminent leur défilement.
« Je vous félicite. Vous êtes tous capables de tenir une Autorité de Domaine assez longtemps pour l’utiliser. Certaines zones restent étroites, d’autres perdent encore leur stabilité lorsqu’une technique adverse les pousse, mais vous avez franchi le seuil que nous voulions atteindre avant le départ. »
Raad observa les limites mortes de son propre périmètre. Quelques jours plus tôt, son courant aurait déjà fui vers les plaques métalliques autour de lui.
Ça tient. Reste à savoir combien de temps ça tiendra quand quelque chose cherchera vraiment à nous tuer.
Alexei reprit.
« Cette salle vous a donné des capteurs, des instructeurs et la possibilité d’arrêter un exercice avant qu’une erreur devienne irréversible. Le Pic ne vous accordera rien de tout ça. Ce que vous venez de terminer était la préparation. »
Tariq essuya la sueur accumulée au bord de sa manche contre le tissu déjà sombre.
« Après ce que le Greffier nous a raconté hier, je crois que personne ici ne s’attend à trouver des salles d’entraînement derrière chaque porte. »
Mirei referma la surface de contrôle.
« Il vous a donc vraiment parlé du Pic. C’est déjà beaucoup venant de lui ; les nouveaux passent souvent devant son comptoir sans obtenir davantage qu’une validation de badge. »
Raad retrouva aussitôt le gaz verdâtre qui leur avait pris la gorge.
« Il nous a surtout traités de garderie et de futures victimes. »
« Chez le Greffier, ça compte presque comme une conversation normale. Il est Purgé, conscient de ce qu’il est, et il a vu davantage de départs et de retours que la plupart des agents du bâtiment. Quand il vous avertit sur quelque chose, retenez l’information et oubliez la manière. »
Une représentation verticale du Pic occupa le mur du fond. Les premiers étages étaient encore accompagnés de notes précises ; plus haut, les données devenaient irrégulières, puis certains niveaux ne portaient plus qu’un numéro.
Mirei agrandit la partie inférieure.
« Avec ce que vous savez faire aujourd’hui, les premiers niveaux ne devraient pas être votre principal problème. L’Autorité vous donnera une réponse contre beaucoup de dangers immédiats. Ensuite, la durée commencera à peser davantage. »
Raad suivit les chiffres qui grimpaient le long de la projection.
« À partir d’où ça devient vraiment mauvais ? »
« Autour du cinquantième étage, les environnements deviennent assez contraignants pour que votre condition physique compte autant que vos techniques. Certains niveaux raréfient l’air ; ailleurs, le froid finit par gêner les mains et les appuis, ou la chaleur vous use avant même qu’un combat commence. »
Leila consulta les informations d’équipement affichées près de son relais.
« Les protections prévues pour l’ascension nous donneront combien de marge ? »
« Assez pour réagir. Pas assez pour ignorer ce qui vous entoure. »
Raad repensa aux crédits qu’il avait sacrifiés la veille pour les filtres, les vêtements et les réserves. La liste d’Issa remplissait déjà plusieurs colonnes, et il avait cru qu’ils se préparaient à transporter beaucoup.
Mirei fit disparaître les données environnementales et ouvrit un ancien dossier.
VOID.
« Le Greffier vous a parlé du Capitaine en Chef ? »
Dina répondit depuis l’autre côté du groupe.
« Il nous a dit qu’il avait atteint l’étage sept cent cinquante avant de partir travailler hors Terre. »
« Alors il vous manque une donnée. Son ascension a pris une année entière. »
Raad fixa le nombre inscrit sous le dossier.
Une année.
Les récompenses du Pic avaient toujours occupé la première place dans ses calculs. Des ressources rares, des contrats, assez d’argent pour changer quelque chose chez lui. Il avait envisagé des semaines et accepté l’idée de plusieurs mois.
Douze mois transformaient tout.
Sa famille continuerait à acheter de quoi manger, à régler les dépenses ordinaires et à attendre des nouvelles pendant qu’il se trouverait dans une structure dont personne ici ne savait même expliquer l’économie complète.
Si je passe un an là-haut, encore faut-il que ce que je gagne puisse redescendre avant moi.
Issa avait déjà commencé un autre calcul.
