Chapitre 81
Trois heures après le verrouillage des portes, les carrés lumineux du Secteur Sud étaient encore allumés sous les chaussures des candidats.
Ils avaient eu le droit de boire entre deux séries, sans quitter leurs zones assez longtemps pour appeler cela une vraie pause. Le repas annoncé par Thiago attendrait encore : personne n’avait reçu l’autorisation de sortir tant que l’exercice du mètre carré ne serait pas validé.
La ventilation tournait plus fort qu’au début de la séance, sans parvenir à chasser complètement l’odeur d’ozone ni celle du béton humide. Des traces de semelles coupaient les lignes de sécurité, et plusieurs capteurs avaient déjà interrompu des tentatives lorsque la dépense montait trop vite.
Kaïs posa son genou gauche au sol pour reprendre son souffle. Son avant-bras droit restait prisonnier du support médical, serré contre le torse par la fixation qui empêchait tout mouvement brusque. Le voyant associé à la fracture demeurait au vert tant qu’il n’essayait pas de faire participer ce bras à l’exercice.
Son carré mesurait à peine plus d’un mètre de côté.
Il avait pourtant réussi à le perdre cinq fois depuis la dernière pause.
Une faible quantité de Spirit resta près de ses appuis tandis qu’il essayait de maintenir sa signature à l’intérieur des quatre lignes. Le bord le plus proche vibra. Une pression brève courut sur le béton, gagna l’angle droit, puis se concentra trop vite sous sa chaussure.
Kaïs coupa avant que la détonation parte.
Un mètre carré, et j’arrive encore à le transformer en point d’explosion.
Mirei s’arrêta à l’extérieur de la zone.
« Tu continues à chercher le moment où ta technique va sortir au lieu de maintenir ce que tu as déjà placé. Ton bras droit reste hors de l’exercice ; travaille depuis tes appuis et réduis encore la quantité si c’est nécessaire. »
Kaïs essuya la sueur de sa tempe avec son poignet gauche, sans toucher au support médical.
« Dès que je garde la pression au même endroit, elle finit par vouloir partir. J’arrive à l’empêcher d’exploser, mais après ça je passe tout mon temps à retenir le reste. »
« Alors déplace-la à l’intérieur de ta limite au lieu de la bloquer. Tu n’as pas besoin de produire davantage pour réussir aujourd’hui. »
À quelques mètres, Alexei suivait les mesures d’Issa et de Soura sur une autre surface.
Kaïs se remit debout et laissa Mirei passer vers Tariq.
L’ombre occupait déjà presque tout le carré de son ami. Elle suivait le sol jusqu’aux lignes lumineuses, remontait par endroits sur quelques centimètres, puis une portion s’amincissait près de son talon et ouvrait une fuite vers l’extérieur.
Tariq corrigea la fuite, et la zone noire reprit sa forme pendant plusieurs secondes avant de se défaire à nouveau lorsqu’il déplaça son poids.
« Je peux la poser sur le sol, mais dès que je bouge, je dois choisir entre suivre mon déplacement et garder la limite. »
Mirei entra jusqu’au bord de son carré.
« Ton Revêtement fonctionne déjà quand l’ombre accompagne un contact précis. Ici, tu lui demandes de rester disponible dans plusieurs directions à la fois. Commence plus petit si ton déplacement suffit encore à l’arracher. »
Raad travaillait dans la zone suivante.
Ses arcs ne cherchaient plus à remplir tout l’espace. Il les faisait courir près du sol, assez bas pour que le courant reste visible entre ses chaussures et les lignes du carré. Chaque fois qu’une branche atteignait la limite, il modifiait sa polarité et essayait de la ramener vers lui.
La troisième tentative se referma presque complètement.
Puis deux arcs se rencontrèrent près du bord arrière, se repoussèrent et frappèrent le béton hors de la zone.
Raad coupa le courant avant qu’un capteur intervienne.
« J’arrive à le faire revenir quand je vois où ça fuit. Le problème, c’est que j’en ai quatre qui partent ailleurs pendant que j’en corrige un. »
Alexei consulta la courbe sans quitter sa place.
« Tu essaies encore de contrôler chaque branche séparément. Si ta limite dépend de quatre corrections différentes, elle disparaîtra dès qu’une attaque t’obligera à regarder autre chose. »
Issa avait choisi une forme plus géométrique.
Quatre points de déformation occupaient les angles de son carré, liés par des portions d’espace dont les capteurs détectaient la tension sans rien afficher de visible entre elles. Tant qu’Issa restait au centre, l’ensemble tenait mieux que son ancien essai de Revêtement.
Le cinquième point qu’il ajouta près de sa hanche fit grimper d’un coup la courbe de surcharge neurologique affichée sur le capteur voisin.
Issa retira le point avant que le seuil orange soit atteint et ajusta ses lunettes de l’index.
