Chapitre 73
Les bouches d’aération du Secteur Sud poussaient un air froid qui gardait l’odeur de l’électricité près du sol. À chaque décharge de Raad, l’ozone revenait jusque dans la zone de Kaïs et se mêlait à celle du matériau chauffé par les exercices répétés.
Kaïs maintenait la pression sous la peau de son avant-bras droit depuis douze secondes.
Les capteurs au bord de son rectangle suivaient la charge imposée aux tissus, et la courbe montait plus vite que lors de sa tentative précédente. Il ralentit la circulation au niveau du poignet, renvoya une partie du flux vers le coude, puis sentit la pression se concentrer au même endroit, exactement là où son bras supportait encore mal les efforts prolongés.
Ça lâche toujours ici.
Il essaya de faire repartir la boucle.
La douleur atteignit les doigts avant que le mouvement soit complet. Son contrôle céda et une détonation sèche quitta l’avant-bras, assez forte pour repousser son coude et faire passer le capteur médical au jaune.
« J’arrive à la faire circuler tant que la pression reste basse, mais dès que j’approche d’une densité utile, mon bras ouvre tout vers l’extérieur. Si je retiens davantage, la douleur monte avant que j’aie le temps de redistribuer. »
Mirei laissa le capteur revenir sous le seuil d’arrêt avant de toucher à la surface de contrôle.
À côté, Raad essayait encore de rapprocher ses arcs de sa peau. Le courant suivait son avant-bras sur quelques centimètres, puis deux branches se repoussaient et terminaient leur course dans le béton. Tariq obtenait une couche plus large : son ombre remontait jusqu’aux hanches, perdait de l’épaisseur près du torse et retournait ensuite vers le sol.
Issa travaillait sur une zone beaucoup plus courte que les autres. La déformation produite par Interchange longeait son poignet et revenait vers sa paume, mais chaque tentative pour étendre cette boucle au bras ouvrait une rupture que les capteurs signalaient aussitôt.
Leila n’avait pas davantage trouvé sa forme. La lumière verte apparaissait autour de ses doigts, suivait quelques instants le dos de ses mains, puis glissait vers l’extérieur comme si les tissus voisins l’attiraient davantage que son propre corps.
Soura obtenait la tenue la plus régulière après Dina. Un peu d’eau prélevée dans sa bouteille formait un anneau dense autour de son poignet ; il en corrigeait la vitesse chaque fois qu’une goutte cherchait à quitter la couche.
Mirei passa entre leurs rectangles en consultant les mesures successives.
« Votre problème commun vient de la manière dont vous abordez le Revêtement. Vous essayez encore d’imposer à vos Spirits une forme qui vous paraît correcte, puis vous dépensez votre réserve à la maintenir quand leur fonctionnement naturel pousse ailleurs. Une protection utile doit survivre au mouvement, à la douleur et à l’impact. »
Alexei suivait les mêmes courbes depuis l’autre surface de contrôle.
« La répétition nous a donné assez de données. Leur faire refaire la même tentative jusqu’à épuisement nous apprendra surtout combien de temps ils mettent à vider leur réserve. Je préfère les mettre sous une contrainte réelle et observer ce que leur corps choisit de conserver. »
Kaïs aurait volontiers demandé une définition moins désagréable de « contrainte réelle », mais son avant-bras pulsait encore assez pour lui enlever l’envie de plaisanter.
Mirei modifia la configuration de la salle.
« On sépare le groupe. Amrani, Charara et El-Hashem restent avec moi ; je veux voir ce que vos techniques deviennent quand quelqu’un vous oblige à les utiliser immédiatement. Korolev prend Kaneshiro, Sayal et Trabelsi dans la salle voisine, où il pourra travailler vos blocages sans mélanger les mesures. »
Alexei activa la porte du fond.
« Kaïs, Soura, Issa, vous venez avec moi. Votre prochain exercice commencera dès que les capteurs auront validé votre récupération, donc profitez du trajet pour faire descendre votre rythme. »
Soura récupéra l’eau autour de son poignet jusque dans sa bouteille. Kaïs quitta son rectangle lorsque son indicateur médical repassa au vert et suivit Alexei vers le couloir métallique.
Issa allait franchir la porte lorsque Mirei l’appela.
« Kaneshiro, garde une chose avant de changer de salle : ton Revêtement échoue toujours au moment où tu demandes à Interchange de rester collé à ta peau. Ton aptitude travaille en reliant des masses et des positions extérieures, donc utilise cette direction au lieu de la combattre. »
Issa resta près du seuil.
Mirei indiqua l’espace autour de lui, du sol jusqu’aux parois.
« Ton corps refuse d’être enfermé. Si tu ne peux pas mettre l’armure sur toi, ne la mets pas sur toi. Verrouille l’espace autour de toi et fais ton bouclier avec la pièce. »
Kaïs vit la déformation près du poignet d’Issa disparaître.