« Sept cent cinquante étages en trois cent soixante-cinq jours donnent un peu plus de deux étages par jour en moyenne. Et on parle de quelqu’un qui a terminé l’ascension. »
Soura prit quelques secondes avant de répondre.
« Une année veut dire qu’il a vécu là-dedans tout ce temps ? Il avançait, se battait, trouvait le passage suivant, récupérait et recommençait ? »
« Les archives montrent des périodes d’arrêt et des étages qui lui ont demandé beaucoup plus de temps que d’autres, mais oui. Il faut penser cette ascension comme un séjour prolongé, pas comme une mission de quelques jours. »
Tariq reprit ce que le Greffier leur avait laissé la veille.
« Un pays empilé. »
« Exactement. Et votre niveau actuel ne vous permettrait pas de traverser ce pays au rythme de Void. »
Mirei fit remonter la coupe vers le centième étage.
« Vos Autorités coûtent encore trop cher lorsque vous les maintenez longtemps. Vous accumulez les dommages musculaires, votre précision baisse avec la fatigue et plusieurs combats successifs font chuter vos réserves. À ce stade, je ne vous vois pas atteindre l’étage cent sans avoir changé votre manière de fonctionner. »
Raad revint aux colonnes d’Issa dans sa tête. Rations, eau, équipement, protections respiratoires. Aucun sac ne contenait un an de nourriture.
Il faudrait trouver des ressources dans le Pic. Acheter, échanger, travailler peut-être, comprendre ce que les habitants utilisaient et ce qui avait de la valeur entre les étages.
Même enfermé dans une tour, il finirait donc encore par parler d’argent.
Soura ramena son attention vers la projection.
« Je retire ce que j’imaginais sur une montée rapide. À ce rythme, on aura déjà appris à vivre là-dedans avant d’avoir vu le quart du Pic. »
Mirei remonta la représentation jusqu’à sa limite.
« Une dernière information circule dans les récits d’ascension. Certains prétendent que le Pic finit par rejoindre la Lune. Je n’ai aucun document qui permette d’établir si cette phrase décrit quelque chose de littéral, et les personnes capables de vérifier ce qui se trouve tout en haut se comptent facilement. »
Raad contempla la structure noire projetée devant eux.
Sept cent cinquante étages suffisaient largement.
Alexei avança jusqu’à l’ancienne limite de leurs zones.
« Vous n’avez pas besoin de résoudre toute l’ascension ce soir. Vous progresserez étage par étage. Vous préserverez vos réserves, vous traiterez les blessures avant qu’elles deviennent un handicap et vous garderez assez de lucidité pour décider correctement lorsque la fatigue commencera à s’installer. »
La projection s’éteignit.
« Passez d’abord au contrôle médical final. Ensuite, mangez, terminez vos sacs et dormez. Départ à l’aube. »
Raad prit la direction du couloir avec les autres.
Il avait trouvé beaucoup de questions à poser sur le Pic.
La plus urgente concernait désormais la manière d’envoyer de l’argent vers le bas.
Leila entra dans l’annexe médicale derrière Kaïs et Dina. L’air y était plus froid que dans le Secteur Sud, et l’odeur du désinfectant avait remplacé l’ozone avant même que la porte se referme.
Deux surfaces diagnostiques occupaient le mur. Les données des contrôles précédents apparurent dès que Kaïs posa son relais contre la première zone de lecture.
Leila connaissait maintenant assez son état pour trouver rapidement ce qu’elle cherchait. La fracture provoquée par le Prisme avait été réalignée dès le premier jour, puis maintenue pendant que le traitement régénératif accélérait la consolidation. Ce qui restait à vérifier concernait surtout la résistance réelle de l’os lorsque Kaïs recommencerait à produire de la pression dans son avant-bras droit.
Il plaça le membre dans l’espace de lecture.
La lumière parcourut son poignet, son radius et son coude. Une représentation interne apparut sur la paroi, accompagnée des comparaisons avec les examens précédents.
La ligne de fracture n’apparaissait plus.
Kaïs lut le résultat avant elle.
« Donc je peux enfin enlever ce truc ? »
Le verrou du support médical s’ouvrit automatiquement.
