Chapitre 77
Thiago venait de quitter le hall lorsque le Greffier remonta sur son comptoir.
Les étudiants restèrent devant le marbre, encore marqués par la journée. Kaïs avait le bras droit pris dans une attelle provisoire. Raad gardait ses poignets près de lui pour éviter de relancer des arcs inutiles, et Dina sentait sa plaie tirer sous le bandage chaque fois qu’elle changeait d’appui.
Le Greffier passa son œil jaune sur la file.
« Si vous voulez dormir ici, posez vos badges contre le lecteur, un par un. »
Leila posa le sien contre le dispositif intégré à la carapace. Une lumière verte parcourut une plaque osseuse puis disparut.
Le Purgé lui rendit le badge en le poussant du bout d’une pince. L’accès de son étage apparut sur la surface du comptoir, puis s’effaça dès qu’elle récupéra la carte.
Tariq passa après elle. Raad attendit son tour en observant le Purgé.
« Tu fais ça toute la nuit ? »
« Je travaille quand les humains oublient qu’un bâtiment possède des règles. »
Kaïs arriva devant le comptoir avec son attelle.
Le Greffier inclina légèrement sa carapace.
« Toi, je vais retenir ton visage. Tu as réussi à revenir avec une attelle avant même d’avoir reçu ta chambre. »
« Contente-toi de retenir mon badge. »
Le voyant passa au vert. Kaïs récupéra sa carte et s’éloigna sans prolonger l’échange.
Dina présenta la sienne à son tour. Le lecteur valida l’accès au même étage que le reste du groupe.
Elle chercha ensuite Issa parmi eux.
Il n’était plus dans le hall, et Tariq arriva à la même conclusion quelques secondes plus tard.
« Issa est parti quand ? »
Soura regarda vers les deux couloirs qui desservaient les secteurs d’entraînement.
« Après l’annonce de Vane. Je pensais qu’il revenait avec nous. »
Tariq vérifia son relais de poignet, mais aucune demande ne s’y affichait.
« Il a encore mal au crâne depuis l’exercice avec Korolev. Je vais le chercher s’il ne monte pas dans un moment. »
Dina suivit le couloir réservé au personnel.
La porte blindée du bureau de Thiago était fermée. Les indicateurs intégrés à l’encadrement ne signalaient personne à l’intérieur.
Il n’est pas remonté.
Quelques minutes plus tôt, il leur demandait d’accélérer l’entraînement. Il n’avait pourtant pas rejoint son bureau avec les autres instructeurs.
Dina garda l’information pour elle et rejoignit les ascenseurs.
Le Secteur Sud était presque vide lorsque Goman recommença.
Il avait choisi la plus grande salle disponible, celle dont les parois portaient encore des impacts anciens sous les réparations récentes. Les buses de ventilation travaillaient au minimum et laissaient entendre les variations de pression qu’il provoquait.
Goman étendit son Spirit autour de lui.
L’air s’alourdit sur cinq mètres, puis sur huit.
Il voulut fermer toute la zone d’un seul effort.
La pression partit trop loin.
Ses oreilles se bouchèrent. Le poids qu’il essayait de maintenir se répandit jusqu’aux murs au lieu de rester autour de la piste, et la différence entre les zones lui revint dans la poitrine.
Il coupa son Spirit avant de perdre complètement l’air.
Un genou heurta le sol.
La porte latérale s’ouvrit derrière lui.
Issa entra avec ses lunettes toujours en place et s’arrêta dès qu’il sentit la pression résiduelle. Il avait quitté le centre d’accueil pour trouver une salle libre ; Goman aurait préféré qu’il choisisse n’importe laquelle des autres.
« Si tu cherches un endroit pour t’entraîner, prends la salle d’à côté. »
Issa resta près de l’entrée.
« Tu essaies l’Autorité ? »
« Ça ne te concerne pas. »
Une autre pulsation monta derrière les tempes de Goman. Il attendit qu’elle passe avant de se relever.
Issa regardait les traces de condensation sur le sol et les capteurs qui venaient de passer au jaune.
« Tu remplis toute la salle dès le départ. C’est pour ça que ça s’ouvre partout. »
Goman releva la tête.
« Tu veux vraiment m’expliquer mon Spirit ? »
« J’ai vu Vane, Jin et Soura déployer un Domaine au Bâtiment 4. Ils commençaient tous par limiter une zone. Après seulement, ils imposaient quelque chose dedans. »
Le nom de Jin suffit à tendre la mâchoire de Goman.
Issa poursuivit sans changer de ton.
« Choisis quatre points. Garde l’air entre eux. Si ça tient, tu agrandis après. »
Goman aurait pu le mettre dehors.
Le problème, c’était que la pièce venait de lui prouver exactement la même chose.
Il reprit sa position et fixa quatre repères : deux lignes au sol, le bord d’un pilier, puis une plaque sombre au plafond. Il ramena la pression à l’intérieur de cette forme beaucoup plus petite.
Cette fois, la pression resta entre les quatre repères.
Les capteurs suivirent la montée sans basculer immédiatement dans le jaune.
Goman ajouta un peu de poids.
La limite trembla près du pilier mais ne céda pas.
Ça tient.
Il déplaça le bord droit d’un mètre. La pression suivit sans envahir le reste de la salle. Lorsqu’il essaya d’étendre aussi le plafond de sa zone, la partie proche de la ventilation se déforma et le capteur correspondant vira à l’orange.
