Chapitre 67
La sonnerie de fin de journée se mêla au bruit des accréditations lorsque plusieurs centaines d’élèves quittèrent les bâtiments en même temps, remplissant le parvis d’un mouvement continu que les plateformes de transport absorbaient par vagues au bord de l’avenue.
Dina resta près du portail principal, là où Tariq et Issa lui avaient demandé de les attendre pendant qu’ils récupéraient leurs affaires.
Le relais académique reçu quelques heures plus tôt pesait encore contre son poignet comme un objet emprunté. L’administration avait déjà chargé son emploi du temps, les cours de rattrapage et les restrictions médicales liées à sa blessure, auxquels s’ajoutaient plusieurs règlements qu’elle n’avait parcourus qu’en diagonale pendant le trajet entre l’évaluation et le service médical.
Son premier jour avait au moins répondu à une question : elle reviendrait demain.
Le reste demandait davantage de temps.
L’air humide s’engouffrait entre les façades de l’Académie, ramenant jusqu’au portail l’odeur du bitume récemment repris et celle plus sèche des terrains d’entraînement. À mesure que le soleil descendait, les surfaces extérieures commençaient à restituer la lumière accumulée durant la journée, et de fines lignes pâles apparaissaient autour des entrées.
Plusieurs élèves continuaient à la reconnaître.
Elle avait fini par s’habituer aux passages ralentis près d’elle ; l’arrivée du matin avec Alexei Korolev avait circulé plus vite que son nom, puis son admission exceptionnelle avait fourni assez de matière pour prolonger les conversations.
Une voix masculine se détacha du bruit.
« Dina, c’est bien ça ? »
Trois étudiants venaient de quitter le flot qui descendait vers la ville.
Le premier devait avoir son âge. Ses cheveux bruns étaient coupés court et ses yeux ambre restaient fixés sur elle avec une attention qui n’avait rien de curieux. Près de son col, un insigne familial occupait assez peu de place pour passer inaperçu auprès de quelqu’un qui ne savait pas le reconnaître.
Dina, elle, l’avait vu dans plusieurs dossiers depuis son passage sous protection de la Commission.
Kaneshiro.
Le garçon s’arrêta à quelques pas d’elle.
« Je m’appelle Kyo Kaneshiro. Ivan et Sawa sont avec moi ; on voulait te parler avant que tu quittes le campus. »
Ivan dominait largement Kyo en taille, avec un crâne rasé et une carrure que l’uniforme académique peinait à rendre ordinaire. Sawa gardait un écouteur dans l’oreille droite ; ses cheveux sombres et bouclés tombaient jusque sur sa joue pendant qu’elle suivait surtout les déplacements autour d’eux.
Dina remit son relais sous sa manche.
« Je vous écoute. »
« Ton arrivée a fait parler pas mal de monde ce matin. Alexei Korolev t’a déposée devant les bâtiments réservés au personnel, puis tu es entrée avec Issa, et quelques heures plus tard ton admission était déjà validée. J’aimerais comprendre comment quelqu’un qu’aucun étudiant ne connaissait hier se retrouve au milieu de plusieurs noms des Cinq Familles dès son premier jour. »
La formulation restait polie, mais Kyo n’avait pas traversé le parvis pour discuter de son emploi du temps.
Thiago l’avait prévenue que sa présence finirait par attirer l’attention. Mazen avait insisté davantage encore sur la confidentialité de son dossier.
Elle s’était seulement attendue à disposer de plus d’une journée.
« Alexei travaille avec la Commission et il m’a accompagnée parce que monsieur Vane le lui avait demandé. Pour Issa, on s’est rencontrés pendant une opération avant mon admission. »
Kyo laissa passer deux élèves chargés de matériel entre eux et l’accès principal.
« Je connais déjà cette partie. Ce qui m’intéresse se trouve avant ton arrivée ici, parce que ton dossier public commence pratiquement au moment où la Commission te prend en charge. »
Sous la veste, le pansement de Dina tira lorsqu’elle déplaça son appui. Elle corrigea sa position sans quitter Kyo de son attention.
Il avait cherché son dossier.
La question devenait plus simple à traiter maintenant qu’elle savait ce qu’il voulait.