Pendant quelques secondes, son ami resta face à la salle, avec les quatre mètres d’espace libre qui l’entouraient et les lignes des capteurs dessinées dans le sol.
Puis il rejoignit Alexei dans le couloir.
La porte se referma derrière eux.
Raad resta dans son rectangle pendant que Mirei effaçait les anciennes mesures. Le froid des bouches d’aération atteignait encore sa nuque, mais ses avant-bras gardaient la chaleur des arcs qu’il venait de perdre dans le béton.
Tariq occupait la zone à sa gauche. Leila s’était installée plus loin, hors de leur trajectoire directe, avec assez d’espace pour intervenir sans se retrouver entre eux et l’instructrice.
Mirei quitta la surface de contrôle et entra dans leur aire.
« Vous avez travaillé la forme pendant assez longtemps. Maintenant, vous allez devoir la conserver pendant que quelqu’un cherche à la défaire. »
Des filaments rouges apparurent sous ses manches et gagnèrent ses mains.
« Fibres de Tension. »
Les fils se multiplièrent sur sa tenue, remontèrent autour de son torse et de ses jambes, puis se croisèrent jusqu’à former une couche serrée qui suivait chacune de ses articulations. Les capteurs reconnurent aussitôt une augmentation de densité autour de son corps.
Raad avait déjà vu des Revêtements plus épais.
Celui-ci lui plaisait beaucoup moins. Rien ne dépassait assez pour lui indiquer où frapper sans toucher la couche.
Mirei répartit son poids sur ses appuis.
« Venez avec ce que vous savez utiliser aujourd’hui. Je corrigerai ce qui casse. »
Raad partit le premier.
Il concentra son courant dans son bras droit en gardant une partie des arcs près de la peau, puis entra à portée et frappa vers l’abdomen. Son poing atteignit la trame rouge.
« Toile d’Absorption. »
Les fibres s’étirèrent autour de l’impact. La résistance céda juste assez pour avaler l’élan de son bras, et l’électricité qui aurait dû traverser la défense se dispersa le long du maillage sans atteindre Mirei.
Raad tenta de retirer son poing.
Les fils étaient déjà chargés.
« Renvoi de Tension. »
La trame reprit sa forme.
La force repartit dans l’autre sens avec le courant qu’elle avait retenu. Raad fut arraché à sa position et glissa sur plusieurs mètres, son Revêtement se défaisant autour du bras avant qu’il parvienne à freiner avec la semelle.
Tariq entra depuis le côté pendant que Mirei finissait le mouvement.
Son ombre se concentra autour de l’avant-bras en une lame sombre et descendit vers les jambes.
« Maillage Accélérateur. »
Les fibres rouges se resserrèrent autour des cuisses de Mirei, puis leur détente projeta son corps hors de la trajectoire de Tariq. Elle retomba derrière lui avec l’impulsion déjà transférée dans la jambe qui repartait vers ses côtes.
« Point d’Ancrage. »
Au contact, la trame se rigidifia.
Tariq quitta le sol et termina sa course sur le béton plusieurs mètres plus loin. Son ombre s’étala sous lui avant de rejoindre ses chaussures.
Raad revint dans sa zone avec le souffle court. Sa propre décharge lui avait laissé des fourmillements jusque dans l’épaule.
Mirei se plaça entre eux.
« Vous cherchez encore à fabriquer une armure avant de décider ce qu’elle doit faire pour vous. Votre Spirit possède déjà des réponses que vous avez utilisées sous danger ; l’exercice consiste à les retrouver volontairement. »
Raad écarta les doigts. De petits arcs bleus passaient encore d’une phalange à l’autre.
« J’ai essayé la circulation de Dina, j’ai réduit la quantité et j’ai changé le point de départ. Dès que je rends la couche assez dense pour encaisser votre coup, le courant trouve une sortie. »
« Alors retourne au moment où il n’en trouvait plus. Repense à Nida. »
Le nom ramena d’abord une odeur.
Pierre humide, métal chauffé, puis cette foudre jaune traversée de noir qui collait au corps de Nida pendant qu’il avançait encore.
Raad avait compris le Revêtement au milieu de ce combat. Son système nerveux saturait, ses avant-bras se raidissaient et chaque nouvelle attaque pouvait terminer l’affrontement. Il n’avait jamais décidé de la courbe parfaite de son électricité.
Son corps avait simplement cessé de gaspiller ce qui pouvait le protéger.
Je l’ai déjà fait.
Mirei continua pendant qu’il reprenait la circulation depuis le coude.
« Ce jour-là, tu n’avais aucun intérêt à produire de beaux arcs autour de toi. Tout ce qui quittait ta peau était de l’énergie perdue face à quelqu’un qui pouvait te frapper immédiatement. Retrouve cette nécessité et laisse la forme venir après. »
Raad réduisit son émission jusqu’à ce que les premières branches restent plaquées contre l’avant-bras.
