Chapitre 78
À une heure du matin, le centre d’accueil n’avait plus rien du bâtiment traversé par les candidats quelques heures plus tôt. Les portes des ascenseurs restaient fermées, les couloirs étaient éclairés par de longues bandes pâles intégrées aux murs, et la ville apparaissait entre les baies vitrées comme une étendue de lumière posée très loin sous les étages.
Issa avançait vers les chambres sans ralentir.
Depuis le Secteur Sud, une seule phrase de Kyo revenait avec une précision qui lui donnait envie de retourner en arrière.
Si Kyo reparle d’Amir comme ça, je le tuerai.
La douleur derrière ses yeux n’avait pas disparu après l’exercice avec Alexei. Elle suivait maintenant le rythme de ses pas, plus sourde, mêlée à la tension laissée par l’espace qu’il avait presque déformé au-dessus de Kyo.
Une porte s’ouvrit à quelques mètres devant lui.
Tariq apparut dans le couloir avec un pantalon de nuit et un haut sombre, encore froissé par le lit. Il mit quelques secondes à reconnaître Issa sous l’éclairage bas.
« T’étais où ? On t’a pas vu depuis qu’on est montés. »
Issa continua jusqu’à lui.
« Au Secteur Sud. Je vais dormir. »
Tariq se décala juste assez pour lui barrer le passage vers les chambres.
« À une heure du matin ? »
« Oui. »
Issa allait passer sur le côté lorsque Tariq ajouta :
« Kaneshiro, attends deux secondes. »
Le nom arrêta Issa plus sûrement qu’une main sur son bras.
« Ne m’appelle plus comme ça. »
Tariq resta devant lui.
« D’accord. Issa. J’ai déjà vu cette réaction. »
Issa connaissait la suite. Tariq poserait une question, puis une deuxième. Il finirait par remonter jusqu’à Kyo, et Issa n’avait aucune envie de remettre des mots sur ce qui s’était passé dans la salle.
« Oublie ce que tu as vu aujourd’hui. »
« Je peux éviter d’en parler aux autres. Oublier, ça va être compliqué. »
Tariq ne bougea pas.
« Je suis pas Kaïs ni les autres. C’est moi que t’as en face. Je répète rien sans ton accord, mais je vais pas faire comme si j’avais rien vu. »
Issa savait qu’il disait vrai. Tariq avait déjà laissé passer des choses qu’il aurait pu transformer en interrogatoire, notamment les réactions trop vives au nom des Kaneshiro. Cette fois, Kyo avait poussé assez loin pour que même Goman ait compris qu’Amir n’était pas un souvenir qu’on touchait sans conséquence.
Tariq indiqua l’extrémité du couloir, où une porte vitrée donnait sur la terrasse commune.
« Viens cinq minutes. Après, si tu veux encore rentrer, je te laisse tranquille. »
Issa aurait pu refuser. Il connaissait assez Tariq pour savoir que cinq minutes deviendraient facilement une heure, et assez lui-même pour savoir qu’il n’arriverait pas à dormir avec la voix de Kyo encore dans la tête.
Il suivit.
Dehors, le vent passait entre les bâtiments de la Commission et frappait la terrasse par rafales. Plus bas, les voies de la métropole formaient des lignes lumineuses continues ; les transports glissaient entre les tours sans couvrir le bruit lointain de la ville.
Tariq choisit une place près de la rambarde, puis laissa assez d’espace entre eux pour qu’Issa puisse repartir sans le contourner.
« Je vais te demander une seule chose. Qu’est-ce que Kyo a touché aujourd’hui ? »
Issa resta près de la porte.
« Amir. »
« C’est ton frère ? »
La question fit remonter des images qu’Issa avait appris à laisser au fond, là où elles gênaient moins.
« Mon petit frère. »
Tariq attendit qu’il poursuive.
Issa vint finalement jusqu’à la rambarde. Le métal froid lui entra dans les avant-bras à travers les manches.
« Tu veux vraiment savoir ? »
« Oui. »
« Même si ça prend toute la nuit ? »
Tariq resta tourné vers la ville.
« Je t’écouterais vingt-quatre heures s’il le fallait. »
Issa eut un rire court, épuisé plus qu’amusé.
« Évidemment. Tu laisses jamais le choix à personne. »
Le froid de la terrasse rendait enfin la douleur derrière ses yeux supportable. Tariq ne lui demandait ni de pardonner Kyo ni de calmer ce qui s’était passé dans la salle. Il voulait comprendre pourquoi un prénom avait suffi à faire sauter tout le reste.
Issa connaissait peu de personnes à qui il pouvait donner cette histoire sans craindre de la retrouver ensuite dans la bouche de quelqu’un d’autre.
La personne en qui j’ai le plus confiance, c’est toi.