« Les informations auxquelles tu n’as pas accès ont été classifiées par la Commission. Je ne vais pas les diffuser sur le parvis parce que tu as trouvé mon nom dans une base de données. »
Ivan se rapprocha suffisamment pour que l’ombre de son corps atteigne les chaussures de Dina.
« Kyo essaie de comprendre avec qui il parle. Tu pourrais lui répondre sans compliquer les choses. »
« J’ai répondu à sa question, et ce sera la même réponse s’il la repose autrement. »
Autour d’eux, plusieurs étudiants avaient choisi un trajet plus large vers les transports. Personne ne s’arrêtait près du groupe, même lorsque les conversations ralentissaient quelques mètres plus loin.
Dina connaissait ce genre de distance.
Le laboratoire lui en avait appris une autre, beaucoup plus brutale, où quelques mètres pouvaient séparer ceux qu’on emmenait de ceux dont le tour viendrait plus tard. Ici, les raisons changeaient : un insigne près d’un col, un patronyme, une réputation acquise avant même d’entrer dans la pièce.
Kyo suivit brièvement le mouvement des élèves qui contournaient Ivan.
« Tu vas rencontrer ça souvent si tu restes ici. Les Familles ont perdu leur exclusivité sur le Spirit, mais leurs membres fréquentent encore les mêmes Académies, les mêmes divisions et maintenant les mêmes sélections pour le Pic. Quand une inconnue apparaît au milieu de tout ça, les questions arrivent rapidement. »
Il parlait comme si cette curiosité allait de soi.
Dina connaissait Alexei Korolev depuis quelques jours seulement, pourtant il n’avait jamais utilisé sa famille pour décider de la quantité d’informations qu’elle lui devait. Avec Kyo, le nom arrivait avant presque tout le reste.
« Alors ceux qui ont des questions devront accepter que certaines restent sans réponse. »
Une pression inhabituelle courba soudain le tissu autour de l’avant-bras de Kyo.
Sa manche s’abaissa de plusieurs centimètres sous une charge invisible, et ses chaussures déplacèrent un peu de poussière lorsqu’il rééquilibra son poids.
Goman s’était arrêté derrière lui.
Son sac de cours pendait encore à son épaule.
« Elle t’a donné sa réponse deux fois, Kyo. Tu peux t’en contenter. »
Kyo vérifia l’espace autour de son bras, puis la position de Goman.
« Depuis quand tu t’occupes des conversations des Kaneshiro, Arashi ? »
« Depuis que tu bloques le portail pour interroger une étudiante qui t’a demandé de la laisser tranquille. »
Ivan avança, obligeant plusieurs élèves qui passaient derrière lui à descendre du trottoir.
Sawa retira son écouteur.
La pression exercée par Goman resta concentrée sur le bras de Kyo, suffisamment forte pour le maintenir bas sans affecter le sol autour de lui.
Dina n’avait encore jamais vu Goman traiter quelqu’un avec une familiarité pareille. Il connaissait Kyo, et l’inverse semblait tout aussi évident.
« La Commission t’a donné un uniforme et tu crois déjà pouvoir intervenir dès qu’un membre d’une autre Famille te dérange ? »
Goman déplaça son sac vers l’autre épaule.
« Mon uniforme n’a rien à faire dans cette discussion. Je te demande de partir parce qu’elle t’a demandé de partir. »
Une annonce de fermeture résonna depuis l’un des bâtiments d’entraînement, suivie du mouvement des portes qui se verrouillaient progressivement le long de la façade.
Kyo ne tenta toujours pas de retirer son bras.
Il avait l’air davantage occupé à jauger Goman qu’à chercher une sortie immédiate.
Dina enregistra ce détail avec le reste.
Depuis le matin, chaque fois qu’un nom familial entrait dans une conversation, plusieurs années de relations semblaient arriver avec lui sans que personne prenne la peine de les expliquer.
Elle n’en possédait que des morceaux.
Et un morceau mal compris pouvait suffire à répondre à la mauvaise personne.
« Goman, relâche son bras. »
La voix d’Issa venait de l’allée centrale.
