Chapitre 72
La porte latérale venait de se refermer derrière Dina lorsque la ventilation du Secteur Sud rabattit vers Kaïs l’odeur d’électricité brûlée. Les capteurs avaient relancé leur cycle au-dessus des rectangles d’entraînement, et sa zone affichait encore la charge maximale autorisée pour son bras droit.
Il réduisit d’abord la pression de ses fluides, comme Mirei le lui avait demandé au chapitre précédent, puis essaya de maintenir le reste au plus près de l’avant-bras. La couche tint quelques secondes avant que la douleur gagne les nerfs jusqu’aux doigts.
La voix de Kazuki revint avec la même consigne, dans les galeries sous le Bâtiment 4 : « Garde la force en toi. »
Sous le Bâtiment 4, aucune seconde ne lui avait laissé le temps de réfléchir à la circulation ou à la densité ; son corps avait gardé l’explosion sous la peau parce que l’instant suivant pouvait le tuer. Ici, les capteurs arrêtaient l’exercice avant la lésion.
Son bras savait pourtant ce que l’urgence lui avait déjà arraché une fois.
Mon corps sait le faire.
Il relança la boucle.
La pression passa du poignet vers le coude, revint vers les doigts et s’épaissit trop vite au milieu de l’avant-bras. Kaïs tenta de la faire repartir avant qu’elle s’accumule, mais la douleur changea de qualité et devint assez nette pour réveiller le réflexe qu’il cherchait justement à combattre.
L’émission céda.
Le souffle partit de son bras et le repoussa d’un mètre, assez pour que ses chaussures franchissent la limite lumineuse avant qu’il retrouve son appui.
Mirei consulta la courbe apparue sur sa surface de contrôle.
« Tu relâches au moment où la pression commence à devenir douloureuse, donc ton Revêtement ne franchit jamais le seuil où ton corps apprendrait à la redistribuer ; tu ouvres la circulation vers l’extérieur avant d’avoir vérifié ce que tu peux encore garder sans dépasser ta limite médicale. »
Kaïs laissa les picotements descendre dans ses doigts avant de reprendre.
« Facile à dire quand c’est pas votre bras qui vient de passer trois semaines à se faire examiner ; dès que ça brûle les nerfs, tout ce que j’ai appris depuis l’hôpital me dit d’arrêter avant de refaire les mêmes dégâts. »
Sa charge autorisée revint au vert pendant que Mirei passait vers Raad, dont plusieurs arcs bleus quittaient encore les avant-bras pour mourir sur le béton.
Raad avait réduit la quantité depuis la première série, mais son courant refusait toujours de former une couche continue. Deux lignes se rapprochèrent au niveau du poignet, se repoussèrent et repartirent vers le sol.
« J’arrive à le garder sur moi tant qu’il reste faible, mais dès que j’essaie d’avoir assez de densité pour encaisser quelque chose, les arcs se séparent. Nida portait ça sur tout le corps et son gabarit absorbait la charge ; chez moi, tout cherche une sortie. »
Kaïs se souvenait surtout de l’état dans lequel Raad avait terminé ce combat. Nida lui donnait une image utile, avec des limites physiques différentes des siennes.
Mirei fit glisser les données de Raad sur la surface sans interrompre l’exercice.
« Alors tu travailles avec le corps que tu as. La densité utile sera celle que tu peux maintenir quand quelqu’un te frappe, et tu la trouveras plus vite en observant où ton courant se sépare qu’en essayant de reproduire la silhouette de Nida. »
À l’autre extrémité de la ligne, l’ombre de Tariq remontait sur ses chaussures et gagnait le bas de son uniforme, puis la matière sombre perdait son épaisseur autour des hanches et retournait vers le sol. Il recommença avec moins de volume ; la même rupture survint plus haut, près de son flanc encore sensible.
Tariq laissa l’ombre se rassembler sous lui.