Leila récupéra l’attelle avant qu’elle tombe contre la tablette.
« Attends au moins de lire jusqu’au bout. Tu vas réussir à te reblesser pendant le contrôle qui confirme que tu es guéri. »
Kaïs libéra lentement son bras. Il ouvrit la main, fit travailler son poignet, puis étendit le coude sans que les valeurs de contrainte changent sur le mur.
« Consolidation complète, pas de faiblesse structurelle détectée, reprise autorisée sans restriction mécanique. J’ai lu. »
Il fit circuler une petite quantité de ses fluides dans l’avant-bras. Leila suivit la tension dans les muscles plutôt que la lueur du diagnostic ; aucune réaction anormale ne remonta jusqu’à son épaule.
Elle laissa une émission verte couvrir brièvement les tissus autour de l’ancienne fracture. La régénération trouva les micro-lésions ordinaires laissées par l’entraînement, mais aucun dommage profond autour de l’os.
« Là, je suis d’accord. Ton bras est revenu. Évite seulement de prendre le Prisme d’Alexei de plein fouet pour vérifier une deuxième fois. »
« J’avais justement prévu de refaire le test demain matin. »
Leila ne lui accorda pas davantage.
Dina avait déjà activé la seconde surface.
Sous son haut d’entraînement, le maillage médical entourait encore son flanc à l’endroit où le Bâtiment 4 l’avait laissée avec une blessure ouverte que Leila avait refermée en urgence. La peau avait cicatrisé depuis longtemps ; ce qui retardait la reprise complète venait des tissus profonds, sollicités trop tôt après l’hospitalisation puis surveillés pendant toute la préparation.
Dina ouvrit le maillage.
« À toi de me dire si je vais encore devoir monter avec ça. »
Leila approcha son Émission du flanc sans poser la main dessus.
Le vert se déposa autour de l’ancienne blessure et pénétra assez pour lui rendre la réponse qu’elle connaissait le mieux : une zone endommagée prenait la régénération, une zone déjà réparée lui laissait beaucoup moins de travail.
Cette fois, presque rien ne l’accrocha.
Les données médicales confirmèrent ce qu’elle sentait. Les couches musculaires s’étaient refermées, la zone profonde ne présentait plus de traction anormale et aucun signe de réouverture n’apparaissait lorsque Dina contractait le buste.
Leila interrompit l’Émission.
« C’est terminé. »
Dina passa un doigt sous le bord du maillage.
« Terminé comment ? »
« La blessure ne demande plus de réparation. Les tissus ont fini de se refermer et le contrôle ne montre plus de zone fragile. Tu n’as plus besoin du maillage pour l’ascension. »
Dina retira la protection, la replia et la posa près de l’attelle de Kaïs.
Depuis leur retour du Bâtiment 4, Leila avait eu l’impression de rencontrer les deux mêmes blessures à chaque séance : le bras immobilisé de Kaïs, puis cette manière qu’avait Dina de protéger un côté de son abdomen lorsqu’elle tournait trop vite.
Les voir poser leurs protections sur la même tablette lui donna enfin un autre résultat à retenir.
Demain, je n’aurai plus à surveiller ces deux blessures-là.
Kaïs faisait déjà passer une pression plus nette dans sa main droite.
« C’est quand même pratique, notre époque. »
Leila tourna vers lui la surface où les données de surcharge musculaire venaient de remonter.
« Si tu recommences tout de suite à forcer, tu expliqueras toi-même au service médical pourquoi tu as utilisé ta première minute sans attelle pour tester ta pression. »
Il coupa son émission.
Dina récupéra sa veste sans remettre le maillage.
« Je crois que c’est la première fois qu’on me retire une restriction au lieu de m’en ajouter une. Je vais profiter de l’expérience. »
Leila effaça les deux dossiers de la surface commune.
Kaïs repartit avec ses deux bras libres. Dina franchit la porte derrière lui sans corriger son appui ni retenir la rotation de son buste.
Leila les suivit vers les chambres.
Demain, le Pic pourrait leur donner d’autres blessures.
Celles-ci restaient ici.