Il arrivait avec Kaïs, Tariq, Raad, Soura et Leila, leurs affaires de cours encore avec eux. Le groupe ralentit en approchant, puis se répartit autour de l’espace déjà dégagé par les autres étudiants.
Issa s’arrêta à quelques mètres de Kyo.
« On est devant le portail principal et les dispositifs de sécurité enregistrent déjà la scène ; si tu maintiens ta pression, l’Académie aura une raison de traiter ça comme un affrontement. »
Goman laissa la charge diminuer jusqu’à ce que la manche de Kyo retrouve sa position.
Kyo remit correctement son poignet dans le tissu de son uniforme.
« Tu es devenu prudent, Issa. »
Issa connaissait donc Kyo lui aussi.
Dina n’avait plus besoin de deviner cette partie.
« J’évite surtout de fournir du travail supplémentaire à l’administration. Tu as posé tes questions à Dina et tu as obtenu ce qu’elle voulait te donner, donc l’entretien peut s’arrêter ici. »
Kyo promena son pouce sur la couture comprimée de sa manche.
« Toujours aussi propre dans la formulation. J’imagine que la branche parallèle préfère rester irréprochable lorsqu’elle parle devant la principale. »
La respiration d’Issa changea sur une seule inspiration, trop brièvement pour attirer l’attention de quelqu’un qui ne l’aurait pas déjà observé travailler sous pression.
Dina, elle, connaissait cette concentration.
Issa l’avait employée dans le laboratoire lorsqu’il calculait avant d’utiliser Interchange, sauf qu’aucun calcul ne se lisait encore dans ce qu’il venait d’entendre.
« Si tu voulais régler quelque chose avec moi, tu pouvais venir directement. Dina n’avait aucune raison d’être mêlée à ça. »
« Je suis venu pour elle. Te trouver ici règle seulement une autre question. »
Kyo déplaça son pied droit vers l’extérieur.
Goman resserra sa position.
Kaïs, derrière Issa, venait de laisser son sac au sol. Raad avait rangé son relais. Plus loin, Soura s’était placé de manière à garder Ivan dans son champ, tandis que Leila rejoignait Dina sans quitter la zone de passage.
Ils n’avaient échangé aucune instruction.
Trois semaines auparavant, Dina aurait peut-être vu plusieurs étudiants se déplacer.
Après le Bâtiment 4, elle voyait des distances.
Issa suivit le déplacement de Kyo jusque dans son appui arrière.
« Si tu forces le passage par ta droite, ton pied arrière va prendre la jointure humide au moment où tu transfères ton poids. Tu corrigeras vers l’extérieur et tu finiras environ un demi-mètre sur ta gauche. »
Kyo baissa ses yeux jusqu’au raccord sombre entre deux plaques du parvis.
Kaïs occupait déjà l’espace annoncé.
Son bras blessé restait proche du corps ; son autre main reposait contre la sangle de son sac.
Issa poursuivit avec le même ton.
« À cette distance, Trabelsi n’a pas besoin de te courir après, et Goman garde encore ton axe intérieur. Je te conseille de rester où tu es. »
Ivan fit glisser une chaussure sur le bitume.
Quelques étincelles apparurent entre les doigts de Raad avant de disparaître aussitôt.
Sawa observa successivement les accès au portail, la caméra intégrée au pilier de contrôle et la distance séparant Kyo du groupe.
« On part. Si quelqu’un utilise son Spirit ici, les enregistrements montreront suffisamment de choses pour que la direction convoque tout le monde demain matin, et je n’ai aucune envie de perdre une journée de préparation pour ça. »
Ivan conserva sa position, mais Kyo cessa d’avancer.
Son attention revint sur Issa.
« Tes calculs ont progressé. Tu as beaucoup changé depuis ce qui t’est arrivé avec Amir. »
Le prénom traversa la scène sans que Dina comprenne d’abord pourquoi Kaïs venait de tourner la tête.
Issa resta immobile.
Tariq, qui surveillait jusque-là Ivan, revint vers lui.
Même Goman ne s’occupait plus du bras de Kyo.
Dina n’avait jamais entendu parler d’Amir.
Issa répondit après que le signal d’une plateforme eut retenti derrière eux.
