Chapitre 75
Les Fibres de Tension avaient disparu depuis moins d’une minute, mais l’odeur d’ozone tenait encore dans le Secteur Sud.
Leila avait coupé ses deux Émissions. Ses paumes restaient chaudes et ses avant-bras tiraient chaque fois qu’elle ouvrait les doigts. Raad s’était assis contre le rebord d’une zone d’exercice, les coudes posés sur ses genoux, tandis que Tariq attendait que son ombre cesse de remonter toute seule autour de ses chaussures.
Mirei consulta une dernière fois leurs relevés.
« Vous avez obtenu ce que je voulais pour aujourd’hui. Vos techniques restent trop coûteuses et vous les perdez encore sous une charge prolongée, donc vous reprendrez demain après le contrôle médical. »
Leila récupéra sa bouteille près de la paroi. Maintenir deux couches à distance l’avait vidée bien plus vite que le soin par contact.
Mirei valida les dernières mesures puis indiqua la grande vitre au fond du Secteur Sud.
Dehors, la lumière grise de l’après-midi glissait sur plusieurs bâtiments de la Commission. Un bloc haut occupait presque tout l’angle droit ; ses fenêtres opaques se répétaient sur une vingtaine d’étages. Plus à gauche, un bâtiment noir, plus bas, portait l’emblème des archives d’enquête.
Tariq s’approcha de la vitre.
« Le centre d’accueil, c’est la tour derrière nous ? »
« Oui. Les archives sont à gauche, la zone d’entraînement est ici, et vos chambres occupent le bâtiment de réception derrière cette aile. Vous n’aurez pas à traverser tout le complexe après les séances. »
Raad récupéra sa veste sur le banc.
« Vu la taille du centre, j’espère surtout qu’on ne va pas mettre vingt minutes à trouver une chambre. »
Mirei ouvrit la porte donnant vers le couloir principal.
« Vous passerez d’abord par l’accès nord et vous présenterez votre badge au Purgé qui garde l’entrée. »
Leila s’arrêta près du seuil.
« Vous avez installé une Suppuration à l’entrée des chambres ? »
Mirei poursuivit jusqu’au couloir, où l’air était moins chargé d’électricité.
« Un Purgé. Certaines Suppurations ont un instinct vorace très faible et peuvent travailler avec nous sans attaquer les personnes qui passent devant elles. Celui du centre d’accueil contrôle les accès. »
Raad enfila sa veste.
« Donc on lui montre le badge et on évite de discuter avec lui, c’est ça ? »
« Vous pouvez lui parler si vous en avez envie. Il vérifiera votre identité dans les deux cas. »
Leila suivit les autres. Depuis l’Académie, le mot Suppuration ramenait surtout des rues évacuées, des barrières de sécurité et ce qui restait après les attaques. Voir la Commission en employer une à quelques mètres des dortoirs demandait davantage qu’un nouveau terme pour lui paraître normal.
Mirei prit la bifurcation vers le centre d’accueil.
« Les autres nous rejoindront dès que leurs exercices seront terminés. Je vais vous montrer l’accès avant qu’ils arrivent. »
Ils quittèrent le Secteur Sud pendant que la ventilation relançait un cycle derrière eux.
Dans la salle blindée, quatre points d’ambre restaient fixés au sol autour de Dina.
Thiago en ajouta un cinquième.
Ses chaînes reliaient les ancrages qu’il avait placés depuis le début de l’exercice. Elles reprenaient les déplacements de Dina dès qu’elle leur offrait un angle assez clair et coupaient les extensions de Spirit qu’elle lançait trop franchement.
Dina gardait son feu azur près des bras, puis l’étirait par petites nappes vers les intervalles entre les maillons. Lorsqu’elle trouvait un passage, Thiago déplaçait une chaîne ou changeait son point d’appui.
Le compteur mural dépassait déjà quatre minutes.
Ses traces bleues tenaient plus longtemps que la veille, et elle dépensait moins pour reprendre après une interception.
Thiago resserra le réseau.
La chaîne située derrière elle tira sur un ancrage au moment où Dina voulut avancer. Son élan fut cassé et elle dut reprendre son appui avant de relancer le bleu.
« Tu annonces encore trop tôt la direction de ta flamme. Dès que tu l’étends en ligne droite, je sais quel ancrage utiliser. »
Dina fit repartir deux traces à hauteur différente.
La première attira une chaîne. La seconde passa dessous, contourna sa jambe et remonta devant elle.
Thiago ajouta d’autres références au réseau.
Dina changea aussitôt de méthode. Le feu se mit à circuler autour d’elle en une couche rapide qui rencontrait les chaînes avant qu’elles prennent leur meilleur angle.
« Manteau d’Azur. »
Le bleu tourna autour de ses épaules et de ses jambes. Une chaîne entra dans la couche et fut décalée de quelques centimètres ; Dina utilisa l’espace gagné pour maintenir une seconde portion du manteau.
Thiago laissa la technique fonctionner.
Le bleu gênait plusieurs ancrages à la fois sans remplir toute la salle.
Il ajouta deux points.
Le réseau se resserra.
Dina perdit une première portion du manteau près de la hanche, puis une autre sur l’épaule. Sa respiration raccourcit. Elle continua malgré tout et reconstitua une partie du cercle.
Thiago suivit les mesures sur la paroi.
Depuis le Bâtiment 4, les mêmes noms revenaient : Dina, Kazuki, Arama. Tous avaient vécu dans le laboratoire sibérien, et chacun avait montré un contrôle ou une résistance que leurs dossiers n’expliquaient pas entièrement.
