Chapitre 83
À quatorze heures, le signal de pause traversa enfin le bloc d’entraînement.
Soura quitta le Secteur Sud avec l’impression que ses épaules pesaient deux fois leur poids habituel. L’eau du duel avait été évacuée des dalles, mais l’humidité restait prise dans l’air recyclé et dans le tissu de son uniforme. À côté de lui, Dina avançait en ménageant son flanc sous le maillage médical, tandis qu’Issa suivait avec ses longues tresses encore humides près de la nuque et une tension persistante derrière les tempes.
Tous trois furent les derniers à sortir, puis le couloir qui ramenait au centre d’accueil absorba une partie du bruit des secteurs. À mesure qu’ils s’éloignaient des salles d’exercice, les vibrations sous le sol diminuaient et la fraîcheur de la ventilation reprenait le dessus.
Le Greffier occupait le comptoir de marbre lorsqu’ils arrivèrent. Sa carapace grise reposait presque entièrement sur la pierre, son unique œil jaune à demi fermé. Une bulle verdâtre gonfla près de sa bouche, remonta devant une plaque osseuse et éclata dans l’air propre du hall.
« Voilà les traînards. Avec le temps que vous avez mis, j’ai cru que le Sud avait décidé de garder ses futures victimes pour lui. »
Soura ralentit devant le comptoir, avec les avant-bras qui tiraient encore lorsqu’il les laissait pendre et aucune envie de retourner immédiatement s’asseoir dans une salle médicale.
« Puisque tu passes tes journées à contrôler qui entre et qui sort, explique-moi plutôt comment marche la hiérarchie ici. On nous parle de Capitaines, de Purgeurs et d’Extirpateurs depuis qu’on est arrivés, mais personne ne nous a donné l’ordre complet. »
Le Greffier leva une pince au-dessus du marbre.
« Tu commences tout en bas comme aspirant, ce qui correspond assez bien à votre situation actuelle. Si la Commission vous prend ensuite comme agents de terrain, vous devenez Extirpateurs : enquêtes, relevés de traces et interventions sur les Suppurations avant qu’elles prennent une ampleur que vous ne savez plus gérer. »
Dina s’était arrêtée à une extrémité du comptoir, assez près pour entendre sans faire travailler davantage son flanc.
« Et après les Extirpateurs, on passe directement chez les Purgeurs ? »
« Quand tu as le niveau et l’expérience pour ça. Les Purgeurs sont des agents confirmés, et certains forment aussi les recrues. Vos instructeurs du bloc en sont un bon exemple. »
Le Greffier se déplaça de quelques centimètres sur la pierre, puis sa pince indiqua les couloirs supérieurs du bâtiment.
« Ensuite viennent les Capitaines de division. Au-dessus d’eux, il reste le Capitaine en Chef, qui dirige aussi la Commission d’Enquête. Vous pouvez grimper tous les échelons que vous voulez, il n’y en a aucun au-dessus de celui-là dans l’institution. »
Issa ajusta la branche de ses lunettes contre sa tempe.
« On ne l’a encore jamais rencontré. Qui occupe le poste actuellement ? »
Le Greffier cessa de racler sa carapace contre le marbre.
« Il s’appelle Void. »
Le nom ne disait presque rien à Soura au-delà du poste que le Greffier venait de lui associer. Ce que la créature ajouta lui donna une mesure beaucoup plus concrète de l’homme.
Le Greffier reprit, avec moins de provocation dans la voix.
« Il a terminé l’ascension du Pic, puis il a été admis directement au marché spatial. Depuis, il travaille surtout hors Terre, sur les routes du système solaire, alors vous avez peu de chances de le croiser ici entre deux dossiers. »
Un homme qui sort du Pic et repart presque aussitôt là-haut.
Soura connaissait assez de combattants capables de remplir une pièce par leur seule réputation. Il n’en connaissait aucun dont la trajectoire avait commencé au sommet de cette tour pour continuer loin de la Terre.