Il fixa les lumières au loin.
« C’était en 2045. J’avais huit ans, Amir en avait cinq. On vivait à Kolda. »
Kolda, Sénégal — 2045.
La Guerre de Succession durait depuis assez longtemps pour que les adultes ne parlent plus de son commencement.
La Commission existait déjà. Depuis quatre ans, ses unités frappaient les armées d’Éveillés des États et les forces privées des Familles, reprenaient des axes, imposaient de nouveaux contrôles et annonçaient régulièrement qu’une région venait de repasser sous une autorité reconnue.
Pour la famille d’Issa, cela changeait rarement ce qu’il fallait mettre dans les assiettes le soir.
Kolda n’était pas en permanence couverte par les combats. La guerre passait autrement.
Une route commerciale fermait pendant plusieurs jours et le prix du riz montait. Une unité armée s’installait à un carrefour et les bus changeaient de trajet. Des familles venues de zones plus touchées dormaient chez des proches ou occupaient des bâtiments abandonnés. Les cours pouvaient être interrompus parce qu’une livraison n’était jamais arrivée ou qu’un contrôle avait bloqué les enseignants sur une autre route.
L’électricité fonctionnait selon les quartiers et les heures. L’eau arrivait assez irrégulièrement pour que leur mère conserve toujours plusieurs récipients pleins dans la pièce arrière.
La maison se trouvait à l’écart du centre, dans une rue où le béton nu apparaissait encore sur plusieurs façades. Deux pièces accueillaient les parents et les garçons. Quand des membres de la famille élargie arrivaient depuis un autre secteur, on ajoutait des nattes au sol jusqu’à ce que tout le monde trouve une place.
Le père d’Issa travaillait partout où les chantiers continuaient à payer.
Réparation de murs, consolidation de bâtiments endommagés, toiture, manutention lorsque les entreprises manquaient d’hommes. Certaines journées dépassaient quatorze heures. Le soir, ses doigts ne se repliaient plus complètement autour de la tasse que sa femme lui préparait.
Elle tenait les comptes de la maison avec des montants qui changeaient d’une semaine à l’autre. Quand un arrivage atteignait le marché, elle achetait ce qui pouvait tenir plusieurs jours. Lorsqu’une livraison était bloquée, elle réorganisait les repas autour de ce qu’il restait.
Issa n’avait jamais entendu ses parents parler de pauvreté devant lui.
Il savait seulement qu’on réparait les chaussures avant d’en acheter d’autres et qu’une portion laissée dans l’assiette revenait le lendemain.
Son père lui parlait surtout d’Amir.
« Reste près de ton frère, Issa. Il comprend des choses que moi, j’ai même pas appris à lire. »
Amir avait cinq ans et agaçait déjà plusieurs enseignants parce qu’il terminait leurs exercices avant qu’ils aient fini d’expliquer la consigne.
Il retenait des pages entières après quelques lectures, recomposait mentalement des calculs destinés aux classes supérieures et corrigeait parfois Issa sur des mots qu’il avait appris la veille.
À la maison, cela restait moins impressionnant.
Amir oubliait où il posait ses sandales, venait chercher Issa lorsqu’un orage coupait le courant et refusait de dormir lorsqu’il savait leur père encore dehors après la tombée de la nuit.
Le premier adulte extérieur à la famille qui insista réellement fut l’un de ses enseignants.
Un soir, le père rentra avec un dossier sous le bras.
Il le posa près du repas.
« Le maître d’Amir dit qu’il peut plus lui donner les mêmes exercices que les autres. Il veut qu’on essaie de le faire entrer dans un programme à distance. »
La mère d’Issa parcourut les résultats.
« Avec quel argent ? »
Le père n’avait aucune réponse immédiate.
Il en trouva une plusieurs jours plus tard.
Sa sœur.
Elle avait quitté le Sénégal des années auparavant et vivait désormais au Japon. Son mariage avait placé une distance bien plus grande que les kilomètres entre elle et sa famille.
Son mari s’appelait Kenzar Kaneshiro.
À Kolda, ce nom n’avait pas encore pour Issa tout ce qu’il porterait ensuite. Il savait simplement que l’homme disposait d’argent, de personnel et d’une influence assez importante pour que les rares communications de sa tante passent par des canaux auxquels leur famille n’avait normalement pas accès.
Au début de son mariage, elle appelait régulièrement.
Puis les conversations s’étaient espacées.
La guerre avait compliqué les communications, mais elle n’expliquait pas tout. Plus la position de Kenzar grandissait, plus sa sœur semblait appartenir à une maison dont les règles entraient avec elle dans chaque échange.
Elle envoyait encore parfois de l’argent.
