Chapitre 71
Le vent de février descendait entre les bâtiments de l’Académie et mordait les zones de peau que les cols d’uniforme couvraient mal. Sur les pavés gelés de la grande cour, quinze élèves attendaient devant la bande lumineuse intégrée au mur principal, où les résultats validés la veille avaient cédé la place aux affectations du stage.
Dina retrouva son nom au milieu de ceux qu’elle connaissait : Kaïs Trabelsi, Leila Amrani, Soura Sayal, Raad Charara, Tariq El-Hashem, Issa Kaneshiro, Dina Makiri, Goman Arashi, Sira Kone, Thalia Mercier, Caleb Wright, Loris Kord, Sawa Nazari, Kyo Kaneshiro et Ivan Volkov.
Ils étaient quinze à entrer dans une préparation où chaque contrôle pouvait encore décider qui partirait réellement pour le Pic Lunaire.
La plaie sous son maillage médical tira lorsqu’elle déplaça son poids d’une jambe à l’autre, et elle corrigea son appui jusqu’à retrouver une position supportable. La veille encore, son relais affichait un rapport d’évaluation et un cours de thermodynamique ; ce matin, son nom se trouvait sur la même liste que des étudiants qui avaient déjà combattu ensemble sous le Bâtiment 4.
Mazen Nazari se plaça devant eux, un terminal déroulé dans la main. Le froid blanchissait son souffle chaque fois qu’il reprenait entre deux phrases.
« Vos résultats sont validés, et vous entrez aujourd’hui dans le stage de préparation du Pic Lunaire. Cette sélection vous donne accès à l’entraînement ; elle ne vous garantit pas l’ascension, parce que les contrôles médicaux et les évaluations continueront jusqu’au départ, et cette première sélection mérite malgré tout des félicitations. »
Les traits autour de Dina restèrent fermés lorsque Mazen termina, puis trois affectations remplacèrent la liste des résultats sur son terminal.
« Les Capitaines Vane, Ornella et Aris conservent leurs recrues de départ lorsque leur suivi de terrain apporte quelque chose à la préparation. Les autres candidats ont été répartis selon leur état actuel et les compétences que les instructeurs doivent encore stabiliser. »
Kyo Kaneshiro mâchait toujours son chewing-gum près du groupe de Kei Aris. Lorsqu’il lut son affectation, il fit éclater une bulle assez sèchement pour que plusieurs élèves proches l’entendent.
« On va bien s’entendre, Capitaine, puisque j’ai déjà compris que vous aimez les entraînements tranquilles. »
Kei releva simplement son relais vers l’accès qui leur était attribué, et son groupe commença à se déplacer. Goman conserva Kyo dans son champ une seconde de plus avant de suivre le mouvement, pendant qu’Ornella conduisait sa propre équipe vers l’est de l’Académie.
Thiago attendait près de l’entrée menant aux niveaux inférieurs. Kaïs, Leila, Soura, Raad, Tariq et Issa le rejoignirent presque en même temps que Dina.
« Votre préparation se fera au Secteur Sud, et les instructeurs ont déjà commencé à calibrer les exercices sur ce que vous avez montré sous le Bâtiment 4 ; rejoignez-moi, nous descendons maintenant. »
Le froid resta dans la cour lorsqu’ils franchirent l’accès.
Le Secteur Sud sentait le métal refroidi et le matériau chauffé trop souvent au même endroit. Les murs épais coupaient les bruits de la rue, mais la ventilation continuait au-dessus d’eux avec un grondement régulier qui se répercutait dans la grande salle.
Alexei Korolev attendait près des râteliers d’armes, vêtu de sa tenue de combat noire. Dina l’avait vu la veille pousser un panier de courses ; le retrouver ici, avec l’insigne Korolev près du col et les dispositifs d’entraînement ouverts devant lui, rendait cette autre version de sa journée presque lointaine.
À quelques mètres, Mirei Okorin vérifiait les mesures d’une surface de contrôle. Ses cheveux noirs étaient coupés court et sa veste de combat portait plusieurs reprises dans le tissu, assez anciennes pour appartenir au vêtement plutôt qu’à l’exercice du matin.
Thiago s’arrêta à la limite des zones tracées au sol.
« Alexei Korolev et Mirei Okorin encadreront une partie du stage. Vous les verrez souvent au cours des prochaines semaines, et leur travail commence par votre capacité à utiliser ce que vous connaissez déjà quand l’urgence ne le fait plus à votre place. »
D’un contact sur la surface de contrôle, Mirei activa les capteurs répartis autour des zones d’exercice.
« Vous avez tous rencontré le Revêtement, et plusieurs d’entre vous l’ont déjà maintenu en combat. Le Pic vous demandera de le faire avec une réserve limitée, parfois dans un environnement où chaque erreur de dépense s’ajoutera aux suivantes. Je veux donc une couche que vous puissiez garder près du corps sans laisser votre Spirit partir dans toute la salle. »
Une énergie rouge apparut sur sa main et remonta jusqu’à son avant-bras en restant serrée contre la peau. Les capteurs proches enregistrèrent l’émission sans que la ligne thermique de la pièce varie.
