Chapitre 70
Le véhicule ralentit dès l’entrée du Domaine Arashi, et la pression extérieure changea avant même que Jin distingue la résidence principale derrière les cours d’entraînement.
Il connaissait cette sensation depuis l’enfance.
L’air devenait plus dense autour des bâtiments anciens, assez pour peser sur une respiration mal contrôlée sans gêner ceux qui avaient grandi ici. Plus loin, plusieurs adolescents maintenaient des disques métalliques en suspension au-dessus d’une cour, chacun travaillant sur une différence de pression suffisamment fine pour que la poussière reste presque immobile sous les objets.
Le domaine avait changé depuis 2054 sans perdre son ancienne architecture. Les surfaces réactives avaient rejoint la pierre, les accès reconnaissaient les membres autorisés dès leur passage et les installations énergétiques modernes s’étaient fondues dans des bâtiments élevés bien avant la généralisation du Spirit.
Le nom Arashi, lui, avait survécu à tous ces changements avec beaucoup moins d’efforts.
Le véhicule s’arrêta devant la résidence.
Le chauffeur ouvrit l’accès arrière.
« Nous sommes arrivés, monsieur Jin. Le Patriarche vous attend à l’intérieur. »
Jin posa un pied sur le gravier, et la tension encore présente sous ses bandages protesta lorsqu’il se redressa complètement.
« Merci. Vous pouvez retourner au garage, je rentrerai plus tard. »
Le véhicule repartit le long de l’allée.
Jin resta quelques secondes face au bâtiment.
Il avait quitté l’hôpital depuis assez longtemps pour reprendre ses déplacements, beaucoup moins pour oublier ce que son flanc lui rappelait lorsqu’il respirait trop profondément. Thiago lui aurait probablement conseillé une nouvelle semaine de récupération s’il avait encore eu son mot à dire sur son emploi du temps.
La convocation d’Okontek avait rendu la question inutile.
Jin franchit l’entrée.
La chaleur de la résidence arriva avec l’odeur du bois ciré, et les informations familiales apparurent brièvement sur une bande intégrée au mur lorsqu’elles reconnurent son passage. Plusieurs convocations, deux horaires d’entraînement et le résultat des sélections académiques défilèrent avant de disparaître.
Le nom de Goman figurait parmi les candidats retenus pour la préparation du Pic.
Jin n’eut pas le temps d’ouvrir le dossier.
Des pas rapides arrivèrent depuis le couloir latéral, puis une petite fille déboucha de l’angle et s’arrêta devant lui avec suffisamment d’élan pour que ses couettes continuent à bouger après elle.
« Cousin Jin, tu es enfin revenu ! Maman disait que tu étais encore avec la Commission. »
Rin avait grandi depuis sa dernière visite. La manche de sa tenue d’entraînement portait une marque de craie blanche au niveau du coude et quelques cheveux s’étaient échappés de ses attaches.
Jin posa deux doigts sur la marque.
« Ton cours s’est terminé comme ça ou tu as encore essayé d’aller plus vite que ton professeur ? »
Rin rabattit la manche contre elle.
« J’ai réussi l’exercice trois fois, donc il m’a donné le suivant. Tu sais si Goman a réussi son examen ? Personne veut me laisser ouvrir les résultats. »
La règle familiale sur les accès des enfants fonctionnait donc encore.
« Il a été retenu pour la préparation du Pic. »
Le visage de Rin changea immédiatement.
« Il va vraiment monter ? »
« S’il termine la préparation et qu’il passe les contrôles suivants, oui. »
Elle se rapprocha de la grande baie du couloir. Depuis cette partie du domaine, le Pic n’était visible qu’entre deux bâtiments extérieurs, masse verticale qui dépassait la ligne de la capitale et continuait jusqu’à disparaître dans les couches hautes du ciel.
Rin posa les doigts contre la surface froide.
« Je pourrai y aller quand j’aurai son âge ? »
Jin resta à côté d’elle.
« Tu auras surtout plusieurs années pour apprendre ce que tu fais avec ton Spirit avant de décider où tu veux l’emmener. Le Pic sera encore là. »
La réponse ne produisit manifestement pas l’enthousiasme qu’elle attendait, mais elle continua à observer la structure.
À son âge, Goman avait déjà commencé à vivre avec l’idée qu’un Arashi devait pouvoir entrer dans n’importe quelle pièce en donnant l’impression d’y appartenir. Jin avait suivi une autre route, en partie parce que plusieurs adultes avaient compris assez tôt que lui imposer la première aurait seulement créé davantage de problèmes.
Rin disposait encore de quelques années avant que la famille commence à transformer ses aptitudes en attentes.
