Chapitre 80
Le vent continuait de longer les façades de la Commission et venait frapper la terrasse par rafales, assez fort pour faire vibrer par moments les attaches métalliques sous la rambarde.
Tariq avait attendu qu’Issa termine sans chercher à l’arrêter. Kyo, Amir, le transfert de ses parents, le dossier incomplet : tout s’était empilé dans le même récit jusqu’à cette dernière phrase sur le tombeau de la branche principale.
Il fallait répondre sans transformer ce qu’il venait d’entendre en leçon.
Si je lui demande d’oublier, il n’écoutera même pas la suite.
« Après ce que tu viens de me raconter, je vais pas faire semblant de ne pas comprendre pourquoi tu veux tuer Kyo. Si tu vas jusque-là, je saurai d’où ça vient. »
Issa resta près de la rambarde, ses lunettes prenant par intermittence les reflets des voies lumineuses en contrebas.
Tariq poursuivit avant que la phrase puisse se refermer sur elle-même.
« Mais avant de choisir ça, pense à Amir. Tu veux renverser la branche principale pour lui prendre le clan, ou tu veux la détruire parce qu’elle a pris ta famille ? »
Le bord du manteau d’Issa battit contre sa jambe. Derrière lui, le Pic Lunaire coupait l’horizon au-dessus des bâtiments plus bas, assez éloigné pour paraître immobile malgré les lignes de circulation qui passaient devant sa masse sombre.
« Ça change quoi ? »
« La manière dont tu vas finir. »
Un transport passa entre deux tours, assez bas pour projeter une bande blanche sur la terrasse avant de disparaître derrière le bâtiment voisin.
« Tu peux battre Kyo et faire tomber ceux qui le protègent. Tu peux leur retirer ce qu’ils veulent transmettre sans passer par un meurtre. »
Issa resta quelques secondes face aux lumières de la ville.
« Tu crois qu’Amir aurait préféré ça ? »
La question était plus basse que les précédentes.
Tariq revit les mots qu’Issa venait de répéter presque onze ans après les avoir entendus. Peu importe ce que tu deviens. Tu as tout fait pour moi. Issa avait vécu assez longtemps avec cette phrase pour qu’elle soit devenue bien plus qu’un souvenir.
« Je crois surtout qu’il t’a laissé autre chose que la manière dont il est mort. »
« Tes calculs, Interchange, tout ce que t’as repris dans ses livres après 2054 : tu les as construits en continuant ce qu’il avait commencé. Si tu veux vraiment prendre quelque chose aux Kaneshiro, fais-le avec ça. »
Le vent rabattit une mèche de Tariq contre son front.
« Si tu veux leur prendre le clan, bats-les sur leur propre terrain. Et pour ta famille, ne leur laisse pas décider ce que tu deviens après tout ça. »
Issa connaissait les règles de sa maison mieux que lui. Tariq n’avait aucune raison de prétendre le contraire. Ce soir, une seule chose lui importait : Kyo avait déjà choisi ce qu’Issa devait perdre. Il refusait de le voir choisir aussi ce qui resterait de lui ensuite.
« Et tu n’iras pas seul. Je serai là, et les autres aussi. »
Tariq présenta ses jointures entre eux.
« Si la branche principale doit tomber, on y arrive ensemble. »
Issa resta immobile assez longtemps pour que le métal froid de la rambarde commence à blanchir sous la condensation.
Puis sa main quitta enfin sa poche et ses jointures touchèrent celles de Tariq.
Le contact dura à peine une seconde. Tariq n’y chercha aucune promesse supplémentaire ; Issa venait de raconter des années qu’il avait gardées hors de portée du groupe, et lui demander davantage à cet instant aurait seulement déplacé le poids de la conversation.
« T’as raison, Tariq. Merci pour tout. »
Tariq n’attendait pas de cette phrase qu’elle efface quoi que ce soit. Elle lui apprit seulement qu’Issa ne repartirait pas de la terrasse avec exactement la même décision qu’une minute plus tôt.
Ils regagnèrent l’intérieur, où l’air chauffé du couloir chassa immédiatement l’humidité de leurs vestes.
« Demain, c’est l’Autorité de Domaine », dit Tariq en prenant la direction des chambres. « On fait le travail et on évite de donner à Thiago une raison de prolonger la séance jusqu’à la nuit. »
« Là, tu demandes beaucoup. »
Le couloir se divisa quelques mètres plus loin. Ils partirent chacun de leur côté.
Au matin, la lumière grise restait prise entre les façades de la Commission lorsque Tariq rejoignit le hall.
