Chapitre 68
Soura avait réussi à parcourir presque deux rues avant que Dina le rejoigne.
La nuit gagnait déjà les façades et leur lumière stockée dessinait des bandes pâles autour des vitrines, tandis que les plateformes de transport glissaient au milieu des carrefours avec si peu de bruit que les conversations des passants dominaient encore la rue.
Dina ralentit à sa hauteur.
« Tu comptais rentrer au campus sans me parler de ce matin ? »
Soura pinça le bord de la boîte qu’il transportait depuis les cours, celle dont Raad avait déjà révélé l’existence pendant leur retard.
« J’allais le faire. Je suis vraiment désolé pour le portail ; j’avais prévu de venir te chercher, puis la pâtisserie a pris plus de temps que prévu et j’ai complètement perdu l’heure. »
Dina observa la boîte.
« C’était donc bien à cause de la tarte. »
« Oui. »
Il aurait probablement préféré avoir une meilleure raison.
La réponse avait au moins le mérite d’être exacte.
« Je t’ai attendue hier soir pour confirmer l’heure, donc ce matin je pensais surtout que tu t’étais perdu dans l’Académie. »
Soura passa le pouce contre un coin du carton déjà abîmé par sa course.
« J’aurais préféré. Là, je peux même pas accuser les couloirs. »
La formulation lui arracha une petite expiration amusée.
Voilà son unique défense.
Dina la laissa passer.
« Tu me dois un dessert, alors. Après ça, on considère l’affaire réglée. »
« Ça me va. »
Quelques mètres derrière eux, Raad parlait avec Kaïs du programme d’entraînement annoncé pour les semaines suivantes. Leila intervenait par moments lorsque l’un des deux confondait récupération et permission médicale, tandis que Tariq et Issa marchaient plus près de la chaussée.
Dina reprit une allure tranquille.
Le simple fait d’être dehors avec eux avait quelque chose d’étrange.
Depuis la Russie, presque tous ses déplacements avaient eu une destination imposée : une salle, un véhicule, un hôpital, un bureau de la Commission. Même lorsqu’elle quittait un bâtiment, quelqu’un savait généralement où elle devait entrer ensuite.
Cette fois, personne ne l’attendait au bout de la rue.
Soura souleva légèrement la boîte.
« Au fait, tu veux goûter la tarte avant le restaurant ? Elle a survécu à la course. »
L’odeur qui s’échappa du couvercle associait le citron à quelque chose de beaucoup plus agressif.
Dina reconnut la moutarde avant même qu’il ait fini d’ouvrir.
« Garde-la pour plus tard. »
Soura referma soigneusement la boîte.
Elle n’avait pas besoin de préciser pourquoi.
Le restaurant choisi par Tariq occupait le rez-de-chaussée d’un immeuble dont la façade rendait une lumière orangée à travers les grandes baies. Dès l’entrée, l’odeur de viande grillée se mêla à celle des sauces chauffées, et la chaleur de la salle obligea Dina à ouvrir son col après quelques minutes dans le froid.
Ils trouvèrent une grande table contre le mur du fond.
Soura posa la boîte à ses pieds et prit naturellement la place voisine de Dina, ce qui lui évita au moins de traverser la table lorsqu’il faudrait régler le dessert promis.
La surface intégrée au plateau afficha les menus lorsqu’ils posèrent leurs relais à proximité.
Raad fit défiler les prix plus longtemps que les plats.
« Ils ont augmenté depuis la dernière fois. »
Kaïs consulta sa propre sélection.
« De combien ? »
« Assez pour que je le remarque. Si les récompenses du Pic sont vraiment aussi importantes qu’on le raconte, j’espère qu’elles couvrent au moins ce genre de repas. »
Issa releva la tête depuis le menu.
« Les primes d’expédition dépendront de la mission, des ressources rapportées et de l’organisme qui finance l’équipe. Personne n’a encore publié de barème complet. »
« Tant qu’il y a des crédits à la fin, ça me suffit déjà comme début d’information. »
Raad valida son plat.
La commande circula autour de la table, puis la surface s’éteignit une fois le dernier choix enregistré.
Dina avait entendu plusieurs étudiants parler des ressources du Pic pendant la journée. Les conversations restaient souvent vagues : matériaux impossibles à produire sur Terre, organismes inconnus, technologies récupérées dans certains étages.
Pour Raad, le sujet semblait beaucoup plus concret.
« Tu comptes vraiment monter surtout pour l’argent ? »
Il releva son relais lorsqu’une notification de paiement provisoire apparut.
« Oui. Chez moi, l’argent manque depuis assez longtemps pour que j’aie arrêté de trouver ça abstrait. Si le Pic peut me permettre de mettre ma famille à l’abri, je vais prendre cette possibilité au sérieux. »
Soura connaissait manifestement cette réponse ; il continua simplement à déplier sa serviette.
Raad poursuivit après avoir validé sa part.