« Il doit être monstrueux pour avoir fini les sept cent cinquante étages. »
Une nouvelle bulle verte monta près du Greffier, qui la laissa éclater avant de répondre.
« Tu peux garder ce mot-là. Même moi, j’ai du mal à expliquer ce qu’il dégage quand il est ici. Sa présence a quelque chose d’étrange, et je préfère vous laisser découvrir le reste le jour où il décidera de revenir. »
Issa laissa cette réponse en place et changea de sujet.
« Il y a beaucoup de Purgés comme toi dans la Commission ? Jusqu’ici, on n’en a rencontré aucun autre dans ce bâtiment. »
La carapace du Greffier se redressa de quelques centimètres.
« Les Purgés sont des Suppurations conscientes, et la Commission sait très bien employer ceux qui peuvent travailler avec elle. Certains servent de relais sur de longues distances. D’autres transportent du matériel dans des poches d’espace. Les facultés varient, alors évite de croire que ma carapace te donne le mode d’emploi de tous les autres. »
Le mot consciente resta davantage que le reste.
À côté de Soura, la respiration de Dina se suspendit un instant. Lui retrouva le Bâtiment 4, les cuves ouvertes et le corps d’Arama qui avait cessé d’obéir à un seul esprit. Anna avait parlé depuis cette chair transformée, avait forcé sa propre main contre lui et avait encore trouvé la place d’exiger qu’on reconnaisse ses choix.
Le Greffier, lui, se tenait sur un comptoir et les insultait parce qu’ils étaient en retard.
La distance entre les deux situations empêchait Soura de ranger le mot Purgé dans une catégorie simple, et il laissa Issa poursuivre sans chercher à obtenir davantage d’explications.
Issa avait déjà retenu la hiérarchie lorsque le Greffier revint s’installer au milieu du comptoir. Le nom de Void s’y ajoutait sans difficulté ; les chiffres du Pic, eux, occupaient déjà une place beaucoup moins confortable dans ses calculs.
Il posa deux doigts sur le bord froid du marbre.
« Puisque tu connais l’homme qui l’a terminé, dis-nous ce que tu sais du Pic Lunaire lui-même. On nous prépare à y entrer, mais on travaille surtout sur ce qu’on doit savoir faire, pas encore sur ce qu’on va trouver. »
Le Greffier orienta son œil jaune vers lui.
« Je n’y ai jamais mis les pattes, alors ne transforme pas ce que je vais dire en rapport d’exploration. Je sais seulement ce que la Commission laisse circuler ici : le Pic compte sept cent cinquante étages connus, des gens vivent à l’intérieur, et assez de gens y sont morts pour que le mot habitat ne rassure personne. »
Soura resta près du comptoir. Dina, elle, s’était appuyée contre le rebord sans presser son flanc.
« Des gens y vivent vraiment ? Ils restent dans la Tour au lieu de redescendre ? »
« Certains y restent assez longtemps pour qu’on ne fasse plus vraiment la différence. Un étage peut couvrir l’équivalent de trois métropoles réunies, avec son propre horizon et son propre environnement. Quand tu entres, tu ne traverses pas une grande pièce avant de chercher l’escalier suivant. »
Issa ramena mentalement les distances à quelque chose d’utilisable. Trois métropoles sur un même niveau rendaient absurdes les réflexes d’un bâtiment ordinaire : progression, ravitaillement, repérage, repos, tout changeait d’échelle avant même qu’un ennemi apparaisse.
« Les environnements changent aussi. Certains reproduisent des climats qu’on connaît sur Terre, d’autres ont été façonnés d’après des conditions observées ailleurs. Vous pouvez quitter un étage et découvrir au suivant un endroit qui n’a plus rien à voir avec celui d’avant. »
« Donc les sept cent cinquante étages ne suivent même pas un milieu commun », dit Issa.
