Chapitre 82
La dernière phrase de Dina restait encore dans l’air du Secteur Sud lorsque Soura étendit son Spirit.
L’humidité accumulée par trois heures d’entraînement répondit aussitôt. Une pellicule quitta les parties froides du béton, plusieurs gouttes se détachèrent sous les conduites de ventilation et les traces laissées près des zones d’exercice glissèrent vers lui. L’eau se rassembla autour de ses avant-bras en bandes étroites, puis ralentit jusqu’à suivre le mouvement de ses muscles.
À cinq mètres, le Manteau d’Azur reparut autour de Dina.
Le bleu passa de ses doigts à ses épaules, descendit le long de ses jambes et gagna l’espace proche sans faire monter la température du bloc. La poussière la plus fine recula sur le béton lorsqu’elle prit position.
Soura connaissait déjà l’effet de cette poussée. Il l’avait observée pendant qu’elle travaillait contre les chaînes de Thiago, mais il n’avait encore jamais essayé d’entrer dedans avec sa propre technique.
Si je reste à distance, je n’apprendrai rien.
« Prête ? »
Dina ajusta son appui pour ménager son flanc.
« Quand tu veux. »
Soura partit.
Une mince couche d’eau se forma sous ses semelles et accompagna son déplacement jusqu’à la limite azur. Il entra avec l’épaule droite en avant, ramena l’eau autour de son poing et augmenta sa pression au dernier instant.
La poussée du Manteau heurta son bras avant qu’il atteigne Dina.
Le bleu dévia son bras de quelques centimètres. Soura corrigea depuis la hanche et força tout de même le contact.
L’eau compressée heurta la couche azur.
Le choc traversa le sol et ouvrit une fissure courte entre leurs chaussures. Une partie de l’eau se pulvérisa en gouttelettes si fines qu’un voile blanc se forma entre eux, puis la poussée du Manteau les rejeta en cercle autour de Dina.
Soura recula sur sa propre eau et reprit son axe.
Une partie des gouttelettes projetées vers les lignes de sécurité restait encore à portée de son Spirit. Il les rappela sans interrompre la circulation autour de ses bras ; celles qui avaient atteint les dalles froides s’y rassemblèrent avant de repartir vers lui. Le combat lui faisait perdre du contrôle bien plus vite que de la matière, et cette différence l’intéressait davantage que le premier impact.
Kaïs avait ramené son avant-bras gauche devant le visage lorsque le nuage avait gagné le bord de la piste. Son bras droit restait immobilisé contre son torse.
« Ça commence fort. »
Raad suivait surtout les bandes liquides qui ne quittaient pas les avant-bras de Soura.
« Il garde l’eau avec lui même quand elle est repoussée. »
Issa resta près des lignes de sécurité.
« Et Dina récupère son périmètre avant qu’il puisse profiter de l’ouverture. »
Mirei et Alexei ne coupèrent pas l’exercice.
Soura repartit.
Cette fois, il n’essaya pas de traverser la couche de face. L’eau suivit son avant-bras droit, quitta son poignet sur quelques centimètres au moment du contact et revint vers lui dès que Dina la repoussa. Il changea de côté avant que le Manteau retrouve sa forme complète.
Dina suivit son déplacement en faisant circuler le bleu autour de sa hanche puis de son épaule. Chaque fois que Soura cherchait une zone plus mince, la poussée se déplaçait avec elle.
Il frappa bas.
Elle rabattit le Manteau vers sa jambe.
Soura récupéra l’eau chassée sur le béton et revint par l’autre côté.
Le troisième impact fit vibrer la paroi séparant le Secteur Sud du bloc voisin.
Il sentit alors ce qui manquait encore à son exercice. Les Abysses apparaissaient facilement lorsqu’il avait une cible à enfermer. Ici, il continuait à traiter Dina comme le centre du problème alors que Mirei leur avait demandé de tenir un espace.
Arrête de courir après elle. Prends la salle.
Soura recula jusqu’à retrouver assez de distance pour respirer.
Dans le Secteur Nord, Goman venait de déplacer la limite droite de sa zone lorsqu’une vibration remonta dans les plaques du sol.
Il la sentit d’abord sous la plante de ses pieds, puis dans l’air que son propre Spirit gardait comprimé autour de lui. Une seconde secousse suivit, plus nette, et la pression résiduelle qui traversa la paroi n’avait rien à voir avec les impacts de Kyan.
Kei interrompit l’exercice.
Kyo mâcha plus lentement son chewing-gum.
« Ils tapent assez fort, au Sud. »
Zaren consulta les valeurs apparues sur la paroi de contrôle.
« Le choc a déplacé la pression du bloc. Les capteurs viennent de l’enregistrer. »
Goman avait déjà reconnu la sensation.