Kaïs l’attendait déjà près des bornes murales, et son avant-bras droit demeurait maintenu dans le support médical posé après la fracture provoquée par le Prisme d’Alexei. Il compensait depuis deux jours en utilisant davantage son côté gauche. Raad finissait d’ajuster sa veste près d’une borne murale pendant que Leila arrivait depuis le couloir des chambres.
« Vous avez une sale tête », dit-elle.
Kaïs leva son bras immobilisé de quelques centimètres.
« Parle pour toi, parce que j’ai l’impression qu’on m’a roulé dessus et qu’ils ont fait marche arrière pour vérifier. »
Soura et Dina arrivèrent quelques instants plus tard. Dina occupait désormais l’uniforme avec moins de raideur qu’au début de la semaine, tout en conservant cette prudence dans les rotations du buste que sa blessure imposait encore.
Issa les rejoignit en dernier et ajusta ses lunettes d’un doigt.
La veille avait laissé peu de traces lisibles sur le visage d’Issa. Lorsqu’il consulta l’heure projetée par la surface du hall, son attention resta simplement plus fixe qu’à l’ordinaire.
« On doit partir maintenant. Les Capitaines ont déjà assez de raisons de nous garder plus longtemps que prévu. »
Les affectations apparurent sur le mur central et répartirent les candidats entre les secteurs Nord, Est et Sud.
Le groupe se dispersa dans les trois couloirs.
Dans le Secteur Nord, les impacts de la veille marquaient encore plusieurs plaques de protection.
Goman entra derrière Kyo et reconnut immédiatement la disposition préparée par Kei : l’espace central avait été dégagé, les parois renforcées restaient ouvertes sur les côtés et Zaren comme Kyan occupaient déjà les limites.
Kyo fit éclater sa bulle de chewing-gum avant de la rabattre contre ses dents.
Thalia et Sira rejoignirent la ligne quelques pas derrière eux.
Goman n’accorda aucun intérêt aux remarques que Kyo lançait à mi-voix. Il avait passé assez de temps près de lui pour savoir qu’elles servaient surtout à mesurer qui réagissait.
Kei attendit que tout le monde soit en place.
« Hier, vous avez appris à garder votre Spirit près de vous. Aujourd’hui, vous allez l’étendre sans le laisser partir. »
Il indiqua le rectangle tracé dans le sol.
« Vous tenez cet espace, et quand il tient, on commence à pousser dessus. »
Kyo cessa enfin de mâcher.
La pression naturelle du Spirit de Goman se répartit contre sa peau tandis que l’air autour de ses jambes commençait déjà à lui opposer une résistance. Il connaissait ce phénomène depuis longtemps ; l’exercice de Kei exigeait désormais qu’il lui donne une frontière assez nette pour qu’un autre puisse la heurter.
La zone Est retenait davantage la chaleur, enfermée entre deux cloisons épaisses où les systèmes de ventilation tournaient presque sans interruption.
Loris entra le premier avec son épaule blessée, qui continuait à perturber le trajet de son Spirit vers le bras gauche. Il avait retiré l’écharpe, mais le membre restait proche du flanc chaque fois qu’il marchait vite, et la simple idée de prolonger un Revêtement jusqu’au poignet ramenait la même rupture dans sa circulation.
Caleb avançait à côté de lui avec le poignet gauche toujours pris dans une résine médicale épaisse.
Sawa arriva après eux avec un Revêtement déjà stable, ce qui avait permis à Ornella de la faire passer au travail d’Autorité plus tôt que les deux garçons.
Ornella attendait avec Naeri au centre de la salle.
« Wright, Kord, vous avez encore du retard sur le Revêtement. »
La chaleur du bloc s’accrocha au col de Loris.
« Vous le stabilisez aujourd’hui. Si ce soir vous ne pouvez toujours pas le tenir pendant l’effort, je vous retire de l’ascension. »
Loris comprit qu’Ornella ne discuterait pas la décision. Son épaule compliquait l’exercice, et la date d’ouverture du Pic ne changerait pas pour autant.
« C’est compris, Capitaine. »
À côté de lui, Caleb répondit de la même manière.
Naeri leur indiqua les marques au sol et l’exercice reprit.
Le Secteur Sud occupait le plus grand bloc du bâtiment.
Tariq entra avec Issa, Kaïs, Leila, Soura, Raad et Dina sous un plafond assez haut pour que les voix perdent une partie de leur chaleur avant de revenir des parois. Des lignes de sécurité avaient été activées dans le béton, dessinant plusieurs carrés séparés autour de la piste centrale.