« Contre Arama, elle est montée toute seule parce que j’avais besoin qu’elle tienne au prochain coup. Là, j’essaie de retrouver le même état sans avoir quelque chose devant moi qui puisse me tuer, et ça s’arrête dès que je commence à contrôler chaque étape. »
Le bruit de l’eau répondit depuis la zone de Soura. Il avait repris une petite quantité de sa bouteille et la faisait circuler autour d’un poignet en un anneau compact, assez proche de la peau pour suivre la rotation de son avant-bras.
Alexei s’approcha du bord de sa zone et suivit la mesure de masse affichée près du sol.
« Ta circulation est régulière et tu perds moins d’eau que tout à l’heure, mais la couche reste trop légère pour recevoir un impact sérieux ; ralentis la rotation, rapproche davantage le volume de ton poignet et cherche la densité que tu peux garder sans laisser de gouttes derrière toi. »
Soura modifia la vitesse par petites corrections. L’anneau devint plus épais contre sa peau, et la quantité comptée par les capteurs cessa presque de diminuer.
Kaïs ramena son attention vers son propre bras au moment où Issa interrompait une nouvelle tentative. La mince déformation qui suivait son poignet se défit dès qu’elle voulut gagner l’avant-bras ; il retira ses lunettes et les posa sur le rebord de la surface de mesure.
« La boucle courte tient mieux qu’hier, mais dès que j’essaie de couvrir davantage de peau, Interchange recommence à chercher des points extérieurs et la couche se défait. Au bout de vingt minutes, je dépense surtout du Spirit pour reconstruire quelque chose qui refuse la forme qu’on lui donne. »
Leila avait gardé une lueur verte sur ses mains pendant presque aussi longtemps. Quand elle la ramena vers ses avant-bras, sa respiration se dérégla et le capteur médical de sa zone changea immédiatement de fréquence.
« Chez moi, le problème arrive encore plus tôt : si je garde le soin dirigé vers mon propre corps, mon rythme cardiaque monte et l’énergie cherche à repartir vers quelqu’un d’autre. À ce rythme, on force tous les deux nos pouvoirs dans une forme qui leur va mal, et insister de la même manière va juste nous épuiser. »
Issa récupéra ses lunettes lorsque sa mesure de réserve revint à un niveau stable.
« Je vais continuer assez longtemps pour savoir exactement où la couche décroche, parce que ce point peut encore m’apprendre quelque chose ; si le Revêtement classique reste impossible à tenir, il faudra construire une protection qui respecte la direction naturelle de mon Spirit. »
Kaïs reporta sa main droite dans la zone active.
L’exercice n’allait donc pas devenir plus simple parce que Dina avait trouvé une boucle efficace. Chacun devait encore découvrir ce que son propre pouvoir acceptait de garder contre la peau.
Il relança la pression avant que son bras refroidisse complètement.
Dans la zone Nord, chaque impact faisait vibrer les gradins métalliques sous les chaussures de Kei Aris. Zaren occupait le centre de l’aire face à Kyo Kaneshiro, et les capteurs avaient déjà enregistré plusieurs ruptures dans la couche de Spirit qui couvrait les épaules du garçon.
Kei connaissait le problème : le Revêtement de Kyo tenait mal dès qu’il cherchait à l’épaissir, mais Déviation lui permettait de corriger ce défaut autrement.
Zaren entra à portée et lança son poing vers son visage.
Une bulle de chewing-gum se forma au coin de la bouche de Kyo pendant qu’il inclinait devant lui une surface invisible ; le coup rencontra ce plan à quelques centimètres de sa joue, glissa sur le côté et emporta Zaren assez loin dans son mouvement pour lui faire perdre son axe.
La couche posée sur les épaules de Kyo vibra sous l’effort.
Kei suivit la courbe produite par les capteurs.
« Ton Revêtement cède encore sur l’épaule droite lorsque la Déviation prend la charge, mais tu compenses en empêchant le coup d’arriver droit ; garde cette solution pour l’exercice et travaille ensuite le point où les deux techniques se disputent ta réserve. »
Kyo fit simplement craquer sa gomme entre ses molaires et reprit sa place.