À sa gauche, Tariq venait de se relever.
Mirei lui accorda la même attention.
« El-Hashem, ton problème s’est déjà présenté devant Arama. Quand sa grille analysait vos attaques, tu as trouvé une utilisation de ton ombre qu’elle lisait mal. Ta technique a changé parce que la situation l’exigeait, et ton Revêtement doit venir du même endroit. »
Tariq rappela son ombre autour de ses poignets.
« Contre lui, j’avais une cible et un mécanisme à contourner. Ici, dès que je commence à réfléchir à la couche elle-même, je donne trop de forme à l’ombre et elle repart vers le sol. »
« Alors donne-lui une fonction avant de lui donner une forme. Garde-la là où le prochain contact devrait arriver et laisse le reste libre. »
Le noir se resserra autour de ses avant-bras.
Raad sentit son courant chercher encore le sol, mais moins vite que lors de la tentative précédente.
Leila se trouvait toujours hors de leur trajectoire. La lumière verte autour de ses doigts avait gagné le bord de ses paumes, puis quittait sa peau chaque fois qu’elle essayait de la ramener vers ses poignets.
Mirei lui indiqua Raad et Tariq.
« Amrani, ton exercice te donne le même message depuis le début. Ta régénération quitte ta peau parce que son usage naturel consiste à travailler sur des tissus qui ont besoin d’être réparés. Utilise cette sortie. »
Leila rapprocha ses mains jusqu’à maintenir entre elles une couche verte continue.
« Je sais la conduire dans des tissus quand je les touche. Si je détache la couche, je perds en précision dès qu’elle s’éloigne. »
« Commence avec cette perte et garde l’émission sur une zone simple. Leur endurance continuera de descendre et leur réserve de Spirit aussi ; ton travail consiste seulement à réparer les micro-lésions que l’effort crée pendant qu’ils bougent. »
Le vert se détacha de la main de Leila.
La première émission se dissipa à mi-distance.
Elle en forma une seconde, plus fine, puis l’allongea jusqu’à l’avant-bras droit de Raad. La lumière se posa sur sa peau sans entrer en conflit avec l’électricité et suivit les fibres musculaires les plus sollicitées.
Raad sentit aussitôt la différence, beaucoup moins spectaculaire qu’un soin sur une plaie ouverte. Les muscles restaient lourds, son souffle n’avait rien récupéré et sa réserve continuait de descendre ; la brûlure profonde qui montait depuis le poignet cessa simplement de gagner du terrain.
Leila étendit une deuxième émission vers Tariq. La couche verte atteignit son flanc, là où les chocs et les contractions de l’ombre tiraient encore sur ses tissus.
« Je peux les garder, mais ça me demande beaucoup plus de contrôle que le contact. Dès que l’un de vous change trop vite de position, la couche s’amincit. »
Mirei surveillait les trois courbes sur la surface murale.
« Alors tu apprendras à suivre une cible en mouvement. Pour aujourd’hui, maintiens ce que tu peux sans vider ta réserve, et laisse leur fatigue faire son travail : elle te dira quand le soutien ne suffit plus. »
Raad ramena son attention sur Mirei.
L’électricité de Nida restait dans sa mémoire avec le poids de ses coups et la sensation de ses propres bras qui refusaient de répondre assez vite. Il n’avait pas besoin de retrouver la peur entière. Il lui fallait ce qu’elle avait obligé son corps à comprendre.
Tout ce qui part dehors ne me protège pas.
Il laissa les arcs courir vers ses épaules, puis les ramena au plus près des muscles au lieu de chercher à les épaissir dans l’air.
Cette fois, le courant ne sauta pas vers le béton.
Une pellicule bleue suivit ses avant-bras, remonta sous les manches et resta contre lui lorsque Raad changea d’appui.
À sa gauche, l’ombre de Tariq cessa de s’étendre vers Mirei. Elle s’accumula autour de ses poignets et de ses avant-bras, assez dense pour assombrir la lumière qui touchait sa peau, puis resta en place lorsqu’il déplaça son poids vers l’avant.
Leila maintenait toujours ses deux émissions. La fatigue n’avait quitté personne : Raad sentait encore ses jambes lourdes, Tariq respirait plus court, et le vert autour de leurs tissus n’effaçait aucune de ces limites.
Mirei fit apparaître de nouveau les Fibres de Tension sur ses bras.
« Voilà ce que je voulais que vous retrouviez. Une technique de protection n’a pas besoin de ressembler à celle du voisin : elle doit prolonger ce que votre Spirit sait déjà faire quand votre corps comprend le danger. »
Raad laissa sa couche électrique suivre sa respiration.
Mirei renforça son maillage rouge et reprit sa position au centre de la zone.
« On trouve la forme après avoir pensé à survivre. »
Les capteurs repassèrent tous en mode combat.
« On recommence. »