Elle ressemblait à ce qu’il produisait lorsqu’il enfermait l’air entre ses quatre repères, sauf que la masse venant du Sud lui paraissait plus humide et plus lourde. Plusieurs couches semblaient s’appuyer les unes sur les autres jusqu’à faire peser toute la zone.
Il n’avait besoin que d’un nom pour comprendre d’où venait cette sensation : Soura.
Le rapprochement ramenait Goman à sa propre tentative de la veille. Issa lui avait appris à tracer une cage avant d’y charger la pression ; Soura semblait atteindre un résultat voisin en faisant travailler plusieurs nappes dans le même périmètre. Les deux chemins n’utilisaient pas le même Spirit, pourtant ils se rencontraient sur le poids imposé à l’espace.
Il obtient avec l’eau quelque chose qui ressemble à notre pression.
Goman se rapprocha de la paroi sans quitter sa propre zone. La vibration revint, suivie d’un déplacement d’air dans la ventilation.
Kyo fit éclater sa gomme.
« Les sauvages du Sud vont encore donner du travail aux équipes de réparation. »
Thalia s’était déjà rapprochée de la sortie.
« On peut aller voir ? »
Kei laissa les capteurs enregistrer une dernière fois leurs zones avant de couper l’exercice.
« Oui. Vous apprendrez davantage en regardant deux Autorités se contester qu’en répétant une forme propre pendant qu’un autre secteur teste exactement ce problème. »
Goman relâcha sa pression.
Le trajet vers les passerelles d’observation prit moins d’une minute. Lorsqu’ils atteignirent le verre blindé qui dominait le Secteur Sud, Soura venait de reculer jusqu’au centre de sa moitié de piste.
De l’eau tournait autour de ses bras et courait déjà dans plusieurs rainures du sol.
Dina occupait l’autre moitié sous une lueur azur régulière.
Goman posa sa main sur la rambarde.
Soura ne venait pas du Domaine Arashi. Pourtant, la manière dont son pouvoir se refermait sur une zone réveillait encore cette proximité que Goman refusait de réduire à une coïncidence confortable.
En bas, Soura plaça ses deux paumes contre le béton.
Dans le Secteur Est, Loris sentit la nouvelle variation jusque dans son épaule blessée.
La Répulsion qu’il essayait de conduire vers son bras se dispersa au même moment, et le panneau de Naeri n’enregistra qu’une impulsion faible avant de revenir à zéro.
Caleb cessa son exercice avec le poignet gauche maintenu dans sa résine.
Sawa retira un écouteur.
« Ça vient du Sud. »
Une autre pulsation traversa la ventilation. Cette fois, le bruit arriva avec elle, sourd et continu, comme si une grande masse travaillait contre les parois.
Ornella consulta les relevés généraux du bloc.
« Naeri, on suspend. »
Loris releva immédiatement la tête.
Le panneau devant lui affichait encore l’échec de sa dernière impulsion. Depuis le début de la préparation, chaque exercice ramenait le même obstacle : la Répulsion existait, mais la blessure interrompait son trajet avant qu’il puisse lui donner une forme stable. Entendre le Sud secouer les cloisons pendant qu’il restait sur ce même problème lui rendit l’attente plus difficile.
Son épaule l’empêchait encore de conduire correctement son Spirit jusque dans l’avant-bras. Caleb n’avait pas retrouvé toute la stabilité de son poignet. Sawa, elle, travaillait déjà une étape qu’eux n’avaient pas atteinte.
Et l’équipe de Vane venait manifestement de passer à autre chose en plein exercice.
Je ne vais pas rester en bas pendant qu’ils montent.
Naeri verrouilla les postes.
Ornella ouvrit la grande porte.
« Venez. Je veux que vous regardiez ce qui tient quand deux zones se disputent réellement le même espace. »
Ils rejoignirent les passerelles au moment où Soura redressait le torse.
Le Nord était déjà là. Goman occupait la première rangée, Kyo près de lui, tandis qu’Ivan, Thalia et Sira s’étaient répartis derrière le verre.
En bas, Soura cherchait encore son souffle.
« T’es pas mal, franchement. Mais on n’a toujours pas trouvé notre cage. »
Dina conserva son Manteau près du corps.
« Alors trouve-la. »
Soura étendit ses bras.
L’eau disponible dans le Secteur Sud changea de rythme.
Les nappes restées sur le béton se soulevèrent. La condensation des conduites descendit vers la piste, et l’humidité proche des surfaces froides se rassembla en fines couches à différentes hauteurs. Elles commencèrent à circuler en sens contraires autour de la moitié de salle qu’il avait choisie.
« Autorité de Domaine : Abysses Fracturés. »
La pression s’abattit sur la zone.
Loris sentit le verre devant lui vibrer sous la première poussée.
