Chapitre 79
Le vent avait forci sur la terrasse depuis qu’Issa avait commencé à parler. Il passait entre les tours de la Commission, rabattait l’air froid contre les baies et faisait vibrer par moments la rambarde sous ses avant-bras.
Tariq n’avait toujours rien demandé sur la suite.
Issa lui en fut reconnaissant. La partie la plus facile de l’histoire s’arrêtait à Kolda, au départ des deux véhicules et à cette maison japonaise où Amir et lui avaient compris que le clan pouvait organiser toute leur existence sans jamais leur rendre ce qu’il avait pris.
La suite avait commencé quelques mois plus tard.
« Nos parents ont essayé de nous récupérer. »
Tariq resta près de la rambarde.
« Comment tu l’as su ? »
« Par ma tante. Amir continuait d’ouvrir certains de ses messages. Moi, j’avais arrêté. Un jour, il m’en a montré un parce qu’il y avait le nom de notre père dedans. »
Après l’extraction, leur père avait cherché le premier service capable de recevoir sa plainte. En 2045, la Commission existait depuis quatre ans, mais la Guerre de Succession continuait et son autorité variait encore selon les régions. Il avait tout de même réussi à faire enregistrer une déclaration : deux enfants emmenés contre l’accord de leurs parents par des représentants d’une Grande Famille.
Le dossier n’était jamais arrivé jusqu’à une enquête complète.
Au début de 2046, une équipe liée aux Kaneshiro s’était présentée de nouveau à Kolda. Cette fois, elle proposait aux parents un déplacement vers une zone déclarée plus sûre, avec une compensation et un logement pris en charge par le clan.
Le père avait refusé.
Il voulait ses fils.
La mère aussi.
Le message de leur tante reprenait ensuite sur un document qu’elle avait récupéré malgré les restrictions qui entouraient désormais l’affaire : un ordre de transfert établi au nom de la sécurité familiale. Les parents avaient été emmenés malgré leur refus.
Le véhicule qui les transportait n’était jamais arrivé à destination.
Le rapport Kaneshiro parlait d’une attaque sur une route au nord de Kolda. Les deux parents étaient morts avant qu’une équipe médicale puisse les atteindre. Les services locaux avaient procédé à l’identification avant l’inhumation.
Issa avait neuf ans lorsqu’Amir lui avait tendu le message.
« J’ai demandé à ma tante pourquoi le clan les avait déplacés alors qu’ils avaient refusé. Elle n’avait pas de réponse. Elle avait surtout découvert autre chose : notre père avait relancé la Commission deux jours avant le transfert. »
Une plateforme lumineuse glissa entre deux tours avant que Tariq reprenne.
« Tu penses que les Kaneshiro les ont fait tuer ? »
« Je sais qu’ils les ont forcés à monter dans ce véhicule et qu’ils ont ensuite classé leur mort comme un incident de guerre. Je n’ai jamais trouvé l’ordre qui va plus loin que ça. »
Même après 2054, lorsque davantage d’archives étaient devenues accessibles et qu’Issa avait appris à chercher autrement, le dossier s’arrêtait au même endroit. L’équipe chargée du transfert existait. La route avait été modifiée. Le rapport sur l’attaque, lui, ne portait aucune validation extérieure au clan.
Issa n’avait jamais réussi à remonter jusqu’à celui qui avait décidé.
Après eux, il ne me restait plus qu’Amir.
À partir de là, la promesse faite à Kolda changea de poids.
Il ne pouvait plus ramener son frère à leurs parents. Il pouvait encore l’aider à devenir assez autonome pour ne plus dépendre des Kaneshiro.
En 2051, Issa avait quatorze ans et Amir onze.
Le clan fournissait à Amir tout ce qui servait son programme : enseignement avancé, évaluations régulières, matériel choisi par ses instructeurs. Chaque ressource appartenait au parcours que d’autres avaient préparé pour lui.
Issa voulait lui offrir quelque chose qui soit réellement à lui.
Des ouvrages qu’Amir choisissait sans demander l’autorisation, des composants pour ses propres expériences, de meilleurs repas certains soirs et quelques sorties loin de la résidence.
Les emplois accessibles à son âge rapportaient trop peu.
Il prit alors une route qu’il ne cherchait pas à rendre acceptable en la racontant aujourd’hui.
Dans les quartiers éloignés du domaine, des groupes payaient pour des informations sur les déplacements, les horaires et les itinéraires. Issa savait observer assez vite pour devenir utile sans participer directement aux affrontements.
Il vendit ses calculs.