« Ne parle pas de lui. »
La brièveté ne ressemblait à aucune de ses réponses précédentes.
Kyo avait obtenu ce qu’il cherchait.
« Je voulais savoir si le nom avait encore un effet. Maintenant je sais. »
Goman s’avança assez pour réduire l’espace entre eux.
« Tu as fini. »
Sawa remit son écouteur et prit déjà la direction de l’avenue. Ivan attendit que Kyo se détourne avant de la suivre.
Kyo resta une seconde de plus près du portail.
« Les sélections du Pic vont attirer beaucoup plus de monde que ce campus. Si vous comptez monter, vous retrouverez des membres des cinq Familles à chaque étape, avec tout ce qu’ils savent déjà les uns des autres. »
Son attention passa par Dina.
« Toi comprise. »
Il rejoignit Sawa et Ivan.
Le flot des étudiants les absorba rapidement, et les passages autour du portail reprirent leur largeur habituelle à mesure que ceux qui avaient ralenti comprenaient que personne n’allait se battre.
Dina libéra le Spirit qu’elle avait maintenu dans ses mains.
Leila resta près d’elle.
« Ils t’ont approchée dès que tu t’es retrouvée seule ? »
« Kyo voulait savoir pourquoi mon dossier était classifié et pourquoi Alexei m’avait accompagnée ce matin. Il connaissait déjà assez de choses pour chercher ce qui manquait. »
Issa suivait encore la rue où Kyo avait disparu.
Kaïs récupéra son sac.
« La branche principale, c’était quoi ? »
Le bruit d’un véhicule de maintenance passa derrière la grille avant qu’Issa réponde.
« Kyo vient de la branche principale des Kaneshiro. Ma famille appartient à une branche parallèle, et il utilise cette différence chaque fois qu’il veut rappeler la position qu’il s’accorde. »
Sa formulation s’arrêtait naturellement là, au point précis où l’information suffisait pour comprendre l’échange.
Dina rangea ce détail avec les autres.
La famille d’Issa possédait donc ses propres lignes internes, et Kyo savait exactement laquelle employer lorsqu’il voulait l’atteindre.
Goman resta près du portail.
« Amir, c’est aussi une histoire de famille ? »
Une nouvelle plateforme approcha, sa bande lumineuse indiquant les destinations disponibles le long de l’avenue.
Issa attendit qu’elle reparte.
« Je vous en parlerai quand je serai prêt, mais je préfère éviter de raconter ça ici avec des étudiants qui écoutent encore derrière nous. »
Kaïs récupéra la lanière de son sac sans insister, et Tariq reprit la direction de la sortie.
Leila consulta l’heure affichée sur son relais.
« On a terminé les rattrapages pour aujourd’hui, et j’aimerais manger quelque chose avant de rentrer aux résidences. Il y a plusieurs restaurants à dix minutes si vous voulez venir. »
Raad se plaça déjà dans le sens de la ville.
« Ça me va, surtout après le cours de cet après-midi. »
Soura rejoignit le mouvement, puis croisa Dina au moment où elle descendait du trottoir.
Il ralentit brusquement.
Son rendez-vous du matin venait manifestement de revenir dans sa mémoire.
Dina conserva l’information pour les prochaines minutes ; après la journée qu’elle venait de passer, elle pouvait lui laisser le temps d’imaginer lui-même ce qu’elle allait lui dire.
Goman prit l’accès des résidences au premier croisement.
« Je rentre travailler pour mon évaluation de demain. On se retrouve à l’entraînement. »
Kaïs lui répondit depuis l’autre côté de la chaussée, puis le groupe continua vers le centre-ville.
Les façades avaient commencé à luire franchement maintenant que le jour tombait, donnant aux rues cette clarté diffuse que Dina n’avait presque jamais connue avant son retour à la surface. Aucun moteur ne dominait longtemps le bruit de la ville ; les conversations, les pas et les appels des commerces occupaient davantage l’espace.
Issa marchait devant elle avec Tariq.
Il participait à leur échange sur le programme du lendemain avec la même précision qu’avant leur arrivée au portail.
Au premier passage piéton, il porta l’index vers ses nouvelles lunettes.
Son doigt manqua la monture une première fois.
Puis une seconde.