Thiago les attendait devant Alexei et Mirei.
« Aujourd’hui, on travaille l’Autorité de Domaine. »
L’ombre de Tariq bougea faiblement au bord de sa chaussure lorsque le Spirit réagit au mot.
« Le Revêtement vous apprend à garder votre Spirit près de vous et à arrêter de le perdre à chaque mouvement. L’Autorité commence quand cette maîtrise dépasse votre peau et reste stable dans un espace que vous avez choisi. »
Thiago montra les carrés tracés au sol.
« Dans le Pic, certains environnements agiront directement sur vous. Certaines créatures occuperont un terrain entier avec leur Spirit. Si ce que vous tenez autour de vous cède dès qu’une autre pression entre dedans, votre Revêtement ne vous donnera pas assez de place pour agir. »
La ligne lumineuse la plus proche coupait le béton juste devant les chaussures de Raad.
« On la crée comment ? Parce que dessiner un carré dans ma tête, ça va pas faire obéir ma foudre. »
Mirei entra sur la piste.
« Tu commences par une limite que tu peux tenir, même si elle ne couvre qu’un mètre carré, puis tu y maintiens ta signature au lieu de l’envoyer vers une cible. »
Elle posa la pointe de sa botte contre la ligne.
« Si ton Spirit la traverse et se disperse, tu recommences. S’il reste mais s’effondre dès qu’on le perturbe, tu recommences aussi. »
Alexei reprit l’explication dès qu’elle se dégagea de la ligne.
« Quand deux Autorités se rencontrent, celle qui garde la structure la plus stable prend du terrain. La puissance compte, mais une masse de Spirit mal tenue peut se défaire face à une technique plus faible qui conserve sa forme. »
Cette précision intéressa Tariq davantage que l’image d’une cage invisible utilisée dans les anciens cours.
Donc il faut tenir la règle quand quelqu’un la conteste.
Thiago appela Dina.
« Toi, tu as déjà commencé ce travail. Montre-leur jusqu’où tu peux étendre le manteau sans l’appuyer sur mon réseau. »
Dina quitta sa marque au sol.
Elle prit le temps d’installer sa respiration, puis le feu azur apparut près de ses épaules et de ses jambes. Au lieu de partir vers une cible, il resta en circulation autour d’elle, comme lors de l’exercice contre les chaînes de Thiago.
La couche franchit le premier mètre et continua de s’élargir.
À environ cinq mètres, les poussières les plus fines sur le béton commencèrent à glisser vers l’extérieur. Le froid de la ventilation restait perceptible sur le visage de Tariq ; la salle n’avait pas chauffé. Près du bord, une mince vibration azur suivait les irrégularités du sol et se recomposait dès qu’une rafale d’air la déformait. Le Spirit de Dina occupait le périmètre et repoussait ce qui cherchait à y entrer.
Pour Tariq, la démonstration rendait enfin le principe moins abstrait. Dina ne cherchait aucune cible et n’avait pourtant rien cessé de faire : chaque portion de l’espace autour d’elle restait prise dans la même technique.
Thiago lança une chaîne ambrée depuis son poignet.
Elle pénétra dans le périmètre, perdit légèrement son axe puis ralentit avant d’atteindre Dina. La couche azur ondula sous l’effort sans se rompre.
Thiago rappela la chaîne dès que la résistance de Dina se stabilisa.
« Son feu n’a pas besoin de modifier la température de la salle pour tenir cet espace. Elle étend la poussée de son manteau et garde une limite exploitable autour d’elle. »
Dina ramena progressivement le bleu près de son corps. Sa respiration avait accéléré, mais elle resta debout sur sa marque.
« Sayal sait déjà ouvrir son Domaine », reprit Thiago. « Aujourd’hui, il travaille la tenue et le coût. Pour les autres, votre premier objectif est plus petit. »
Thiago appela Kaïs, Tariq, Raad et Soura par leur nom.
« Jusqu’ici, vos techniques partent facilement vers quelque chose : une explosion, une ombre, une décharge, de l’eau sous pression. Cette fois, vous leur donnez une frontière et vous la maintenez. »
Kaïs déplaça son appui pour éviter de solliciter son bras droit.
« Ça a l’air galère. On commence quand ? »
Thiago indiqua les carrés qui venaient de s’allumer sous leurs pieds.
« Tout de suite. »
Les portes du bloc se verrouillèrent pour la séance.
« Et personne ne mange avant d’avoir bloqué un mètre carré autour de lui. »