Plus loin, Goman avait choisi une méthode plus proche de celle que Kei lui avait montrée pendant la simulation. Il comprimait l’air autour de ses avant-bras jusqu’à former une gangue invisible dont la pression apparaissait sur les capteurs en bandes serrées.
La densité pesa rapidement sur ses articulations, mais la couche resta en place.
« Tu reprends exactement la compression qu’on avait travaillée sur le terrain, et cette fois elle tient parce que tu réduis le volume au lieu d’essayer de contrôler l’air de toute la zone ; conserve cette taille tant que tes articulations encaissent proprement. »
Goman corrigea de quelques centimètres la limite de son champ et continua.
Une vibration plus lourde parcourut ensuite le sol.
Kyan venait de frapper Ivan Volkov au torse avec assez de force pour déplacer l’air autour d’eux. Ivan avait reçu le coup sans interposer de protection visible ; l’impact sembla entrer dans sa musculature, et son bras droit gonfla sous la charge qu’il venait d’absorber.
Il se détourna vers le bloc de béton prévu pour l’exercice et frappa.
L’énergie reçue ressortit dans le même mouvement, et le bloc éclata sur toute son épaisseur jusqu’à projeter des morceaux contre le fond de la zone.
Kei vérifia les valeurs de restitution. Ivan en avait gardé davantage que lors de l’essai précédent.
« Frappez plus fort au prochain passage, instructeur, parce que cette charge-là ne me donne toujours pas assez à restituer pour tester ma limite. »
Kyan remit sa protection en place et consulta les capteurs avant de recommencer.
À proximité, Sira Kone et Thalia Mercier avaient terminé leur série au sol, chacune occupée à reprendre une respiration assez régulière pour que les mesures reviennent sous le seuil d’arrêt. Leurs pouvoirs se prêtaient mal au maintien d’une couche près du corps, et les répétitions commençaient à leur coûter plus cher qu’aux autres.
Zaren vint jusqu’à la limite de leurs zones.
« Vous reprenez lorsque votre respiration revient dans la plage autorisée, parce que le Pic ne vous laissera pas choisir l’étage où votre Revêtement devra tenir ; si la pression extérieure trouve une rupture, votre aptitude principale ne vous donnera pas le temps de la réparer. »
Kei laissa les capteurs médicaux décider du moment où elles repartiraient.
Kyo compensait avec la trajectoire, Goman avec la compression et Ivan avec la manière dont son corps recevait l’impact. Sira et Thalia devaient encore trouver leur propre réponse.
Je ne peux pas les entraîner comme s’ils avaient tous le même problème.
Le tableau confirmait déjà ce que les chocs rendaient évident : une forme commune répétée jusqu’à l’épuisement ne suffirait pas.
Dans la zone Est, Naeri avait demandé une nouvelle fois à Caleb de reprendre depuis la garde de son couteau.
La pellicule grise apparut près de ses doigts, gagna quelques centimètres sur le métal et s’éteignit avant d’atteindre le tranchant. Son poignet, encore épaissi par la blessure reçue face à Morgen, supportait mal la transition entre sa main et l’arme.
Avant le Bâtiment 4, il renforçait pourtant cette lame assez vite pour l’utiliser au contact d’une Suppuration. Le geste existait toujours ; son corps l’interrompait maintenant au milieu.
Caleb ramena l’arme contre la surface de travail.
« Je peux envoyer le Spirit jusqu’à la garde, puis le poignet coupe presque toute la circulation. Si je force davantage, mes doigts commencent à lâcher et je perds la lame avant d’avoir renforcé quoi que ce soit. »
À trois mètres, Loris frappa de nouveau le panneau métallique avec son poing droit.
Ses phalanges absorbèrent le choc, et la surface ne reçut aucune impulsion de Répulsion.
