Chapitre 66
Lorsque Raad et Soura atteignirent enfin leurs places, Livia avait déjà rempli la moitié de la surface pédagogique d’équations.
Kaïs leur laissa assez d’espace pour sortir leurs affaires, puis reporta son attention vers le schéma qui occupait le centre de l’amphithéâtre. Une coupe atmosphérique y superposait pression, température et densité de l’air à plusieurs environnements simulés.
Depuis son retour à l’Académie, les cours avaient changé de poids.
Trois semaines auparavant, il aurait recopié les équations parce qu’une évaluation finirait forcément par tomber dessus. Maintenant, chaque variation de pression évoquait un endroit dans lequel quelqu’un pouvait réellement l’envoyer.
Livia modifia l’une des courbes du bout des doigts.
« Les archives du Pic montrent suffisamment de variations environnementales pour qu’on cesse de traiter l’atmosphère comme une constante. Vous pourrez entrer dans un étage respirable et atteindre ensuite une zone où le même effort musculaire coûte davantage simplement parce que votre organisme reçoit moins d’oxygène. »
Autour de Kaïs, les relais de cours enregistrèrent automatiquement les données.
Raad avait à peine récupéré de sa course. Sa respiration restait plus bruyante que celle des autres, et Soura conservait le carton de sa tarte sous son siège comme s’il s’agissait d’un objet fragile qui n’avait aucune responsabilité dans leur retard.
Livia changea de simulation.
« Votre Spirit ne dispense pas votre corps de ses besoins biologiques. Une technique maîtrisée dans une salle d’entraînement peut devenir instable lorsque la pression, la température ou la composition de l’air changent. C’est particulièrement vrai pour ceux dont les capacités dépendent d’un milieu conducteur, d’un transfert thermique ou d’une dépense physique importante. »
Raad releva légèrement son stylet.
« Pour la foudre aussi ? »
« Évidemment. La conductivité du milieu fait partie de ce que tu dois apprendre à lire avant de libérer une charge importante. Tu as déjà découvert sur le terrain qu’une propriété physique comprise au bon moment peut décider d’un combat ; maintenant, tu vas apprendre ce qui se passe quand l’environnement travaille contre toi. »
Raad reprit ses notes sans discuter.
Kaïs fit tourner son propre stylet entre ses doigts.
Son bras droit supportait l’écriture, tant qu’il ne forçait ni la vitesse ni l’amplitude. La gêne augmentait dès qu’il gardait le poignet dans la même position trop longtemps, ce qui transformait chaque page en rappel médical particulièrement précis.
Au tableau, une nouvelle série de données apparut.
« Ceux qui participeront aux préparations du Pic auront des exercices dédiés à ces variations. Pour les autres, le programme reste obligatoire : les mêmes principes s’appliquent aux zones de Suppuration, aux missions en altitude et aux installations confinées. »
Kaïs releva la tête.
Les préparations.
Thiago n’avait encore rien annoncé directement aux étudiants, pourtant le mot circulait déjà assez pour que Livia l’emploie devant tout l’amphithéâtre.
Il regarda Issa deux sièges plus loin. Celui-ci écrivait sans ralentir, ses nouvelles lunettes légèrement plus épaisses que les précédentes.
Il sait quelque chose ou il fait juste mieux semblant que moi.
Kaïs garda la question pour plus tard.
Dina devait encore être dans le bâtiment d’évaluation.
Cette pensée revint naturellement lorsqu’un plan du Pic remplaça les courbes atmosphériques. Quelques heures plus tôt, elle découvrait encore le campus. Maintenant, plusieurs adultes allaient décider si elle pouvait y rester.
Pour quelqu’un qui venait de passer des années à voir d’autres personnes prendre des décisions sur son corps, l’ironie aurait été facile.
Kaïs n’y trouva rien de drôle.
Le quatrième exercice ne produisit aucune hausse de température dans la salle.
Dina le vérifia elle-même sur les relevés suspendus derrière le professeur Alaric Weiss. La ligne thermique n’avait presque pas bougé depuis son entrée, alors que le bloc placé à une quinzaine de mètres d’elle venait de perdre toute la couche noirâtre qui recouvrait sa surface.
Le métal situé dessous demeurait intact.
Alaric s’approcha de la cible avec un capteur manuel.
« Recommencez sur la section droite. Cette fois, maintenez l’émission pendant trois secondes après le contact. »
Dina ramena son attention vers le bloc.
Sa plaie abdominale supportait encore la position debout, même si une tension commençait à remonter sous le maillage médical dès qu’elle mobilisait trop longtemps son tronc.
Elle plaça donc ses appuis avant d’appeler sa flamme.
Le bleu se développa autour de ses doigts, puis gagna ses paumes avec cette absence de chaleur extérieure qui troublait toujours ceux qui le voyaient pour la première fois.
Elle projeta l’émission.
La flamme atteignit la résine corrompue.
La matière sombre se contracta presque immédiatement, parcourue de lignes azur qui avancèrent jusqu’aux zones où l’énergie étrangère s’était accumulée. Dina maintint le flux.