Une porte s’ouvrit derrière eux.
« Rin, ton professeur t’attend dans la cour intérieure. »
Mei se tenait près du salon dans une robe sombre dont la coupe rappelait davantage les habitudes du domaine que les vêtements portés en ville. Sa fille récupéra aussitôt ses affaires d’entraînement.
« Je voulais juste demander à Jin pour Goman. »
« Tu as ta réponse, alors termine ton cours. Ton père a convoqué ton cousin et il ne souhaite pas être retardé. »
Rin prit le couloir des terrains.
Jin attendit que les pas s’éloignent, puis rejoignit Mei.
« Comment va Goman depuis sa sortie de l’hôpital ? »
« Il récupère suffisamment pour suivre sa préparation. Les médecins transmettent leurs rapports au Patriarche et Goman respecte le programme qu’on lui a fixé. »
La formulation disait presque tout ce que Mei comptait donner.
Elle activa l’accès du couloir privé.
« Okontek est dans son bureau. Il a demandé à ce que personne ne vous interrompe. »
Jin entra dans le passage.
Plus il avançait, plus la pression autour de sa poitrine augmentait.
Le domaine possédait ses propres champs de sécurité, pourtant cette densité ne venait pas d’eux. Jin connaissait depuis longtemps la signature de son oncle, et les dernières semaines n’avaient rien changé à cette vieille habitude : Okontek laissait toujours une partie de son Spirit occuper les pièces où il travaillait.
À quinze ans, Jin avait appris à modifier la pression autour de ses propres poumons pour traverser ce couloir sans raccourcir son pas.
Aujourd’hui, son flanc rendait l’exercice plus coûteux.
Il ralentit juste assez pour que les bandages cessent de tirer, puis répartit son Spirit autour de son torse jusqu’à retrouver une respiration acceptable.
Le bureau apparut au bout du passage.
La porte s’ouvrit dès que son accréditation fut reconnue.
Okontek se trouvait derrière son bureau, devant la même baie qui dominait une partie du domaine. Sa veste sombre avait les manches remontées jusqu’aux avant-bras, comme lors des réunions où il écartait volontairement les signes cérémoniels du clan.
Une surface active occupait une partie du bureau.
Jin reconnut plusieurs dossiers avant qu’ils se rétractent.
Goman.
Le Pic Lunaire.
Commission d’Enquête.
Puis son propre nom.
« Asseyez-vous, Jin. »
Il prit la chaise opposée.
La pression restait plus forte ici que dans le couloir, suffisamment pour réveiller la douleur près de ses côtes chaque fois qu’il remplissait complètement ses poumons.
Okontek fit disparaître les derniers documents.
« Ton rapport médical autorise déjà ce déplacement. J’en conclus que la Commission ne t’a pas entièrement cassé sous le Bâtiment 4. »
« Les médecins préfèrent parler de récupération en cours. Pour une fois, leur formulation me convient. »
Okontek posa une main sur la surface du bureau.
« Tu avais été envoyé auprès de Vane pour examiner les failles du Séminaire. Tu as trouvé une infiltration plus ancienne, un laboratoire clandestin, une compromission interne et une opération qui a failli détruire une partie de l’Académie. Ton rattachement a donc produit des résultats. »
Jin connaissait assez son oncle pour entendre ce qui manquait à la phrase.
Une convocation familiale commençait rarement par le bilan satisfaisant d’une mission.
« Si vous vouliez simplement le rapport définitif, vous l’auriez demandé par le canal habituel. »
La surface s’éclaira entre eux.
Un dossier administratif apparut.
RATTACHEMENT EXTERNE — DIVISION VANE
La mention d’activité passa au gris.
« Ton affectation auprès de Thiago prend fin aujourd’hui. »
Jin relut la modification.
Thiago n’avait rien mentionné le matin même.
La décision venait donc du domaine.
« Le Conseil a validé le retrait ? »
« L’autorisation initiale était temporaire et dépendait d’une demande Arashi. J’ai retiré cette demande. La Commission peut proposer un autre contrat si elle souhaite encore t’employer après le Pic. »
La douleur près des côtes disparut derrière un problème plus intéressant.
Okontek avait passé des semaines à exiger une présence Arashi dans l’enquête. La crise venait à peine de se refermer et il retirait soudain son propre agent.
Jin laissa la surface active.
« Vous avez déjà prévu ce que vous voulez que je fasse à la place. »
« Oui. »
Le dossier du Pic remplaça celui de la Commission.
Plusieurs autorisations familiales y figuraient, accompagnées des conditions de participation à la préparation et des premières informations disponibles sur les épreuves.