Chaque couche liquide ajoutait son poids à la suivante. Quelques nappes maintenues dans le même rythme suffisaient à rendre l’espace entre elles de plus en plus difficile à occuper.
Dina plia sous la charge, puis le Manteau d’Azur s’élargit.
Le bleu gagna le béton autour d’elle et repoussa les premières couches avant qu’elles atteignent ses jambes. Son périmètre progressa jusqu’à rencontrer celui de Soura au milieu de la piste.
La ligne de contact se mit à onduler.
Goman avait rapproché deux doigts de la vitre.
« Il empile la pression avec l’eau. C’est le même principe que chez nous. »
Kyo suivit les bords du Domaine.
« Et il perd déjà de la régularité sur la gauche. »
Loris le vit aussi. Les couches de Soura se décalaient de quelques centimètres près d’une conduite, tandis que le bleu de Dina revenait sans cesse sur la même courbe.
Caleb parla sans quitter la piste.
« Ils ne cherchent même plus à se toucher. »
« Ils essaient de prendre le terrain de l’autre », dit Loris.
Soura poussa.
La limite azur recula.
Dina reprit l’espace quelques secondes plus tard en resserrant son Manteau autour de ses jambes puis en l’étendant d’un seul mouvement. Les nappes d’eau furent repoussées, se brisèrent en gouttelettes et revinrent presque aussitôt vers le Domaine de Soura.
Ornella suivait les capteurs plutôt que les effets lumineux.
« Dina garde sa poussée propre malgré la fatigue. Sayal, lui, compense chaque bord qui se déforme en rappelant l’eau disponible. Ça lui coûte davantage à chaque correction. »
Kei resta près d’elle.
« S’il continue à réparer toute sa limite séparément, il cédera avant elle. »
Ivan observait surtout la ligne centrale.
« Ils frappent moins fort qu’au début, mais cette partie-là est plus difficile à casser. »
Sawa remit son écouteur sans relancer sa musique.
« Ils dépensent beaucoup pour quelques mètres. »
La remarque aurait pu paraître méprisante. Après l’avoir vue tenir plusieurs plis dans la même salle, Loris comprenait surtout qu’elle comparait le coût.
En bas, les deux zones continuaient pourtant de se comprimer l’une contre l’autre.
Soura gagna encore une dizaine de centimètres.
« Tu baisses la garde ! »
Dina força sur son Manteau et reprit davantage de terrain qu’elle n’en avait perdu.
« Continue de croire ça ! »
Le contact entre les deux Autorités changea.
L’eau repoussée par le bleu ne retombait plus assez vite. Elle restait suspendue en un brouillard dense, puis Soura la rappelait avant qu’elle puisse quitter sa zone. À chaque cycle, la poussée de Dina la pulvérisait davantage et les variations de pression la renvoyaient vers le centre.
Le nuage devint sombre sous les lumières du plafond.
De petites décharges blanches apparurent entre les gouttelettes.
Issa quitta le bord de la piste.
« Capitaine, la zone centrale accumule la pression. S’ils relâchent ensemble, tout ce brouillard partira d’un seul côté ou de l’autre. »
Thiago avait déjà avancé.
« Ça suffit. »
L’ambre traversa le sol.
Plusieurs chaînes se fixèrent de part et d’autre de la ligne centrale, puis le Point Mort se referma exactement entre les deux Autorités. Les ancrages arrêtèrent la progression du Manteau et coupèrent le rythme commun des couches d’eau.
Le Domaine de Soura se défit le premier.
Les nappes retombèrent sur le béton, puis la poussée azur perdit à son tour l’appui contre lequel elle travaillait et revint vers Dina.
Le nuage central s’effondra en pluie courte sur la piste.
Soura posa un genou au sol.
Dina fit de même à quelques mètres, une main maintenue près du maillage médical de son flanc. Leila n’entra pas dans leur zone avant que les capteurs de Thiago repassent au vert.
Soura releva la tête.
« Je m’attendais pas à ça. T’es beaucoup plus forte que t’en as l’air. »
Dina reprenait encore son souffle lorsqu’elle répondit.
« Toi aussi. Ton eau pèse une tonne. »
Raad atteignit le bord de la zone avec Tariq et Kaïs, qui gardait toujours son bras droit immobilisé.
« Vous avez failli envoyer votre brouillard dans toute la salle. »
Kaïs resta derrière la ligne avec son attelle.
« Dina, t’as tenu jusqu’au bout. »
Leila passa finalement sous la ligne de sécurité et vérifia d’abord le bandage de Dina, puis la respiration de Soura.
Sur la passerelle, Loris vit Caleb reprendre la direction du Secteur Est avant même que Naeri le rappelle. Il le suivit.
Thiago rappela ses chaînes et se tourna vers Alexei et Mirei.
« Leurs corps s’habituent à la pression. Laissez-les récupérer. On reprendra tout à l’heure. »