Une seconde.
Deux.
Trois.
Elle coupa.
La résine avait perdu sa coloration sur toute la portion touchée. Le support métallique n’avait subi ni déformation ni échauffement mesurable.
Alaric rapprocha les résultats précédents.
« Votre émission ne consomme pratiquement rien dans l’air ambiant. L’oxygène reste stable, la température du support aussi, et l’effet augmente uniquement sur les zones où nous avons introduit une contamination de type Suppuration. »
Dina laissa les dernières flammes se résorber le long de ses doigts.
« C’est ce qui s’est passé avec Arama. »
Le professeur s’arrêta sur les relevés.
Son dossier lui donnait accès à une partie de l’opération, manifestement pas à tout.
« Le rapport auquel j’ai accès mentionne une interaction anormale avec les structures contaminées. Rien de plus précis. »
Ça lui convenait.
Anna n’avait aucune raison de devenir une note explicative dans un examen d’entrée.
Alaric fit apparaître une seconde série de résultats.
« Votre contrôle directionnel est suffisant, l’émission reste stable sur plusieurs essais et vous êtes capable de l’interrompre volontairement. Il reste beaucoup de choses que l’Académie devra mesurer avant de comprendre comment classer votre aptitude, mais cette incertitude n’empêche pas votre admission. »
Dina sentit la pression du bandage lorsqu’elle inspira un peu plus profondément.
« Donc je peux rester ? »
« Vous entrez sous admission exceptionnelle avec suivi médical et rattrapage académique. Votre niveau théorique devra être évalué séparément, parce qu’une capacité rare ne remplace pas les matières que les autres étudiants suivent depuis plusieurs années. »
Il valida plusieurs champs.
« Les restrictions liées à votre blessure restent prioritaires jusqu’à nouvel ordre. Le service médical peut interrompre un entraînement même si vous estimez pouvoir continuer. »
Dina connaissait déjà cette partie.
Elle connaissait aussi sa propre tendance à calculer combien de temps elle pouvait tenir avant que quelqu’un remarque qu’elle avait mal.
Ils vont finir par apprendre à me connaître.
La pensée lui déplut suffisamment pour qu’elle reporte son attention sur le dossier.
« Quand commencent les cours ? »
« Le rattrapage théorique commence demain matin. Pour aujourd’hui, vous passez au service médical, puis l’administration vous transmettra votre emploi du temps et votre accès définitif aux bâtiments autorisés. »
Alaric referma l’évaluation.
Sur la partie supérieure du dossier, le statut temporaire venait de changer.
ADMISION VALIDÉE.
Dina relut le mot une seconde fois.
La chambre d’hôpital avait rendu la décision abstraite. L’uniforme lui avait donné une forme. Ce simple statut lui donnait maintenant quelque chose qu’elle n’avait pas eu depuis longtemps : un endroit où elle pouvait revenir le lendemain sans qu’un garde, un médecin ou un Capitaine ait à décider pour elle si elle avait le droit d’entrer.
Elle récupéra son sac.
La porte blindée s’ouvrit sur le couloir du bâtiment d’évaluation.
Cette fois, son accréditation passa au blanc dès le premier contrôle.
Elian avait déjà essayé six fois lorsque Loris et Caleb entrèrent dans la chambre.
Il conserva sa main gauche ouverte devant lui quelques secondes de plus, jusqu’à ce que les muscles de son avant-bras commencent à trembler sous l’effort.
Aucune accumulation ne vint.
Avant Zekken, il aurait senti la charge se construire dans les fibres, d’abord comme une tension profonde, puis comme une masse qu’il pouvait déplacer vers ses jambes, son épaule ou son poing selon ce qu’il voulait faire.
Depuis le traitement, il n’y avait plus rien à déplacer.
Il abaissa le bras.
Loris referma la porte avec son côté valide. Son épaule blessée restait immobilisée sous sa veste médicale et le bras suivait son torse dans une position qui lui imposait de tourner tout le haut du corps pour se déplacer correctement.
Caleb portait encore une résine de maintien autour du poignet.
Ils avaient meilleure mine qu’au lendemain du Bâtiment 4.
Elian détesta immédiatement constater qu’il était celui des trois qui progressait le moins.
Loris s’approcha du lit.
« Tu arrives à déclencher quelque chose aujourd’hui ? »
Elian ramena sa main gauche sur sa cuisse.
« Toujours rien. J’arrive à sentir le Spirit dans le reste du corps, mais dès que j’essaie de l’accumuler dans les muscles, ça s’arrête avant de prendre. »
Ornella se tenait près de la surface médicale au fond de la chambre. Elle consulta les dernières données avant de les rejoindre.
« C’est cohérent avec les examens de ce matin. La contamination restante a été retirée, et les marqueurs liés au dispositif d’Arama continuent de diminuer. Le problème vient maintenant de l’état de ton réseau après les traitements et de ce que la Suppuration lui a fait subir avant ça. »
Elian posa les doigts sur la couverture.