« Les anciennes sélections ont produit très peu de données fiables au-delà des étages intermédiaires. Samui a atteint le sommet, et personne dans cette famille n’a oublié ce que ce résultat représentait. L’ouverture actuelle nous donne une occasion de reprendre une position que les Arashi ont laissée se disperser depuis la fin de la Guerre de Succession. »
Jin suivit les informations.
Voilà qui ressemblait davantage à une conversation que son oncle pouvait avoir avec n’importe quel membre utile du clan.
Il attendit la partie qui justifiait son retrait de la Commission.
« Goman fait déjà partie des candidats. »
« Goman montera avec les groupes encadrés par l’Académie. Son rôle sera public et ses résultats seront associés au nom Arashi dès le premier étage. »
Okontek déplaça le dossier.
Une autorisation distincte apparut sous celui de son fils.
Jin reconnut son propre identifiant.
« Toi, tu auras un itinéraire individuel dès que les règles permettront la séparation des groupes. »
La pression de la pièce augmenta d’une fraction.
Jin corrigea le flux autour de ses poumons.
« Vous voulez deux Arashi dans la même ascension avec des objectifs différents. »
« Je veux que Goman accomplisse ce pour quoi il a été préparé et que tu règles une affaire qui aurait dû être terminée il y a dix-neuf ans. »
Le nombre suffit.
Jin cessa de parcourir le dossier du Pic.
Dix-neuf ans.
Samui.
Une partie des archives familiales auxquelles Jin avait eu accès plusieurs années auparavant prenait soudain une direction précise.
Okontek agrandit une fiche d’étudiant.
Soura Sayal apparut au-dessus du bureau.
Photo académique, résultats récents, admission à la préparation, affiliation actuelle avec l’équipe suivie par Thiago.
Jin connaissait déjà chacun de ces éléments.
La question se trouvait ailleurs.
Il sait.
Okontek laissa le dossier ouvert.
« Tu comprends maintenant pourquoi je ne veux plus que ta position dépende de Vane. »
Jin posa son avant-bras sur le bord du siège afin d’épargner son flanc.
« Je comprends surtout que vous avez attendu dix-neuf ans avant de remettre ce nom dans un dossier Arashi. »
L’air se densifia autour de ses chevilles.
Okontek ne modifia pas sa posture.
« Samui l’a retiré de cette famille le jour où j’avais décidé qu’il n’y resterait pas. Il l’a confié aux Vane, lui a donné un autre nom et a laissé Levi organiser le reste. J’ai confirmé l’identité lorsque l’enquête a rapproché trop de dossiers qui auraient dû rester séparés. »
La fiche de Soura affichait encore le nom Sayal.
Le nom choisi par Samui.
Jin revit plusieurs scènes des dernières semaines : Soura dans l’Académie, son contrôle de l’eau, sa manière d’intervenir dans les combats, puis Thiago qui surveillait certaines de ses prises de risque avec une attention que Jin avait attribuée à son rôle de Capitaine.
L’interprétation changeait maintenant.
« Thiago le sait depuis longtemps. »
« Depuis son enfance. Levi lui a laissé cette responsabilité. »
Okontek prononça le nom de Levi sans modifier le rythme de sa phrase.
Jin revint à Soura.
« Et Goman ? »
« Il connaît Soura Sayal comme un autre candidat de l’Académie. Cette situation restera ainsi. »
La réponse plaça immédiatement les contours de la mission.
Jin aurait pu attendre l’ordre.
Son oncle préférait que les interlocuteurs arrivent eux-mêmes jusqu’à l’endroit prévu.
« Vous avez déjà un héritier reconnu, et l’existence de votre premier fils suffit à rouvrir une question que le clan considère réglée depuis presque vingt ans. »
La pression remonta le long de la chaise.
« Le clan n’a aucune question à rouvrir. »
Okontek rapprocha la fiche de Soura.
« Je veux préserver cette situation. »
Les mots restèrent simples.
Jin comprit leur portée sans aide supplémentaire.
La famille qui avait surveillé chaque branche pendant des générations possédait maintenant un héritier élevé au domaine, tandis qu’un fils plus âgé avait grandi sous un nom civil en dehors de son influence. Si cette filiation devenait publique au moment où les Arashi réinvestissaient le Pic, le problème dépasserait rapidement les murs de cette résidence.
Les autres Familles n’auraient même pas besoin de croire que Soura revendiquait quoi que ce soit. Il suffirait qu’elles découvrent qu’Okontek avait passé dix-neuf ans à cacher son existence.
Jin ramena son attention sur son oncle.
« Que voulez-vous exactement de moi pendant l’ascension ? »
Okontek déverrouilla la partie individuelle de son autorisation.