« Prenez chacun une zone et tenez votre Revêtement aussi proprement que possible. Dès que vous sentez votre contrôle se dégrader, vous réduisez l’émission au lieu de forcer jusqu’à la rupture. »
Au sol, les sept rectangles s’allumèrent et délimitèrent aussitôt l’espace accordé à chacun.
Raad fit monter son électricité le long de ses avant-bras. Le courant resta contenu quelques secondes, puis des arcs touchèrent le bord de sa manche et laissèrent une odeur sèche de tissu chauffé.
« Dès que j’essaie de densifier, ça repart vers l’extérieur. Si je retiens davantage, ça me brûle jusque dans les doigts. »
Dans la zone voisine, Kaïs gardait ses fluides sous une pression assez réduite pour ménager son bras droit, encore surveillé par le service médical. Les muscles de son avant-bras se durcirent malgré cette précaution.
« Chez moi, ça s’accumule trop vite pour rester supportable longtemps ; je peux tenir la couche, mais mon bras va prendre tout le coût à l’intérieur si je continue comme ça. »
Dina connaissait cette sensation sous une autre forme. Pendant les années de tests, on lui avait demandé de maintenir sa flamme sur quelques centimètres, puis sur une phalange, puis sur toute une main, jusqu’à ce que son corps reproduise le chemin sans qu’elle ait besoin de le reconstruire à chaque fois.
Lorsqu’elle appela son feu, le bleu couvrit ses doigts et remonta sur ses mains en une pellicule étroite qui suivait chaque mouvement sans gagner l’air autour d’elle. Autour de sa zone, les capteurs thermiques enregistrèrent à peine de variation.
Alexei consulta les données qui apparaissaient sur la surface de contrôle.
« Ton émission reste attachée au Revêtement et la température ambiante varie à peine. Garde cette densité pendant que les autres cherchent leur point de rupture. »
Kaïs observa la couche bleue qui suivait les doigts de Dina.
« Comment tu fais pour l’empêcher de pousser vers l’extérieur ? Chez moi, dès que je retiens trop, toute la pression revient dans le bras. »
Dina réduisit sa flamme autour du poignet afin de suivre plus facilement son propre trajet.
« Vous forcez trop quand vous essayez de l’empêcher de sortir. J’ai appris en faisant circuler l’énergie au lieu de la laisser s’accumuler au même endroit ; quand elle arrive dans la main, je la ramène vers l’avant-bras et je recommence la boucle, ce qui me demande moins d’effort que de retenir tout le flux au bout des doigts. »
Raad coupa son émission et reprit depuis le coude avec une quantité plus faible.
« Donc je dois garder le courant en mouvement près du corps et arrêter de chercher à le coincer sur place ; je vais reprendre avec une couche moins dense et voir si elle tient. »
Issa ajusta ses lunettes de l’index pendant qu’il réduisait sa propre émission. Interchange ne suivait aucune circulation visible sur sa peau, ce qui l’obligeait à construire la boucle sans repère aussi évident que l’électricité de Raad ou l’eau de Soura.
« Ça fonctionne comme un circuit fermé, même si la technique circule autrement chez moi. Si je ferme un trajet court et que je limite les points que j’alimente, je devrais au moins voir combien de temps la couche tient avant de décrocher. »
Lorsqu’il recommença, une déformation mince suivit son avant-bras, gagna la paume et revint vers le poignet. Cette fois, le trajet resta cohérent plus longtemps ; au moment où Issa étendit la couche vers le coude, une portion se dissipa et le capteur signala aussitôt la rupture.
Il relança le circuit sur une zone plus courte.
La deuxième tentative tint assez longtemps pour confirmer le progrès, puis la couche se défit encore dès qu’il chercha à l’étendre au-delà de ce trajet réduit.
Dina reporta son attention sur Soura, qui avait dévissé la bouteille portée depuis le matin. Une petite quantité d’eau quitta le goulot et se partagea entre ses poignets ; les deux bandes tournèrent autour de ses avant-bras sans perdre le contact avec sa peau, puis il ralentit leur vitesse jusqu’à ce que les gouttes cessent presque de se détacher.
Sur la surface de contrôle, Mirei parcourut leurs relevés pendant que les émissions résiduelles s’éteignaient autour des rectangles.
« La nouvelle a l’instinct, et sa méthode vous donne une piste utile. Adaptez la circulation aux contraintes de votre Spirit au lieu de copier son mouvement au millimètre : Raad disperse encore près des doigts, Kaïs atteint déjà la limite fixée par le service médical, et la seconde boucle d’Issa tient mieux sur un trajet court. »
Dina laissa sa flamme poursuivre son trajet.
Cette avance venait des années pendant lesquelles on avait entraîné son corps à ce contrôle, bien avant qu’elle puisse choisir ce qu’elle voulait apprendre.
Mirei consulta encore ses mesures, puis revint vers le groupe.