Le père acceptait lorsqu’il n’avait vraiment plus d’autre solution et passait plusieurs semaines à détester le fait d’en avoir eu besoin.
Cette fois, il lui envoya les résultats d’Amir.
Il ne demandait pas une place dans le clan.
Il voulait seulement savoir si elle connaissait une école capable de suivre son fils.
La réponse arriva deux jours plus tard.
Issa était assis avec Amir lorsque le terminal familial s’activa dans la pièce principale. Leur tante apparut sur la projection, dans un intérieur beaucoup plus vaste que tout ce qu’ils connaissaient à Kolda.
« J’ai montré les évaluations à quelqu’un ici. Il pense qu’elles sont incomplètes. »
Le père se raidit.
« À qui tu les as montrées ? »
« À Kenzar. Il a voulu savoir pourquoi je cherchais un programme extérieur au Japon. »
Le père s’éloigna légèrement du terminal.
« Je t’ai demandé une école. »
« Et je cherche une solution. Kenzar peut faire évaluer Amir correctement. S’il est vraiment au niveau que son professeur décrit, il aura accès à des choses qu’on ne peut pas lui donner depuis Kolda. »
La mère d’Issa intervint depuis la table.
« Quel genre d’évaluation ? »
« À distance d’abord. Rien ne sera décidé sans que vous le sachiez. »
Issa se souvint de cette phrase.
Rien ne serait décidé sans eux.
Une semaine plus tard, un homme du clan Kaneshiro se présenta au centre scolaire.
Il ne portait aucune tenue militaire. Son accréditation suffit pourtant à faire ouvrir une salle normalement fermée.
Amir y passa presque trois heures.
Calcul, mémoire, langues, raisonnement spatial, reconnaissance de structures. Issa attendait dans le couloir avec ses parents et voyait parfois son frère derrière la paroi, occupé à répondre à des exercices que les enseignants locaux n’avaient jamais possédés.
Un second test arriva quelques jours plus tard.
Cette fois, Issa dut participer lui aussi.
Les évaluateurs s’intéressèrent moins à ses résultats scolaires qu’à sa manière d’observer une situation, de retenir une série d’informations et de corriger une réponse lorsqu’on changeait une donnée.
Issa n’y pensa plus après leur départ.
Kenzar, lui, avait maintenant deux dossiers.
La communication suivante avec leur tante n’eut rien de la précédente.
Son visage apparut plus tard dans la soirée. Son frère ne la laissa presque pas commencer.
« Pourquoi Kenzar veut les faire venir au Japon ? »
Issa était dans la pièce voisine avec Amir. La porte n’était pas complètement fermée.
« Il m’a dit qu’Amir pouvait intégrer les programmes Kaneshiro. Il veut aussi prendre Issa parce que les évaluateurs pensent que les deux fonctionnent mieux ensemble. »
« Prendre Issa ? Ce sont mes enfants. »
« Je sais. Je lui ai demandé que vous soyez tous transférés. »
Le père se rapprocha du terminal.
« Et il a répondu quoi ? »
La tante mit trop de temps avant de répondre.
« Que la décision n’était pas encore finalisée. »
Le père comprit avant Issa.
« Tu lui as donné les dossiers de mes fils avant de savoir ce qu’il comptait en faire. »
« Je pensais qu’il pouvait vous sortir de là. »
« Tu pensais ou il te l’a promis ? »
La projection resta stable entre eux.
« Je pensais qu’il accepterait. »
Le père recula.
Sa voix baissa.
« Depuis combien de temps tu vis avec cet homme ? »
Issa entendit sa tante reprendre.
« Je suis en train d’essayer de modifier l’ordre. Laisse-moi encore un peu de temps. »
« Il y a un ordre maintenant ? »
Elle ne répondit pas assez vite.
Le père coupa la communication.
Le terminal se ralluma moins d’une minute plus tard.
Il refusa l’appel.
Puis une deuxième fois.
La troisième demande ne venait plus de sa sœur.
KANESHIRO — NOTIFICATION DE TRANSFERT
Le document concernait deux mineurs.
Issa et Amir.
Leurs parents n’y figuraient pas.
Le père rappela immédiatement sa sœur.
Cette fois, elle répondit sans image.
« Je n’arrive plus à ouvrir le dossier d’extraction. Kenzar m’a retiré l’accès au moment où j’ai demandé qu’il ajoute vos noms. »
Le père resta près du terminal.
« Alors tu vas aller le voir et lui dire d’annuler. »
« Je l’ai déjà fait. »
« Et ? »
« Il refuse. »
Une voiture passa dans la rue et ses phares traversèrent les ouvertures de la maison.
« Je voulais vous aider. »
Le père ferma les yeux plusieurs secondes.