« Soura ne doit pas sortir du Pic en position de devenir un problème pour cette famille. Tu choisiras l’occasion en fonction du terrain et tu éviteras toute action qui puisse être reliée au domaine. Les étages présentent suffisamment de risques pour qu’un incident grave reste crédible si le travail est fait correctement. »
La formulation avait gardé le vocabulaire d’un ordre familial.
Son contenu appartenait à une autre catégorie.
Jin laissa passer une respiration complète.
Il connaissait Soura assez peu pour que son visage apparaisse d’abord à travers les rapports : lecture rapide du terrain, eau disponible utilisée avant la puissance brute, tendance à intervenir pour quelqu’un d’autre même lorsque la situation lui coûtait.
Thiago connaissait, lui, toute l’histoire.
Voilà pourquoi retirer Jin de sa division importait autant.
« Et si Vane reste près de son groupe pendant la préparation ? »
« La préparation m’intéresse peu. Le Pic créera ses propres séparations, et Thiago ne pourra pas protéger chaque étudiant sur chaque étage. Ton intervention commence lorsque le terrain le permet. »
Jin releva légèrement le menton vers l’autorisation individuelle.
« Vous me placez donc hors de l’équipe Arashi et vous terminez mon rattachement à la Commission juste avant de me confier une mission dont aucun rapport officiel ne doit porter la trace. »
Okontek posa deux doigts sur la surface.
« Tu as toujours préféré travailler avec de la marge. Je t’en donne. »
La pression se stabilisa.
Jin connaissait cette manière de procéder.
Son oncle présentait la liberté uniquement lorsque chaque option disponible devait mener au même résultat.
Sauf qu’un détail avait changé depuis l’époque où Jin recevait ses premières missions familiales : plusieurs semaines auprès de Thiago lui avaient appris la valeur exacte d’un ordre dont aucune institution ne possédait de copie.
Une mission sans rapport ne protège que celui qui l’a donnée.
Il conserva la pensée pour lui.
« Je suppose que vous attendez également que Goman ignore ma mission pendant toute la préparation. »
« Goman doit monter avec l’esprit tourné vers le Pic. Il n’a aucune raison de porter une affaire que j’ai réglée avant sa naissance. »
Derrière la baie, les lumières des cours d’entraînement s’allumèrent progressivement.
De petits points métalliques montaient et descendaient dans l’obscurité, contrôlés par les jeunes Arashi qui poursuivaient leurs exercices.
Rin devait se trouver parmi eux.
Jin revint à la fiche de Soura.
« Vous l’appelez encore une affaire alors qu’il s’agit de votre premier fils. »
Pour la première fois depuis le début de l’entretien, la pression varia suffisamment pour faire vibrer l’eau restée dans un verre posé au bord du bureau.
Okontek referma la fiche.
« Sa naissance ne lui donne aucune place ici. Samui a choisi de lui construire une vie ailleurs ; Levi l’a protégée, puis Thiago a continué après lui. Je n’ai aucune intention de laisser ce choix revenir maintenant modifier la succession des Arashi. »
Le nom de Samui resta suspendu entre les données du Pic.
Jin se rappelait les archives où l’ancien Capitaine en Chef apparaissait comme l’un des rares membres de la famille qu’Okontek citait encore sans titre.
Le père et le fils avaient manifestement cessé depuis longtemps de parler la même langue.
« J’ai compris votre demande. »
Okontek rouvrit son autorisation.
« Alors prépare-toi. Les candidats commencent leur stage immédiatement, et ton accès individuel sera activé lorsque les responsables du Pic valideront la phase suivante. D’ici là, tu restes au domaine et tu travailles sur les archives d’ascension laissées par Samui. »
Jin se leva avec précaution, en laissant ses côtes absorber le mouvement progressivement.
La surface du bureau reconnut la fin de l’entretien et retira son accès temporaire aux documents ouverts.
« Une dernière chose, Jin. »
Il s’arrêta près de la porte.
« Cette mission reste entre nous. Si tu rencontres une difficulté, tu la règles à l’intérieur du Pic. »
Jin posa la main sur le panneau d’ouverture.
« J’ai compris, mon oncle. »
La porte se referma derrière lui.
Dans le couloir, son relais vibra une seule fois.
DIVISION VANE — ACCÈS EXTERNE RÉVOQUÉ
Jin continua jusqu’à la première intersection du domaine, où la pression diminuait enfin assez pour qu’il relâche son propre contrôle atmosphérique.
Son relais conservait encore les documents familiaux transférés pendant l’entretien.
Il ferma ceux du Pic, puis celui de Goman.
Sur l’interface, il laissa ouverte uniquement la fiche de Soura Sayal.