« Quatre références restent supportables. Dès que j’essaie de densifier l’intérieur ou de couvrir un angle supplémentaire, le coût monte beaucoup trop vite. »
Alexei valida la mesure sur sa surface.
« Alors tu gardes quatre références pour l’instant, et tu agrandiras seulement quand tu sauras les conserver sous perturbation. »
Leila travaillait plus loin, avec une émission verte maintenue dans son propre carré. Sa régénération restait propre tant qu’elle suivait une zone précise, mais l’espace vide ne lui offrait aucun tissu auquel accrocher la technique. La couche s’éclaircissait donc à mesure qu’elle s’éloignait d’elle, puis revenait vers ses mains dès qu’elle réduisait la dépense.
Kaïs la vit interrompre une nouvelle tentative avant que ses capteurs changent de couleur.
Au centre de la piste, deux personnes tenaient encore.
Dina avait réduit l’étendue montrée le matin. Son Manteau d’Azur occupait environ trois mètres autour d’elle, assez près pour que la poussée reste régulière malgré la fatigue. Le bleu suivait le sol par nappes fines et repoussait la poussière vers l’extérieur chaque fois que la ventilation cherchait à la ramener dans la zone.
Son périmètre se déformait encore, surtout du côté de sa blessure, mais il revenait en place sans que la salle chauffe.
De l’autre côté, Soura avait commencé avec l’eau de sa bouteille, puis son Spirit s’était étendu à ce que la salle lui offrait déjà.
Trois heures d’entraînement avaient chargé l’air d’une humidité fine. De la condensation s’était déposée près de certaines bouches de ventilation, et les zones de béton les plus froides retenaient encore des traces laissées par les exercices précédents. Soura les avait attirées progressivement jusqu’à sa zone, sans chercher à vider tout le bloc.
Le liquide formait plusieurs couches minces autour de lui. Chaque nappe décrivait une hauteur différente et ajoutait sa poussée à la suivante, reproduisant à petite échelle le principe qu’il avait utilisé contre Arama.
Les Abysses Fracturés tenaient moins longtemps ici que sous le Bâtiment 4.
Là-bas, les flaques, les cuves brisées et l’eau répandue lui avaient offert beaucoup plus de matière. Dans le Secteur Sud, il devait rassembler ce qui existait par petites quantités, puis conserver assez de contrôle pour ne pas disperser sa réserve à chaque correction.
Kaïs observa le bord du Domaine se creuser près des chaussures de Soura. Une mince traînée de condensation quitta une conduite au-dessus de lui et rejoignit la couche la plus basse avant que le périmètre retrouve sa forme.
Au fond du bloc, Thiago suivait les relevés généraux depuis la surface principale sans intervenir dans les corrections de Mirei et d’Alexei.
Mirei consulta l’heure sur la surface de contrôle avant de relever la prochaine série.
« Vous avez assez répété pour aujourd’hui. Faites encore une série propre, puis on arrête avant que les erreurs viennent uniquement de l’épuisement. »
Kaïs se remit dans son carré.
Un mètre carré restait devant lui. Kaïs reprit avec moins de pression et la fit circuler d’un angle à l’autre en gardant le bras droit parfaitement immobile.
Cette fois, il n’essaya pas de tout remplir.
Soura fit tourner sa bouteille entre ses doigts avant d’en retirer le bouchon.
Il avait rappelé une partie de l’eau après sa tentative précédente. Le reste s’était étalé sur le béton, avait gagné les rainures du sol ou s’était déposé en condensation sur les surfaces plus froides. Rien de tout cela n’était perdu tant que l’eau restait assez proche pour répondre à son Spirit.
Il leva la main.
L’eau de la bouteille quitta le goulot la première. Une pellicule se détacha ensuite du sol, puis plusieurs perles glissèrent le long d’une conduite avant de traverser l’air jusqu’à lui. Même l’humidité proche des bouches de ventilation se condensa par petites quantités et rejoignit la circulation.
Soura connaissait les Abysses Fracturés dans une situation beaucoup plus simple à comprendre : quelqu’un devant lui devait tomber, l’eau disponible prenait le même rythme et son Spirit empilait la pression jusqu’à ce que la cible cède.
Ici, Mirei lui demandait de garder la structure alors que personne ne l’attaquait.
Les premières couches se mirent en place.
Le poids augmenta dans son carré. Le tissu de son pantalon colla davantage contre ses jambes et la poussière proche des lignes se tassa sous une pression qui n’existait pas deux mètres plus loin.
Soura ajouta une nappe récupérée près du sol, mais le bord gauche se déforma presque aussitôt.
Son réflexe fut d’aller chercher davantage d’humidité pour renforcer cette partie. La quantité augmenta, pas la stabilité. La correction tira sur toute la circulation et les couches commencèrent à perdre leur cadence commune.
Il relâcha avant que le Domaine se défasse entièrement.