« Je veux pouvoir rentrer chez moi sans regarder le solde avant de faire les courses, et je veux que ma famille puisse arrêter de choisir ce qu’elle repousse au mois suivant. Si je dois grimper pour ça, j’irai aussi loin que mon niveau me le permettra. »
Dina n’avait rien à répondre qui ne réduise ce qu’il venait de dire.
La serveuse déposa les premières boissons sur la table, puis repartit aussitôt vers un autre groupe.
Tariq fit glisser son verre pour libérer de la place devant lui.
« Moi, les ressources m’intéressent moins que ce qu’il y a au-dessus. Le Pic reste la première chose accessible depuis la Terre qui donne vraiment l’impression d’ouvrir ailleurs que sur notre propre planète. »
Raad prit sa boisson.
« Tu veux toujours partir dans l’espace, alors ? »
« Oui. Je veux travailler assez haut dans la Commission pour participer aux missions qui quittent réellement la Terre, et le Pic peut me rapprocher de ça plus vite que n’importe quel cours ici. »
La phrase semblait préparée depuis longtemps chez lui.
Dina se souvenait de Tariq dans le laboratoire, couvert de blessures, mais encore occupé à calculer ce que son ombre pouvait atteindre autour de lui. L’idée de le voir choisir un objectif qui l’éloignait encore davantage de la Terre lui correspondait presque trop bien.
Les premiers plats arrivèrent.
Pendant plusieurs minutes, la conversation revint vers des choses plus immédiates : la quantité de cours à rattraper, la douleur musculaire du Bloc Sud, le planning médical de Kaïs et les restrictions que Leila lui avait déjà rappelées deux fois depuis le matin.
Dina mangea lentement.
La nourriture restait chaude plus longtemps qu’elle ne l’avait prévu, et elle dut attendre entre plusieurs bouchées pour éviter de tirer davantage sur son ventre.
Kaïs termina une partie de son assiette avant de revenir sur ce qu’avait dit Tariq.
« Si tu vas aussi loin que ça dans la Commission, tu vas finir par devoir travailler avec les Familles directement. »
« C’est probable. »
« Moi, c’est justement l’endroit où je veux arriver. »
Kaïs posa sa fourchette sur le rebord de son assiette.
« Je veux devenir Capitaine en Chef. »
Raad cessa de manger assez longtemps pour vérifier qu’il avait bien entendu.
Kaïs continua.
« Les décisions importantes passent encore par les mêmes cercles, même après l’ouverture du Spirit à tout le monde. Si je veux changer quelque chose, il faudra que j’aie assez d’autorité pour intervenir là où ces décisions se prennent. »
Dina repensa à Kyo devant le portail.
Une simple branche familiale avait suffi à modifier sa manière de parler à Issa.
Kaïs, lui, voulait entrer dans la structure située au-dessus de ce genre de rapports et y obtenir assez de poids pour les modifier.
« Ton grand-père travaillait déjà dans ce milieu ? »
La question sortit avant qu’elle sache si elle touchait quelque chose de sensible.
Kaïs resta occupé par son assiette.
« Il a passé une grande partie de sa vie sous un système où les Familles avaient encore beaucoup plus de contrôle qu’aujourd’hui. Il est mort avant de voir ce que 2054 a changé. J’aimerais aller plus loin que lui. »
Il reprit son repas ensuite, ce qui indiqua assez clairement jusqu’où la conversation pouvait aller pour l’instant.
Issa avait peu mangé depuis leur arrivée.
Dina ne savait pas si Kyo occupait encore une partie de son attention ou s’il avait simplement moins faim, et le module d’observation qu’elle s’était imposé toute la journée trouvait là sa limite : il était facile de construire une explication autour d’un comportement, beaucoup plus difficile de savoir si elle était juste.
Kaïs se tourna vers lui.
« Et toi, avec ce que Kyo a dit tout à l’heure, tu comptes faire quoi si les Kaneshiro commencent à mettre leurs propres équipes dans le Pic ? »
Issa ajusta ses nouvelles lunettes.
« Je vais participer à la sélection comme les autres, et je préfère que mon résultat parle avant mon nom. »
Raad reprit une bouchée.
« Ça répond pour le Pic. Je parlais plutôt de ta famille. »
Issa resta quelques secondes sur son verre, où les glaçons avaient presque entièrement fondu.
La pluie commença à marquer la baie derrière eux, assez fine pour transformer progressivement les lumières de la rue en traînées.
« À terme, je veux prendre la tête du clan Kaneshiro. »
Soura arrêta de plier l’emballage de ses couverts.
Même Kaïs ne reprit pas immédiatement.
Issa continua avec une précision presque administrative.
« Les branches servent encore à déterminer la valeur qu’on accorde aux gens avant même qu’ils aient fait quoi que ce soit. J’ai grandi avec cette hiérarchie, et je ne veux pas la transmettre à ceux qui viendront après nous. Pour la supprimer, il faudra que j’atteigne une position où ma décision compte réellement. »
Dina comprenait mieux la réaction provoquée par Kyo.
La branche parallèle avait peut-être été une insulte ancienne avant même qu’Issa entre à l’Académie.