Dans la zone Ouest, Thiago sentit son épaule tirer avant même que Kei termine sa première phrase. L’Ancrage Spatial Total ne lui brûlait plus les nerfs comme au lendemain du Bâtiment 4, mais les semaines écoulées n’avaient pas effacé tout ce qu’il avait imposé à son corps.
Kei se tenait à cinq mètres de lui, dans une partie du bloc où les recrues ne venaient jamais. Les plaques de béton portaient des réparations anciennes et plusieurs impacts que personne n’avait jugé utile de masquer.
« L’ascension commence demain. Si Ornella, toi et moi montons avec les groupes, la ville perd trois Capitaines pendant une durée qu’on ne sait pas prévoir. Une Suppuration Orange qui apparaît pendant notre absence laisse les unités ordinaires avec un problème qu’elles ne retiendront pas longtemps. »
Thiago avait consacré une partie de la semaine à cette question.
« J’ai fait revenir plusieurs Vane qui connaissent les secteurs de la capitale et les équipes locales. Mazen prendra l’intérim opérationnel de la Commission. Des professeurs et d’anciens agents renforceront aussi les permanences. »
Kei resta près de la limite sombre du sol.
« Il gardera l’Académie en même temps. Ça fait beaucoup de responsabilités sur le même bureau. »
« Il connaît le dispositif et il ne sera pas seul. La première réponse de la ville ne dépendra pas de notre retour. »
Kei passa à ce qui l’avait probablement amené ici.
« Et Jin ? »
Thiago avait attendu la question.
Okontek avait retiré son neveu de la division alors que les équipes familiales commençaient à se préparer pour le Pic. Jin ne lui avait laissé aucun rapport après son départ, et les Arashi ne rompaient jamais un lien avec la Commission pour le simple plaisir de simplifier l’administration.
« Les Arashi préparent quelque chose autour de l’ascension », dit Kei. « Tu le sais aussi bien que moi. Avec eux, un accident peut être organisé longtemps avant qu’on commence à l’appeler comme ça. »
« J’ai pris les dispositions nécessaires. »
Thiago n’avait aucune raison de détailler davantage ce qu’il surveillait.
Kei accepta la limite de la réponse.
« Ça me suffit pour ce soir. Garde aussi assez de forces pour les étages, parce que si ces gamins arrivent assez haut pour dépendre encore de toi et que ton corps lâche avant le leur, certains ne retrouveront pas la descente. »
Une tension remonta depuis l’épaule de Thiago jusque dans le haut du dos.
« J’ai trente-quatre ans, Kei. Je peux encore encadrer une ascension sans qu’on prépare mon fauteuil. »
« Ton âge ne m’intéresse pas. Le fait que tu continues quand les médecins te donnent une limite, un peu plus. »
Thiago connaissait déjà cet argument.
Kei recula vers le centre de la zone.
« Puisqu’on part demain, il nous reste une affaire à terminer. Notre dernier combat a été interrompu. »
Une masse noire se forma autour de ses chaussures et gagna le béton. Le froid qui accompagnait son pouvoir attaqua la chaleur stockée dans les plaques.
Thiago libéra ses chaînes d’ambre.
« Tu veux une revanche avant le départ. »
« Je veux surtout une fin. »
Les premiers ancrages touchèrent le sol autour de Thiago. Il les répartit sans approcher la charge qui avait endommagé ses nerfs sous le Bâtiment 4, tandis que l’ombre de Kei s’étendait vers la première ligne d’ambre.
La température de la salle remonta avant qu’ils commencent.
Une chaleur sèche entra par le couloir. Ornella franchit la porte avec du plasma autour des doigts, assez dense pour déformer l’air près de ses mains.
« Si vous avez décidé de vous échauffer sans moi, vous avez mal choisi votre heure. »
Kei ramena une partie de son ombre autour de ses appuis.
« Très bien. À trois, personne ne garde ses meilleures cartes pour demain. »
Thiago ajouta deux ancrages sur le flanc de la salle. La chaleur d’Ornella occupait déjà l’autre côté, et le noir de Kei épaississait l’espace entre eux.
« Tenez-vous prêts. »
Ornella rapprocha son plasma de ses avant-bras.
« Essayez seulement d’arriver entiers au départ. »
Kei abaissa son centre de gravité.
L’ombre repartit sur le sol.
« Parlez pour vous. »