Goman coupa seulement cette portion et conserva les trois autres.
Issa s’était tu depuis plusieurs secondes. Il ne lui donnait plus d’instructions, ce qui agaça Goman presque autant que les conseils précédents. Au moins, il pouvait vérifier seul ce qui tenait.
Il déplaça encore un repère. L’air suivit.
La pression resta enfin là où il l’avait mise.
« Si tu répètes à quelqu’un que tu m’as aidé, je nie tout. »
« Ça me va. Je n’avais pas prévu d’en faire un rapport. »
Une bulle de chewing-gum éclata près de l’entrée.
Kyo Kaneshiro avançait sur la piste avec les mains dans les poches. Ivan Volkov entra derrière lui, assez large pour masquer une partie de la porte.
« J’arrive au bon moment. L’héritier Arashi prend maintenant ses cours chez une branche parallèle. »
Goman relâcha sa tentative avant que Kyo entre dans la zone.
« Tu as une autre salle entière pour parler. Utilise-la. »
Kyo continua jusqu’à quelques mètres d’eux.
« Jin reste le seul de ta famille que je trouve vraiment inquiétant. Toi, tu portes surtout un nom qu’Okontek peut donner à quelqu’un d’autre le jour où tu cesses de lui convenir. »
La pression remonta autour de Goman, plus étroite que lors de sa première tentative.
Ivan avança d’un pas.
« Batterie. »
Son Spirit se répartit dans sa masse et prépara son corps à recevoir ce qu’on lui enverrait.
Kyo, lui, regardait déjà Issa.
« Tu donnes des cours maintenant ? Fais attention, tu n’as jamais eu beaucoup de chance quand tu essaies de sauver quelqu’un. »
Issa resta près de Goman, les mains basses.
Kyo mâcha encore une fois son chewing-gum.
« La dernière fois, tu as voulu sauver Amir. Après, tu as compté les gouttes de son sang par terre. »
Goman ne connaissait pas l’histoire derrière ce prénom.
Il vit seulement Issa changer.
L’espace près de ses épaules se déforma assez pour faire vibrer les lignes lumineuses du sol. Une plaque au plafond craqua au niveau de sa fixation, juste au-dessus de Kyo, puis resta suspendue.
Ivan comprit le danger avant que Goman sache ce qu’Issa préparait. Il se plaça devant Kyo et planta ses pieds dans le béton.
« Fais encore un pas, et je vous envoie tous les deux dans le sol. »
La voix d’Issa avait perdu son calme habituel.
Goman resserra la zone qu’il venait de construire et la déplaça vers Ivan. La pression tomba sur le haut de son torse et ralentit sa respiration. Ivan encaissa, mais sa technique n’avait aucun choc bref à stocker ; la charge restait continue autour de lui et l’obligeait surtout à lutter pour reprendre de l’air.
Il força néanmoins ses épaules vers l’avant. Le volume de ses bras commença à changer sous sa veste, comme pendant l’exercice avec Kyan, signe que Batterie récupérait malgré tout une partie de ce qu’il subissait.
Kyo fit tourner son chewing-gum contre sa langue.
« Déviation. »
L’air devant Ivan changea d’angle. La pression de Goman glissa sur le côté et frappa le revêtement de la piste.
Le geste était propre et ne lui demanda presque aucun effort visible.
Kyo avait déjà tourné le dos.
« Le Pic ouvre bientôt. Vous aurez assez de place là-haut pour régler ce qui vous dérange. »
Ivan resta encore une seconde face à eux, puis suivit Kyo vers la sortie.
La porte se referma.
Les capteurs revenaient lentement au vert.
Goman relâcha la pression qu’il avait posée autour d’Ivan. Elle se dissipa depuis les quatre limites qu’il avait choisies au lieu de s’étaler jusqu’aux murs. Même pendant l’échange, il avait réussi à la garder dans cette cage.
Issa avait eu raison sur ce point.
Goman regarda ensuite le garçon à côté de lui.
Depuis leur première rencontre, le Kaneshiro parlait comme s’il avait toujours trois calculs d’avance sur ce qui se passait. Même devant Kyo, jusque-là, il n’avait laissé passer que quelques mots.
Cette fois, ses mains tremblaient. La plaque du plafond qu’il avait commencé à prendre dans son calcul resta de travers au-dessus de la piste.
Goman pouvait demander qui était Amir. Il pouvait aussi attendre que l’autre soit capable d’entendre la question.
Il choisit d’attendre.
Au niveau moins quatorze du Secteur D, les éclairages de secours étaient coupés.
Le couloir technique descendait entre des conduites épaisses qui soufflaient un air froid chargé d’odeur métallique. Aucun pas ne résonnait encore sur le sol.
La pression baissa.
L’air partit vers l’extrémité du tunnel et les grilles de ventilation sifflèrent sous le changement brutal. Une poussière fine quitta les conduites et fila dans la même direction.
Des maillons d’ambre glissèrent contre le métal.
Une chaîne frappa la paroi, puis une autre. Le second maillon resta fixé dans le sol pendant que le courant cherchait à l’arracher vers l’avant.
L’air changea encore de direction.
La chaîne se tendit.
Quelque chose se déplaça dans l’obscurité, assez lourd pour faire vibrer le plancher technique, puis la pression tomba une nouvelle fois.
Et le froid s’installa.