L’argent arriva.
Un soir, il posa sur le lit d’Amir un module de calcul d’occasion, plusieurs ouvrages de physique avancée et des pièces que son frère cherchait depuis des semaines.
Amir parcourut le matériel avec une excitation qui dura jusqu’au moment où il remarqua l’éraflure sur la joue d’Issa et la poussière incrustée dans sa veste.
« Grand frère, tu l’as gagné comment, cet argent ? »
Issa retira ses chaussures près de la porte afin de gagner quelques secondes.
« J’aide un responsable de dépôt après les cours. Il me paie pour vérifier ses inventaires et remettre de l’ordre dans ses réserves. »
Amir conserva le module entre ses mains.
« C’est légal ? »
Le mensonge devint plus difficile avec la deuxième question.
« Oui. Je fais attention. »
Amir accepta la réponse parce qu’il voulait l’accepter.
Puis il lui tendit ses derniers résultats.
Il avait encore terminé au-dessus des étudiants plus âgés admis dans son programme.
« Ils veulent me faire passer deux niveaux. »
Issa relut les scores.
Je peux encore lui donner quelque chose qui ne leur appartient pas.
« Je suis fier de toi. »
Cette phrase n’avait besoin d’aucun mensonge.
L’année suivante, en 2052, Amir avait douze ans.
Kenzar avait relevé une maison longtemps dispersée et utilisait volontiers ce qui pouvait renforcer les Kaneshiro, y compris lorsque cela venait des branches que les anciennes règles maintenaient loin du Siège. Amir ne portait pas le sang de la lignée, mais ses résultats lui ouvraient des programmes auxquels peu de jeunes du domaine accédaient.
Kyo avait seize ans.
Il avait grandi comme le fils du chef, avec les yeux ambrés des Kaneshiro et la succession constamment présente autour de lui. La vieille règle du sang suffisait encore à écarter Amir du Siège, mais elle n’empêchait pas Kenzar de consacrer du temps, des enseignants et des moyens considérables à ce garçon venu de Kolda.
Issa ne comprit que plus tard à quel point Kyo supportait mal cette place accordée à Amir.
Sur le moment, il vit surtout plusieurs détails qu’il classa trop vite.
Un membre de la sécurité proche de Kyo parla à plusieurs reprises avec l’un des responsables du réseau clandestin qu’Issa fréquentait. Quelques jours plus tard, Amir rentra beaucoup plus tôt que prévu.
« T’as pas cours ce soir ? »
« Ils ont annulé. On m’a juste dit de rentrer. »
Issa aurait dû rester avec lui.
Son relais vibra avant qu’il ait fini d’enlever sa veste.
Le contact qui l’appelait travaillait avec lui depuis presque deux ans. Sa voix arrivait déformée par les interférences.
« Ils nous ont coincés derrière les entrepôts du secteur quatre. J’ai besoin que tu viennes maintenant. »
Perdre ce réseau signifiait perdre l’argent qu’il utilisait pour Amir.
Issa reprit sa veste et glissa une barre métallique dans son sac.
« Je reviens vite. Tu fermes la porte et tu ne sors pas. »
Amir fixa le haut de la barre qui dépassait du sac.
« Tu vas encore au dépôt ? »
Issa répondit trop vite.
« Oui. »
Il partit avant que son frère puisse poser une autre question.
Sur la terrasse, onze ans après Kolda, Issa suivait les lumières qui montaient depuis les voies de transport.
« L’appel était faux. Quand je suis arrivé, mes contacts reculaient déjà dans une voie fermée. Un homme attendait derrière l’autre groupe. Il n’avait rien de commun avec les types avec lesquels je travaillais. »
Tariq comprit avant qu’Issa le précise.
« Un professionnel. »
« Oui. Il était là pour moi. »
L’homme avait levé son arme dès qu’Issa était entré dans l’axe.
À cette époque, Issa ne possédait encore aucun Spirit. Il avait quinze ans, une barre dans un sac et plusieurs mètres de terrain découvert devant quelqu’un payé pour tirer.
Le canon s’était fixé sur sa poitrine.
« Je savais que j’allais mourir. Puis j’ai entendu Amir derrière moi. »
Issa reprit de l’air plus lentement.
Son frère l’avait suivi depuis la résidence.
Il se trouvait à quelques mètres, trop loin pour qu’Issa puisse l’atteindre avant le tir.
« L’homme a pressé la détente. Amir a compris la trajectoire avant moi. Il a couru et il est passé devant. »
Le vent souleva le bord de la veste de Tariq.
Issa continua.