« Tu lui as donné Amir. »
« Je lui ai donné des résultats scolaires parce que tu m’as demandé de trouver une école. »
« Et maintenant il vient prendre mes enfants. »
Sa sœur tenta encore de répondre.
Il coupa.
Cette fois, il désactiva complètement les communications entrantes.
L’équipe arriva le lendemain matin.
Deux véhicules blindés s’arrêtèrent devant la maison. Le nom Kaneshiro apparaissait discrètement près des accès.
Trois hommes entrèrent.
Le premier présenta l’ordre de Kenzar.
« Le transfert concerne Amir et Issa. Le départ est prévu aujourd’hui. »
Leur mère resta entre les hommes et les garçons.
« On nous avait parlé d’une formation. Personne n’a accepté qu’on sépare la famille. »
L’émissaire consulta le document.
« L’admission au programme concerne Amir. Issa est inclus comme accompagnant et soutien familial. »
Le père s’approcha.
« Ma sœur est la femme de Kenzar. Elle a demandé que nous partions tous. »
« Madame Kaneshiro n’a pas signé l’ordre. »
Le père resta immobile.
L’homme poursuivit.
« Kenzar Kaneshiro a validé personnellement le transfert des deux enfants. Votre situation ne correspond pas aux critères retenus. »
Les mots restèrent dans la tête d’Issa bien avant qu’il comprenne tout ce qu’ils signifiaient.
Les critères.
Le père refusa de les laisser approcher.
Les gardes le maîtrisèrent.
Leur mère tenta d’atteindre Amir lorsqu’un autre homme le prit par le bras. Elle fut repoussée, résista, puis un dispositif incapacitant la fit tomber contre le sol.
Amir cria.
Issa partit vers elle.
Un coup l’atteignit à la tempe.
Le monde se déforma.
Son dernier souvenir de la maison fut son père maintenu contre le mur, qui répétait aux hommes qu’ils n’avaient aucun droit.
Lorsqu’Issa reprit conscience, il se trouvait dans l’un des véhicules.
Amir était attaché sur le siège voisin.
Ses yeux étaient gonflés et son visage restait tourné vers la vitre.
Kolda reculait derrière eux.
Ils passèrent un contrôle où plusieurs véhicules militaires attendaient sous des structures de protection, puis rejoignirent une route plus large.
La guerre continuait autour d’eux.
Pour Issa, elle venait de changer de forme.
Au Japon, ils furent conduits dans une résidence rattachée à une branche parallèle des Kaneshiro.
Les lieux étaient vastes, chauffés et entretenus avec une régularité qui rendait Kolda presque irréelle après seulement quelques jours. Les repas arrivaient à heures fixes. Les vêtements étaient préparés à leur taille. Amir commença rapidement de nouvelles évaluations.
Issa reçut un programme moins chargé.
Sa fonction apparaissait déjà dans les dossiers : maintenir une stabilité autour d’Amir, suivre certains cours avec lui et faciliter son adaptation.
Le quatrième jour, leur tante vint à la résidence.
Issa la reconnut avant qu’on prononce son nom.
Il l’avait vue pendant des années sur de petites projections familiales. En personne, elle semblait plus petite que dans ses souvenirs.
Amir resta derrière Issa.
Elle s’arrêta à plusieurs mètres d’eux.
« Je suis désolée. »
Issa avait huit ans.
Il savait pourtant déjà quelle question poser.
« C’est toi qui lui as parlé d’Amir ? »
Elle ne chercha pas à contourner la réponse.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je pensais que Kenzar pouvait vous donner une vie plus sûre. Je pensais qu’en lui montrant ce qu’Amir savait faire, j’arriverais à vous faire venir tous les quatre. »
Issa repensa à sa mère sur le sol.
« Tu le connais. »
Sa tante resta devant lui.
« Oui. »
« Alors tu savais qu’il pouvait faire ça. »
Elle chercha ses mots.
Issa ne lui en laissa pas le temps.
« Ramène-nous chez nous. »
« Je ne peux pas. »
Amir attrapa le tissu dans le dos d’Issa.
Sa tante fit un pas, puis s’arrêta lorsqu’Issa recula.
« J’essaierai de continuer à parler à votre père. Je vais trouver une manière de— »
« Il veut plus te parler. »
Elle resta sur place.
Issa ajouta :
« Moi non plus. »
Le personnel l’accompagna hors de la pièce quelques minutes plus tard.
Elle continua d’envoyer des messages pendant un temps.
Issa ne les ouvrit pas.
Amir en lut quelques-uns au début, puis cessa lui aussi.
À Kolda, leur père ne répondit plus à sa sœur.
Au Japon, ses deux neveux cessèrent de la considérer comme le chemin qui pouvait les ramener chez eux.
Pour Issa, tout ce qui portait le nom Kaneshiro commença là.