Chapitre 64
Le vent du matin passait entre les façades de l’Académie Centrale avec l’odeur humide du bitume neuf, et Tariq reconnut avant même d’atteindre le portail les portions de l’allée qui avaient été refaites après l’attaque : le noir y était plus profond, les joints autour des plaques plus clairs, et certains étudiants contournaient encore ces zones sans raison visible, comme s’ils avaient gardé en mémoire ce qui s’y était produit.
Sa veste d’uniforme tirait contre ses côtes dès qu’il allongeait le pas, alors il gardait les mains dans les poches et avançait sans chercher à suivre le rythme des premières années qui les dépassaient. Trois semaines d’hôpital et de soins avaient suffi pour qu’on le déclare apte à reprendre les cours, mais son flanc protestait encore chaque fois qu’il respirait trop profondément ; Issa l’avait compris sans qu’ils aient besoin d’en parler, puisqu’il ralentissait d’un demi-pas lorsque la foule se resserrait.
« Franchement, ça m’a pas manqué, et je serais bien resté encore quelques jours à l’hôpital si on m’avait laissé regarder les matchs tranquille ; là, on va surtout récupérer trois semaines de cours d’un coup. »
Issa ajusta ses lunettes neuves d’un doigt, puis consulta le programme qui s’était ouvert au-dessus de son relais de poignet.
« Normalement, on rattrape la théorie aujourd’hui, donc il n’y aura pas d’évaluation ; tu peux arrêter de t’inquiéter pour ça, même si les examens blancs qu’on a ratés vont forcément revenir dans le planning. »
Tariq aurait préféré qu’il s’arrête à la première moitié de la phrase. Les examens pouvaient attendre au moins jusqu’à ce qu’il ait passé le portail sans avoir l’impression qu’on lui comprimait le flanc à chaque respiration un peu profonde.
J’aurais dû profiter davantage du lit.
Le flot des élèves grossissait à l’approche des contrôles, accompagné par les annonces de rentrée et le bruit des accréditations validées en série. Quelques groupes se reformaient après les semaines d’interruption, d’autres occupaient déjà les panneaux de cours, et tout ce mouvement donnait à l’Académie une apparence presque normale tant qu’on ne regardait pas trop longtemps les vitrages remplacés ou les piliers dont la base avait été reprise.
Un moteur se détacha du brouhaha par sa régularité, assez grave pour attirer l’attention sans couvrir les conversations, et une longue voiture noire glissa jusqu’à la zone réservée aux professeurs et aux gradés. Plusieurs élèves se retournèrent avant même qu’elle soit complètement arrêtée.
Tariq suivit la carrosserie du regard, puis la portière arrière.
« Il roule sur l’or, ce type ; je veux bien savoir qui il essaie d’impressionner à sept heures du matin. »
Issa observa la silhouette derrière la vitre quelques secondes de plus que lui.
« Je crois surtout que tu vas reconnaître la personne qui descend de l’autre côté. »
La première portière libéra un homme blond vêtu d’un costume sombre, puis la seconde s’ouvrit sur une jeune femme en uniforme de l’Académie.
Tariq cessa d’avancer.
Dina.
Le vêtement était neuf, le col encore raide, et elle gardait une attention discrète dans sa manière de poser le pied, comme quelqu’un qui n’avait pas complètement oublié une blessure récente. À côté d’elle, l’homme blond referma la portière et lui adressa quelques mots que Tariq n’entendit pas à cette distance.
Il connaissait assez peu Dina pour ne pas savoir ce qu’elle ferait après l’hôpital, mais pas au point de s’attendre à la voir apparaître ici sans prévenir. Thiago avait parlé de protection ; Tariq n’avait rien entendu sur une rentrée à l’Académie.
Issa, lui, semblait avoir reconnu l’homme.
Tariq remit cette question à plus tard et traversa la cour vers elle.
Dina avait eu le temps de comprendre, pendant les quelques secondes où la voiture s’était arrêtée, qu’arriver discrètement n’était plus une option.
Les conversations autour de la zone réservée avaient baissé juste assez pour rendre chaque mouvement plus visible, et son uniforme neuf n’aidait pas : le tissu n’avait pas encore pris la forme de ses épaules, le col frottait contre sa nuque, et la bande sous sa veste rappelait sa présence chaque fois qu’elle se redressait trop vite.