« Tu commences à comprendre pourquoi on parle d’un pays. Imagine des centaines de territoires superposés dans la même structure, assez vastes pour qu’on en voie la silhouette depuis l’espace à ce qu’on raconte, et tu te rapprocheras de ce qui vous attend dans le Pacifique. »
Les dimensions refusèrent encore de tenir ensemble dans la tête d’Issa. Si le chiffre des trois métropoles était exact et se répétait seulement sur une partie des étages, les contraintes d’une construction terrestre ordinaire ne suffisaient déjà plus à expliquer le Pic.
Si les mesures sont justes, il manque une règle au modèle.
Il n’avait aucune donnée pour décider laquelle. Déclarer que la gravité changeait ou que l’intérieur obéissait à d’autres lois reviendrait à remplir lui-même ce vide, et le Pic leur donnerait bientôt une réponse plus fiable.
Soura quitta le bord du comptoir dès que le Greffier eut terminé.
« Merci pour les infos, le crabe. Ça nous suffit pour aujourd’hui. »
Ils reprirent ensuite le couloir de la cafétéria. Les odeurs du repas arrivaient avant les voix : céréales chaudes, viande grillée et fruits coupés, assez pour rappeler à Issa qu’ils avaient passé la matinée entière à brûler leurs réserves dans des exercices de Domaine.
Dina marchait à sa droite, en gardant la même précaution autour de son flanc qu’à la sortie du secteur.
« J’imaginais une tour immense remplie de créatures et de salles qui s’enchaînent. S’il dit vrai sur les climats, on peut passer d’un endroit habitable à un milieu où notre équipement devient le seul truc qui nous garde fonctionnels. »
Issa reprit les éléments dont il était sûr.
« Ça change surtout ce qu’on peut supposer avant d’entrer. Soura dépend de l’eau déjà disponible autour de lui, donc la quantité et l’état de cette eau comptent. Pour ta flamme, on sait qu’elle ne se comporte pas comme un feu ordinaire, mais personne ici n’a encore établi ce qu’une atmosphère inconnue change à son fonctionnement. Il faudra arrêter de préparer seulement nos techniques et commencer à préparer les milieux. »
Dina passa son relais de poignet contre le lecteur de la cafétéria lorsqu’ils arrivèrent.
« Arama gagnait du temps parce qu’il préparait tout avant les autres. Si on attend d’être coincés dans un étage pour découvrir ce qui nous manque, on lui donne raison sur au moins une chose. »
La cafétéria était pleine d’agents en pause, et les tables proches des baies donnaient sur la métropole et, plus loin, sur une ligne sombre qui montait depuis l’océan jusqu’aux nuages.
Kaïs, Tariq, Raad et Leila occupaient déjà une table près de la fenêtre. L’attelle de Kaïs maintenait toujours son avant-bras droit contre lui ; il mangeait de la main gauche avec une application contrariée. Tariq avait un verre d’eau près de son plateau, Leila terminait une pomme, et Raad faisait défiler ses crédits sur la lumière courte projetée par son relais de poignet.
« Enfin, vous arrivez. On commençait à se demander si Mirei vous avait remis au travail pendant la pause. »
Issa prit la place laissée entre Tariq et Raad.
« On s’est arrêtés au comptoir du Greffier. Il nous a expliqué la hiérarchie de la Commission et donné plusieurs informations sur le Pic. »
Raad réduisit la projection de ses crédits jusqu’à ne laisser qu’une ligne pâle au-dessus de son poignet.
« Alors il ressemble à quoi, ce Pic ? Depuis le début, on s’entraîne pour une tour dont on connaît surtout le nombre d’étages. »
Soura posa son plateau devant lui et repoussa juste assez son couvert pour faire de la place.