« Encore une fois, je peux la faire monter depuis l’épaule ; elle se perd juste avant d’arriver au bras. »
Naeri avait déjà lu les examens transmis après l’hôpital. La plaie ouverte par le Poing de Grès de Morgen s’était refermée en surface, mais les résidus laissés dans la zone blessée perturbaient encore la circulation de son Spirit entre le cou et le poignet.
Sous le Bâtiment 4, Loris avait porté sa Répulsion en Revêtement et l’avait concentrée jusque dans son poing avant que Morgen lui détruise l’épaule. Le problème d’aujourd’hui commençait après cette blessure.
On n’enseignait pas facilement à un corps qui avait changé, et Naeri ajusta la sensibilité du panneau métallique afin que la prochaine impulsion, même faible, soit enregistrée.
« Reprends avec moins de puissance et cherche le point précis où la Répulsion se disperse ; si tu continues à charger toute l’épaule, la douleur va masquer l’endroit qui nous intéresse et tu vas simplement répéter la même perte. »
Loris plaça de nouveau son bras dans l’axe du panneau.
Au fond de la salle, Sawa Nazari attendait sur une caisse avec ses écouteurs. Une couche de Spirit restait posée sur le dos de sa main avec une régularité qui n’avait pas bougé depuis le début de la séance.
Naeri consulta son relevé une dernière fois. Sawa avait déjà dépassé le critère demandé, ce qui permit à Naeri de l’appeler sans interrompre une progression encore utile.
« Sawa, viens jusqu’ici et montre-leur comment tu maintiens la couche pendant une transition ; Wright a besoin de voir comment tu alimentes un support extérieur sans perdre ton Revêtement, et Kord pourra comparer la continuité de ta circulation avec la sienne. »
Sawa retira un écouteur en quittant la caisse, avec le couteau de Caleb et le panneau marqué par les coups de Loris sur son trajet. L’espace se replia entre elle et Naeri. Les dix mètres furent absorbés par le mouvement, puis Sawa reparut devant l’instructrice pendant que l’air reprenait sa place derrière elle.
« Leur faire répéter ma méthode ne m’apprendra rien, et leurs difficultés viennent de blessures ou de techniques qui fonctionnent autrement que la mienne ; je tiens déjà mon Revêtement, donc je veux travailler l’étape suivante au lieu de consacrer la séance à des bases que j’ai validées. »
La réponse avait au moins le mérite de dire clairement ce qu’elle refusait.
Naeri conserva la surface de contrôle entre elles.
« Ce que je te demande tient à la continuité de ton Revêtement : montre-leur ce qu’ils peuvent observer, et tu reprendras ton programme dès que j’aurai ce qu’il me faut pour eux. »
Sawa remit l’écouteur à moitié sans quitter sa place.
« Alors regardez maintenant, parce que je ne compte pas répéter le même exercice toute la matinée. »
La grande porte s’ouvrit sur le couloir extérieur, et une chaleur sèche entra dans la zone avant qu’Ornella atteigne les lignes d’entraînement. Les capteurs thermiques gagnèrent trois degrés au cours des secondes suivantes.
Naeri connaissait assez cette variation pour vérifier d’abord que les seuils médicaux de Loris et Caleb restaient stables.
Sawa retira complètement son écouteur lorsque Ornella s’arrêta près d’elle.
« Si les bases ne t’apportent plus assez, je préfère vérifier ce que tu fais lorsque toute une zone doit répondre à ton Spirit ; ton Revêtement tient, alors tu vas commencer l’Autorité de Domaine avec moi et apprendre ce que signifie contrôler la pièce entière. »
Ornella indiqua ensuite les deux postes de travail restés actifs.
« Naeri, garde Wright et Kord sur leurs exercices, parce que leurs difficultés demandent encore du travail individuel et je veux savoir ce qu’ils peuvent récupérer avant la prochaine évaluation. »
La chaleur continuait à gagner les bords de la salle lorsque Naeri réactiva le panneau de Loris.
Ornella prit la direction de la zone suivante avec Sawa.
« On ne monte personne de faible dans cette Tour. »