S’il en reste d’autres, personne ne sait où ils sont partis.
Son attention resta une seconde de trop sur cette idée.
Dina changea d’angle.
Le Point Mort réagit avec le réglage qu’il venait de lui donner. Une chaîne repartit depuis l’ancrage gauche et ferma brutalement son passage.
Thiago la rappela.
Le maillon s’arrêta à quelques centimètres du visage de Dina.
Le Manteau s’effondra autour de ses jambes. Elle posa un genou au sol et maintint une main près de son bandage pendant que le bleu disparaissait.
Thiago rappela le reste de ses chaînes.
« Je te demande pardon. J’ai laissé le réseau poursuivre une correction alors que j’aurais dû l’arrêter plus tôt. »
Dina reprit son souffle, puis se redressa assez pour s’asseoir sur son talon.
« Vous étiez ailleurs depuis un moment. »
« Oui. L’exercice s’arrête là. Tu as dépassé quatre minutes et ton flanc commence déjà à tirer davantage. »
Elle attendit que le capteur médical près de la porte repasse au vert avant de se relever.
« Vous pensiez à quoi ? »
Thiago vérifia que toutes les chaînes étaient revenues avant de fermer le programme.
« À rien. Ne t’inquiète pas. Va te reposer avec les autres. »
Dina récupéra sa cape et quitta la salle.
La porte se referma derrière elle.
Thiago resta devant les marques d’ambre au sol. Les résultats de Dina rendaient la question des autres sujets plus difficile à écarter.
Il effaça les ancrages un par un avant de sortir.
Alexei Korolev attendait Issa, Soura et Kaïs dans une autre salle du Secteur Sud.
Le sol portait les traces d’anciens exercices : lignes de coupe dans le revêtement, impacts réparés, plaques remplacées. Issa repéra surtout l’absence de cible entre eux et l’instructeur.
Alexei resta au centre.
« Mirei vous a fait travailler la manière dont vous gardez votre Spirit. Je vais vérifier ce que vous faites lorsqu’une attaque vous revient dessus. »
Kaïs ne demanda pas davantage d’explications.
Il partit dès que le signal d’exercice passa au vert. Son Revêtement ne couvrait pas tout son bras droit ; il concentra ses fluides autour du poing et de l’avant-bras, puis entra à portée.
« On va voir si ton armure tient vraiment. »
Son poing atteignit l’épaule noire d’Alexei.
L’impact produisit à peine du recul.
Issa vit le mouvement de Kaïs s’arrêter, puis repartir dans le mauvais sens.
La poussée mécanique revint d’abord dans son poignet. Une partie du souffle explosif suivit le même trajet. Un craquement sec remonta dans l’avant-bras droit de Kaïs et son attaque se défit avant qu’il retire la main.
Il tomba sur un genou.
Le capteur médical passa au rouge.
Alexei n’avait pas changé d’appui.
« Le Prisme sépare ce qui arrive au contact. Je peux renvoyer une partie de l’impulsion, de la chaleur ou d’autres composantes selon ce que l’attaque me donne. Tu viens de reprendre assez de ta propre force pour fracturer ton bras. »
Issa s’approcha d’un pas, puis s’arrêta.
Kaïs maintenait son bras droit contre lui et respirait par courtes prises.
Il ne stocke rien. Il trie au contact et renvoie immédiatement.
Plus Kaïs frappait fort, plus le retour devenait dangereux.
« Kaïs, ne le frappe plus directement. Ton bras ne prendra pas un deuxième renvoi. »
Kaïs attendit que la première poussée de douleur passe avant de ramener un pied sous lui, sans solliciter le bras atteint.
Soura avait déjà retiré le bouchon de sa bouteille.
« Si le problème commence au contact, je vais essayer de garder quelque chose sur lui sans lui envoyer de choc. »
L’eau quitta le récipient en une nappe étroite. Soura la conduisit jusqu’au visage d’Alexei et la referma sur son nez et sa bouche.
Alexei ne recula pas.
L’eau resta en place moins d’une seconde. La pression se répartit contre sa peau, puis la nappe se divisa et glissa le long de son col avant de tomber au sol.
« Ton eau doit exercer une poussée continue pour rester fermée, Sayal. Le Prisme la répartit au contact avant que tu puisses tenir la couche. »
Soura récupéra ce qu’il pouvait de la flaque.
Issa suivit l’eau jusqu’aux bottes d’Alexei.
Dans les deux cas, il fallait toucher Alexei. C’était précisément ce que le Prisme attendait.
Le sol, lui, restait disponible.
On n’a pas besoin de passer par lui.
Issa vérifia les plaques autour de ses chaussures. L’eau de Soura remplissait déjà plusieurs raccords.
« Soura, étale l’eau sous ses chaussures et garde-la dans les joints du sol. Ne remonte plus vers lui. »
Soura envoya la flaque vers le centre.
L’eau passa sous les semelles d’Alexei et courut entre les plaques.
Issa revint vers Kaïs.
« Ton bras reste hors de l’exercice. Si ta jambe droite répond encore, prépare seulement une explosion dans le sol quand je te le demande. »
Kaïs prit appui sur la gauche pour tester sa jambe droite. Son bras restait serré contre lui.
Alexei observa l’eau autour de ses bottes.
« Mouiller le sol ne changera rien au Prisme. »
Issa fixa les plaques sous lui.
« On ne va pas taper ton armure, Korolev. On va retirer le sol. »