L’eau retomba autour de ses chaussures, puis une partie remonta aussitôt le long de sa jambe pour rejoindre la bouteille. Le reste demeura sur place, disponible pour la prochaine tentative.
Fais-moi affronter quelqu’un et je comprendrai plus vite.
Au centre de la piste, Dina travaillait toujours.
Elle avait diminué son périmètre depuis la démonstration du matin, mais le Manteau d’Azur restait plus propre que lors de ses premières tentatives contre Thiago. Le bleu suivait ses jambes et ses épaules avant de gagner l’espace autour d’elle. Quand un courant d’air entrait par les bouches de ventilation, la limite reculait de quelques centimètres puis reprenait sa place.
Soura observa le mouvement pendant qu’il refermait sa bouteille à moitié remplie.
La différence avec son propre Domaine lui parut évidente. Dina savait garder quelque chose autour d’elle, mais personne n’essayait réellement de lui prendre cet espace. Lui savait ouvrir les Abysses lorsqu’il avait une cible, puis perdait du contrôle dès que la pression devait simplement durer.
Il lui fallait un adversaire, et Soura traversa la piste avant que la prochaine série commence.
Raad le suivit depuis son carré, son courant réduit à quelques arcs courts près des chaussures.
« Tu vas vraiment la couper maintenant ? Même ici, tu trouves un moyen d’aller la voir au milieu de l’exercice. »
Kaïs resta près de sa ligne, le bras droit toujours immobilisé.
« Laisse-le avancer, parce que vu sa tête, il n’est clairement pas parti discuter. »
Soura fit encore tourner la bouteille entre ses doigts sans répondre. Il connaissait assez Raad pour savoir que répondre lui donnerait exactement ce qu’il cherchait.
Dina réduisit son Manteau lorsqu’il arriva à la limite bleue. La couche se replia jusqu’à ses mains, laissant la ventilation reprendre toute la largeur de la piste.
« Tu voulais me demander quelque chose ? »
Soura s’arrêta hors de sa zone.
« Oui, je veux qu’on s’affronte pour de vrai pendant l’exercice. »
Leila interrompit son émission verte.
« Tu veux vraiment commencer un combat après trois heures ? On perd déjà nos techniques dès qu’on prolonge les séries. »
Soura maintint la bouteille contre sa paume.
« C’est justement pour ça que je le propose. Je comprends comment ouvrir les Abysses quand quelqu’un me force à agir, mais je les tiens mal quand je travaille seul. Dina a le problème inverse : elle garde mieux sa zone que moi, et personne ici ne lui dispute vraiment l’espace. »
Mirei venait de quitter sa surface de contrôle.
Elle s’arrêta entre deux carrés, assez loin pour laisser le centre libre.
« L’idée tient, parce que jusqu’ici personne n’a sérieusement essayé de vous prendre la zone. Maintenant, je veux voir si vos Autorités restent en place quand une autre technique gagne du terrain contre elles. »
Alexei désactiva les lignes du carré central et fit reculer les capteurs mobiles vers les parois.
Mirei désigna le centre que les capteurs venaient de libérer.
« Soura connaît déjà son Domaine, et Dina sait étendre son Manteau. Vous allez les regarder travailler l’un contre l’autre. Observez ce qui se passe sur les limites, parce que c’est là que vos propres tentatives cèdent depuis trois heures. »
Leila vérifia les données médicales affichées près de Dina avant de revenir vers Soura.
« Si l’un de vous dépasse son seuil, l’exercice s’arrête. Vous avez déjà assez forcé aujourd’hui. »
Soura accepta la condition sans discuter.
Dina resta quelques secondes à l’endroit où son périmètre venait de disparaître. Le bleu demeurait au bout de ses doigts.
« Tu es sûr de vouloir faire ça maintenant ? »
« Oui, c’est ce que je veux. J’ai l’habitude d’apprendre en combat, et toute la théorie du matin me sert moins que ce qui se passe dès que quelqu’un répond en face. »
Soura dévissa complètement sa bouteille.
L’eau qu’elle contenait se répartit autour de ses poignets. En même temps, les traces restées sur le béton commencèrent à converger vers le centre, et de nouvelles gouttes se formèrent sous les conduites refroidies par la ventilation.
« Je veux affiner mon Domaine en le cognant contre le tien. Et je crois que toi aussi, tu en as besoin. »
Dina laissa son feu remonter le long de ses doigts. Le bleu suivit ensuite ses mains et se referma près de ses avant-bras avant de commencer à gagner l’air autour d’elle.
« D’accord, on le fait. Je ne retiendrai pas mes coups parce qu’on est à l’entraînement, donc fais la même chose de ton côté. »
Soura abaissa la bouteille désormais vide près de sa hanche. L’eau tournait autour de ses poignets tandis qu’une humidité plus diffuse continuait de converger depuis les surfaces du bloc.
Dina prit sa position à cinq mètres de lui.
« Tiens-toi prêt. »