« Oublie l’image d’un donjon avec des couloirs et des monstres. Le Greffier parle d’un pays entier réparti sur sept cent cinquante étages. »
Issa reprit les données dans le même ordre que quelques minutes plus tôt : la largeur annoncée de chaque niveau, les horizons propres, les habitants, les changements d’environnement et les climats reproduits à partir d’autres mondes. À mesure qu’il avançait, Kaïs cessa de manger, et Tariq rapprocha son plateau pour libérer une partie de la table.
« Trois métropoles sur un seul étage, et il y en a sept cent cinquante ? Même en oubliant la hauteur, il faut déjà trouver l’accès suivant au milieu de tout ça. »
Tariq fit tourner son verre entre deux doigts.
« Ça fait des centaines de territoires à traverser avec leurs propres conditions. On va devoir comprendre chaque étage avant de pouvoir avancer dedans correctement. »
Leila posa le trognon de sa pomme sur le bord de son plateau.
« Il faudra surtout arriver équipés. Ma régénération peut stabiliser une blessure et réparer des tissus, mais elle ne remplace pas l’air respirable, une protection adaptée ou le repos. Si les températures, la pression ou l’atmosphère changent vraiment, on ne peut pas traiter ça après coup. »
Dina s’installa avec précaution pour éviter de tirer sur son maillage.
« C’est ce que je disais à Issa. On prépare du matériel pour les milieux avant de penser au confort. Arama gardait souvent plusieurs étapes d’avance parce qu’il préparait ce genre de détail avant d’agir. »
Raad rouvrit ses crédits, resta quelques secondes sur le montant, puis réduisit la projection.
« Dans ce cas, mes nouvelles chaussures attendront. Je préfère encore dépenser ça dans des filtres et des vêtements utiles plutôt que découvrir là-haut que j’ai économisé pour rien. »
Issa avait déjà sorti son carnet. Il laissa une première colonne pour l’eau, une autre pour les rations compactes, puis ajouta l’équipement de progression, les protections respiratoires et ce qu’ils pouvaient répartir entre plusieurs personnes au lieu de le porter en double.
Un étage de cette taille pouvait retenir un groupe plusieurs jours si l’accès suivant était difficile à localiser. Ils devraient manger, dormir, transporter leurs réserves et continuer à combattre pendant ce temps. La victoire dans une salle d’entraînement ne disait presque rien de leur capacité à répéter l’effort sur une semaine.
« On devra calculer les réserves avec une marge réelle. Si on traverse un niveau pendant plusieurs jours, l’épuisement peut nous arrêter avant n’importe quelle Suppuration. »
Kaïs posa sa fourchette de la main gauche.
« L’épuisement, ou les autres. »
La phrase changea immédiatement l’angle de la table.
« Kyo et Ivan vont monter, les héritiers et les équipes des Familles aussi. On sait déjà que certains ne nous laisseront pas passer tranquillement. La météo peut nous tuer, mais il faudra aussi prévoir ce que feront les autres groupes quand on cherchera le même passage ou la même ressource. »
Issa laissa son stylo au-dessus de la page. Après Kyo, Amir et tout ce que les Kaneshiro avaient déjà remis sur la table, il n’avait aucune raison de corriger Kaïs.
Le bruit de la cafétéria continuait autour d’eux, mêlé aux passages des agents et aux surfaces de paiement qui s’allumaient sous les poignets. Au-delà de la baie, les façades de la ville renvoyaient la lumière du jour sans le grondement continu qu’aurait produit une métropole d’un autre siècle.
Soura avait tourné sa chaise vers la fenêtre.
Dans le lointain, le Pic Lunaire découpait la ligne de l’océan. Sa base disparaissait derrière les bâtiments côtiers, puis sa masse sombre montait à travers les nuages jusqu’à sortir du champ de la baie.
« Ils peuvent essayer de nous bloquer. »
Soura resta tourné vers le Pic.
« On ne reculera pas. On monte tout en haut. »
Le reflet de la tour occupait une partie de la vitre devant lui.
« Et on prouvera à tous ces gens qu’ils n’ont pas le droit de décider qui vit et qui meurt. »