Amir restait ailleurs, dans une partie qu’il avait refusé d’ouvrir sur le parvis.
Personne ne prononça son nom ici.
Leila déplaça son verre pour permettre à la serveuse de récupérer une assiette vide.
« Vous choisissez tous des objectifs qui vont vous demander des années. »
Kaïs reprit sa fourchette.
« Toi aussi, j’imagine. »
« Oui. »
Leila attendit que la serveuse s’éloigne.
« Je veux travailler sur les Suppurations jusqu’à ce qu’on puisse traiter leur corruption autrement qu’en essayant de sauver ce qui reste après une contamination. Si mon Spirit peut servir à comprendre ce processus, je veux en faire quelque chose de reproductible. »
Dina ralentit sa bouchée.
Leila poursuivit.
« À terme, j’aimerais développer un traitement capable d’arrêter la progression chez quelqu’un qui a déjà été touché. Il faudra des années de recherche, et probablement beaucoup de choses qu’on ne connaît même pas encore sur le Spirit. »
Elle n’employait ni grand mot ni promesse impossible.
C’était précisément ce qui rendait la phrase plus lourde.
Dina avait vu les douze femmes sortir du laboratoire. Elle avait vu Anna trop tard.
Si Leila parvenait un jour à faire ce qu’elle décrivait, quelqu’un d’autre n’aurait peut-être pas besoin d’attendre qu’une flamme azur arrive au dernier moment.
Elle baissa son attention vers son assiette jusqu’à ce que l’image d’Anna cesse d’occuper toute la pièce.
La conversation dériva ensuite vers les recherches actuelles de l’Académie, les cours nécessaires pour accéder aux laboratoires et la quantité de théorie que Leila devrait encore assimiler.
Soura participa moins que les autres.
Dina le remarqua surtout lorsqu’il repoussa enfin le papier de ses couverts, devenu trop froissé pour retrouver sa forme initiale.
Raad l’avait remarqué aussi.
« Et toi, tu vises quoi avec le Pic ? »
Soura resta un moment occupé à ranger le papier sous son assiette.
« Pour l’instant, je veux déjà voir si je passe la préparation. »
Raad attendit la suite, mais Soura en avait visiblement davantage.
« Je suis entré à la Commission parce que tu y allais et que ça me donnait une direction. Depuis, il s’est passé assez de choses pour que je continue à avancer sans vraiment décider où je veux finir. »
Sa manière de parler avait changé par rapport au matin.
Le garçon capable d’attendre vingt minutes pour une tarte choisissait chaque mot avec beaucoup plus de prudence lorsqu’il devait parler de lui-même.
« Ça me gêne un peu quand je vous entends tous parler de trucs aussi précis, parce que j’ai rien d’équivalent. Je vais monter si j’en ai le niveau, je vais continuer avec la Commission, et j’espère comprendre en route ce que j’ai envie de faire avec tout ça. »
Raad posa sa fourchette.
« Tu peux prendre le temps de le trouver. Tu es déjà là, et personne te demande de choisir ta vie ce soir. »
Soura reprit enfin son verre.
Dina connaissait trop bien la sensation d’avancer parce qu’une direction valait mieux que l’endroit qu’on quittait.
Dans son cas, l’arrivée ne ressemblait même pas encore à un objectif.
Elle avait une chambre protégée, un uniforme neuf, des cours le lendemain et un groupe qui avait traversé le portail pour la rejoindre lorsque Kyo s’était approché.
C’était déjà beaucoup à absorber en une seule journée.
Leila se tourna vers elle.
« Et toi, tu t’es fixé quelque chose depuis que ton admission est validée ? »
Dina passa le bout de son doigt sur le bord froid de son verre.
La réponse la plus impressionnante aurait probablement impliqué la Commission, le Pic ou ce que sa flamme pouvait faire contre les Suppurations.
Aucune de ces choses ne lui venait naturellement.
« J’aimerais déjà apprendre à vivre ici. »
La pluie se renforça contre la baie.
Dina reprit après avoir cherché les mots qui correspondaient réellement à ce qu’elle voulait.
« Je veux pouvoir aller en cours, rentrer chez moi, choisir avec qui je passe mes soirées et arrêter de dépendre d’un laboratoire ou d’un dossier de protection pour savoir ce que j’ai le droit de faire le lendemain. Pour le moment, ça me suffit largement comme objectif. »
Soura cessa de toucher à son verre.
Leila resta orientée vers elle, attentive.
Dina ne chercha rien à ajouter.
Elle avait passé trop d’années à imaginer la liberté comme une sortie, une porte ouverte ou une route assez longue pour semer ceux qui la poursuivaient.
Aujourd’hui, elle avait surtout envie que le lendemain ressemble à quelque chose qu’elle avait elle-même prévu.
Une vibration courte parcourut son relais.
L’emploi du temps du lendemain venait de se mettre à jour.
08 h 00 — Thermodynamique appliquée.
Dina lut l’intitulé, puis le dessert arriva devant elle.
Soura approcha immédiatement son relais de la surface de paiement.
Il avait tenu parole.