« La balle l’a touché à la poitrine. Je l’ai retenu quand ses jambes ont lâché. »
Le reste de la voie s’était éloigné à ce moment-là. Les autres hommes étaient encore présents, le tireur aussi, mais leurs voix n’arrivaient plus correctement jusqu’à lui.
Amir respirait difficilement.
Ses doigts avaient trouvé la manche d’Issa.
« Grand frère. Tu seras toujours le meilleur grand frère pour moi. Peu importe ce que tu deviens, tu as tout fait pour moi. Je t’aime, Issa. »
Issa n’avait jamais oublié l’ordre des mots.
« Après ça, il est mort dans mes bras. »
Le tireur et le groupe adverse partirent lorsque leur contrat fut considéré comme rempli.
Issa resta auprès d’Amir jusqu’à l’arrivée des secours.
En 2052, la Guerre de Succession s’achevait ailleurs dans le monde.
Pour Issa, cette année-là avait un autre repère.
Deux années passèrent avant l’incident de Sibérie.
En 2054, le Spirit cessa d’appartenir à une minorité. Issa passa ensuite des mois dans les livres d’Amir, reprenant ses calculs et reconstruisant les raisonnements qu’il avait laissés derrière lui. Interchange apparut pendant cette période.
Il abandonna le réseau clandestin.
Puis il chercha celui qui avait tiré.
« J’ai remonté les personnes présentes ce soir-là jusqu’au tueur. Je vais pas te raconter ça comme si j’avais fait quelque chose de propre. J’ai forcé plusieurs types à parler et je savais exactement pourquoi je le faisais. »
Tariq le laissa poursuivre.
« Quand je l’ai trouvé, il m’a reconnu. Il avait encore le même type d’arme et il l’a pointée sur moi à environ sept mètres. »
Issa sortit une main de sa poche. Entre son pouce et son index, il reproduisit la taille de l’objet qu’il avait préparé ce jour-là.
« J’avais un petit boulon d’acier. Je l’avais pesé avant d’entrer. »
Le tireur croyait retrouver l’adolescent sans défense de 2052. Il avait même repris la même menace avant de tirer : Issa allait rejoindre son frère.
Cette fois, Issa connaissait la masse de la munition.
Neuf grammes.
Il attendit le départ du coup et lâcha le boulon au même instant.
« La balle pesait neuf grammes. »
Les doigts de Tariq quittèrent lentement le bord de la rambarde.
Issa continua.
« Le boulon pesait neuf grammes. »
Interchange échangea les deux positions sans compensation supplémentaire. La balle apparut près du sol et frappa le béton. Le boulon prit sa place dans l’arme alors que la pression du tir cherchait encore sa sortie.
Le canon éclata dans la main du tireur.
L’homme tomba, sa main atteinte par les fragments et son arme devenue inutilisable.
Issa attendit de savoir qu’il ne pouvait plus tirer avant de s’approcher.
« Je lui ai demandé qui l’avait payé. »
Une bande lumineuse traversa la façade opposée et disparut derrière une tour.
« Il m’a donné un nom : Kyo Kaneshiro. »
Issa continua, parce que la question suivante avait compté davantage.
« Je lui ai demandé pourquoi Kyo m’avait désigné moi. Amir était celui qu’on mettait dans les programmes spéciaux. Si Kyo voulait supprimer la personne qu’il considérait comme une menace, il aurait dû le viser directement. »
Le tireur avait alors répété l’instruction reçue.
« Kyo lui avait dit de tirer sur le grand frère. Selon lui, Amir analyserait la trajectoire et choisirait de s’interposer avant même de penser à sa propre sécurité. »
Tariq posa sa paume sur le métal froid.
« Il comptait sur le fait qu’Amir te protégerait. »
« Oui. Il a fait de moi l’appât et il a laissé mon frère accomplir le reste à sa place. »
Les fenêtres du centre d’accueil reflétaient le Pic Lunaire au loin, masse sombre qui traversait les couches lumineuses de la ville.
Issa connaissait désormais trop bien la manière dont les Kaneshiro parlaient de direction, de lignées et de personnes utiles. Ses parents étaient morts pendant un transfert qu’ils avaient refusé. Amir avait été extrait pour son intelligence, puis supprimé lorsque cette même intelligence avait commencé à gêner le fils de la branche principale.
Il avait passé des années à apprendre ce système depuis l’intérieur.
« La sélection n’est pas un examen pour moi. »
Le Pic occupait une partie de l’horizon.
« Les étages de cette tour seront le tombeau de la branche principale. »