« Ils m’ont dit que certaines zones ne répondent plus. »
« Elles conduisent encore assez pour maintenir ton Spirit général, mais la partie qui te permettait de concentrer rapidement l’énergie dans tes tissus fonctionne très mal. Les médecins observent une réparation progressive sur quelques segments. Personne ne peut encore te promettre jusqu’où elle ira. »
C’était la réponse qu’il entendait depuis plusieurs jours.
Progressive.
Observer.
Attendre.
Des mots conçus pour mesurer une évolution qu’aucun d’eux ne savait prédire.
Elian regarda le bord vide de sa manche droite. La perte de son avant-bras avait été plus simple à comprendre. Il pouvait voir ce qui manquait.
Ce qui se passait à l’intérieur de son réseau ne lui offrait même pas cette clarté.
« Combien de temps avant que je puisse utiliser mon accumulation normalement ? »
Ornella ne consulta pas la surface cette fois.
« Les médecins parlent en mois pour savoir si une récupération fonctionnelle commence réellement. Pour retrouver ton ancien niveau, ils refusent de donner une date. »
Loris se rapprocha.
« Et pour la sélection du Pic ? »
La question avait déjà une réponse.
Elian le savait avant qu’Ornella ouvre son dossier.
« La direction a retiré ma candidature pour cette session. »
Le bord de la couverture resta pris sous ses doigts.
Voilà.
Il avait demandé une réponse depuis trois jours, et elle venait de tenir dans une phrase suffisamment simple pour qu’il n’y ait rien à mal comprendre.
« Même si mon réseau recommence à répondre avant le départ ? »
« L’évaluation médicale arrive avant la préparation finale. Ton corps sort d’une amputation, d’une contamination lourde et de plusieurs traitements qui ont affecté ton Spirit. Une reprise partielle dans quelques semaines ne suffira pas à valider une ascension. »
La lumière extérieure changea sur le sol lorsque quelque chose passa devant la fenêtre.
Elian compta les lignes du revêtement médical plutôt que les secondes.
Le Pic avait été fermé pendant des années. Il s’ouvrait maintenant, au moment exact où lui ne pouvait plus utiliser ce qui l’avait conduit jusqu’à l’Académie.
Une part de lui chercha aussitôt un argument.
Un entraînement adapté. Un appareillage. Une manière de monter sans accumulation. N’importe quelle exception qui obligerait Ornella à rouvrir le dossier.
Aucune ne survivait à ce qu’il savait déjà de son propre état.
« D’accord. »
Le mot lui coûta davantage qu’il ne l’aurait cru.
Caleb prit place sur la chaise située près du lit et posa son poignet immobilisé sur sa cuisse.
« Nous, on est encore dans la sélection ? »
Ornella consulta leurs deux dossiers.
« Pour l’instant, oui. Vos restrictions seront réévaluées avant chaque phase de préparation. L’épaule de Loris doit récupérer assez pour supporter les exercices, et ton poignet doit retrouver une stabilité correcte. Personne ne montera parce qu’il a envie de prouver quelque chose à un médecin. »
Elian observa leurs blessures.
Ils pouvaient encore être écartés eux aussi.
Cette possibilité aurait dû le soulager un peu.
Elle produisit l’effet inverse.
« Alors ne ratez pas votre préparation à cause de moi. »
Loris tourna tout son corps vers lui pour ménager son épaule.
« Je comptais pas la rater. »
Il approcha sa main valide du bord du lit et la laissa là, sans chercher à transformer le geste en promesse solennelle.
« Si je suis autorisé à monter, j’y vais. Caleb aussi s’il passe les contrôles. On fera notre ascension, et quand ton réseau répondra de nouveau, tu reprendras là où t’en es. »
Elian observa sa main.
« Vous allez monter pendant que je regarde les rapports depuis l’hôpital. »
« Au début, peut-être. »
Loris soutint son attention sans forcer sa voix.
« Alors on montera pour toi aussi. »
Caleb se rapprocha du lit.
« Et tu vas lire chaque rapport qu’on ramène, parce que si tu crois qu’on va traverser des étages inconnus sans que quelqu’un nous dise où on a fait n’importe quoi, tu nous connais mal. »
Aucun d’eux ne sourit.
Elian sentit pourtant quelque chose céder dans la manière dont il tenait la couverture.
Il relâcha progressivement ses doigts.
Ornella attendit qu’ils aient terminé avant de rappeler leurs dossiers sur la surface.
« Les cours de rattrapage reprennent pour tout le monde, et votre préparation spécifique commence dès que le service médical valide chaque exercice. Les Cinq Familles constituent déjà leurs groupes, donc les sélections ne resteront pas une affaire interne à l’Académie très longtemps. »
Elian regarda le plafond quelques secondes, puis revint vers Loris et Caleb.
Le Pic s’ouvrirait sans lui.
Cette partie-là ne dépendait plus de sa volonté.
La suite, en revanche, n’était pas encore écrite par son dossier médical.
Il leva une nouvelle fois sa main gauche.
Cette fois, il ne chercha pas à forcer l’accumulation.
Il attendit simplement de sentir jusqu’où son Spirit acceptait encore d’aller.