« Dina a déjà un maintien assez propre pour passer à l’étape suivante. Vous reprenez depuis le début en gardant la correction qui vous a fait gagner du temps, et le groupe reste ici jusqu’à ce que chacun puisse tenir une couche exploitable. »
Thiago activa l’ouverture de la porte latérale, d’où arrivait un air plus frais que celui de la salle d’exercice.
« Dina, laisse-les travailler avec Alexei et Mirei. Je veux vérifier autre chose avec toi. »
La ventilation continua derrière elle lorsque la porte se referma.
La seconde salle était plus petite, avec des parois blindées jusque sous le plafond et des capteurs intégrés à intervalles réguliers dans le béton. Dina entra au centre de la zone pendant que Thiago activait le verrouillage d’entraînement.
Une pellicule de feu bleu restait accrochée à ses mains, assez fine pour suivre chaque flexion de ses doigts.
« Ton Revêtement fonctionne déjà comme un réflexe, et l’endroit où tu as appris à le contrôler explique une partie de cette avance. Tout en haut du Pic, cette protection ne suffira plus ; il faudra être capable d’imposer tes règles à la pièce. »
Dina se souvenait de l’eau comprimée autour d’Arama sous le Bâtiment 4, de la manière dont Soura avait imposé les Abysses Fracturés jusqu’à forcer la masse du scientifique vers le sol.
« Vous parlez de l’Autorité de Domaine, celle que Soura a utilisée sous le Bâtiment 4. »
Thiago libéra plusieurs maillons d’ambre depuis sa manche.
« Je veux voir jusqu’où tu peux étendre ta signature sans perdre ton Revêtement. Un Domaine exige que ton Spirit devienne assez présent dans une zone pour y imposer ses conditions, et tu vas commencer par défendre quelques mètres contre quelqu’un qui les occupe déjà. »
Les chaînes touchèrent le sol autour d’elle à plusieurs endroits. L’ambre marqua chaque point de contact, puis les maillons se tendirent entre ces références invisibles.
« Je ferme l’espace sur quatre mètres autour de toi. Chaque déplacement ou extension de Spirit que mes ancrages peuvent reprendre donnera au réseau un point supplémentaire pour te contrarier. Garde ton Revêtement et gagne de la place à l’intérieur de cette zone. »
Lorsque le Point Mort se referma, Dina avança un pied et la chaîne la plus proche corrigea aussitôt son déplacement, assez pour interrompre l’élan sans la projeter. Lorsqu’elle étendit une langue de feu bleu au-delà de sa main, un autre ancrage se tendit et rabattit l’émission vers elle.
Il attrape tout ce que je lui donne trop clairement.
Je dois prendre l’espace autour de moi.
Elle ramena le bleu contre sa peau.
La plaie sous le maillage médical tira lorsqu’elle changea d’appui ; Dina réduisit l’amplitude du mouvement et concentra son effort sur ce qui pouvait quitter ses mains sans offrir une trajectoire franche aux chaînes.
Une trace azur s’étendit dans l’air, et Thiago renforça aussitôt deux ancrages pour réduire l’espace qu’elle venait de gagner.
« Le Revêtement te protège tant que tu restes sur toi-même. Pour construire un Domaine, ta signature doit exister au-delà de cette limite et continuer à t’obéir lorsqu’une autre Autorité lui dispute la zone. »
Dina alimenta la trace au lieu de la projeter. Le bleu gagna quelques centimètres, se ramifia près du sol, puis contourna le premier point d’ambre au lieu de pousser directement contre lui.
À mesure que sa signature contournait le premier point d’ambre, le réseau se tendit autour d’elle.
Elle conserva la couche sur ses mains et chercha davantage d’espace.
Le coût augmentait à chaque extension, et sa respiration devint plus courte, jusqu’à ce que le bourdonnement de la ventilation se perde par moments derrière le sang qui battait près de ses oreilles. Les chaînes corrigeaient ses avancées dès qu’une ligne devenait assez simple à saisir.
Dina reprit la même méthode avec une seconde trace.
Je dois garder la flamme vivante autour de lui.
Le bleu s’étendit encore pendant que le béton sous ses pieds reflétait plusieurs lueurs azur et que les capteurs enregistraient la progression. Une première portion du cercle d’ambre vibra lorsque sa signature occupa l’espace entre deux ancrages ; l’effort lui arracha un cri, mais Dina maintint son Revêtement, força la propagation sur le côté et gagna encore quelques centimètres.
Depuis l’extérieur de la zone, Thiago conserva ses chaînes sur leurs ancrages.
« Continue à élargir la présence autour de toi tant que ton Revêtement tient, parce que tu dois gagner du terrain sans abandonner ce qui te protège. »
La blessure tira plus fort lorsqu’elle voulut avancer. Dina resta sur place et poussa sa signature depuis les deux mains, jusqu’à ce que le bleu atteigne une nouvelle portion du cercle.
Les maillons d’ambre se mirent à trembler lorsque Thiago augmenta son emprise jusqu’à rendre au cercle une tension ferme.
« Prends encore de la place et oblige mon réseau à te la disputer jusqu’au bout. Ton ascension commence ici. »