Alexei Korolev referma la portière, puis vérifia brièvement son relais.
« Vous n’étiez pas obligé de traverser la moitié de la ville pour moi, surtout avec tout ce que la Commission a encore à gérer après le Bâtiment 4. »
La réponse d’Alexei resta tenue, comme depuis qu’elle l’avait rencontré par l’intermédiaire de Thiago.
« Le détour n’est pas un problème, Dina, et Vane m’a demandé de m’assurer que ton arrivée se passe correctement ; si ta blessure recommence à tirer pendant la journée, tu vas au service médical au lieu de la laisser s’aggraver, et si quelque chose te met réellement en difficulté, tu peux me contacter. »
Une rafale passa le long des marches et souleva les pans de plusieurs uniformes autour d’eux. Dina attendit qu’une gêne sous son bandage se calme avant de répondre ; Alexei n’avait pas besoin de savoir qu’elle avait déjà calculé combien d’heures elle pouvait tenir avant de devoir refaire le pansement.
« D’accord, et merci pour les démarches avec monsieur Vane ; je vais déjà essayer de passer l’examen d’entrée sans donner au service médical une raison de me renvoyer à l’hôpital. »
Alexei confirma l’heure sur son relais, lui souhaita bon courage et remonta dans le véhicule, qui quitta la zone réservée sans attirer moins de regards qu’à son arrivée.
Dina resta au pied des marches. Dire oui à l’Académie avait été simple dans une chambre d’hôpital, quand le choix se résumait à continuer d’avancer ou rester sous protection en attendant la suite ; ici, ce même choix avait des couloirs, des centaines d’élèves et un uniforme qui la désignait déjà comme quelqu’un censé connaître les règles. Elle avait accepté l’idée avant de retrouver la foule, et la différence se mesurait maintenant dans chaque tête qui se tournait vers elle.
J’aurais préféré commencer avec dix personnes.
Une voix connue coupa la rumeur avant qu’elle se décide à franchir seule les contrôles.
« Dina, attends-nous. »
Tariq arrivait avec Issa depuis l’autre côté de la cour. La marche de Tariq restait un peu mesurée, et les nouvelles lunettes d’Issa lui donnèrent un détail suffisamment banal auquel s’accrocher pour que le portail redevienne un endroit moins étranger.
« Vous tombez bien, parce que je connais le nom du bâtiment et à peu près rien d’autre ; monsieur Vane m’a expliqué le dossier, pas le plan du campus. »
Tariq prit le temps d’observer son uniforme, puis indiqua la sortie où la voiture avait disparu.
« Tu nous avais pas dit que tu venais aujourd’hui, et encore moins qu’un Korolev te déposerait devant tout le monde ; pendant une seconde, j’ai cru qu’on avait raté une partie de l’histoire. »
Les élèves qui passaient près d’eux ralentissaient encore, même si personne ne s’arrêtait assez longtemps pour assumer sa curiosité. Dina plaça la sangle de son sac sur l’épaule qui sollicitait le moins son flanc.
« Monsieur Vane s’est arrangé avec le Directeur Nazari pour que mon dossier passe par une admission exceptionnelle ; certaines informations restent classifiées, et j’ai encore l’examen d’entrée à passer aujourd’hui. Alexei travaille dans sa division depuis plusieurs années, donc il m’a déposée en venant. »
Issa avait gardé les yeux sur la voiture jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
« Les Korolev ne sont pas nombreux dans ce pays, et leur famille est connue pour la cristallographie ; si Vane travaille avec lui depuis quatre ans, ça explique au moins pourquoi il l’a choisi pour t’accompagner. »
Dina chercha parmi les élèves qui entraient depuis les résidences. Soura lui avait confirmé la veille qu’il serait au portail, et elle ne voyait ni ses cheveux bruns ni la silhouette qu’elle aurait dû repérer sans difficulté au milieu des uniformes.
« Soura devait m’attendre ici pour me guider, mais je le vois nulle part ; il m’avait pourtant confirmé qu’il serait là. »
Issa rangea son relais dans sa manche.
« Il est arrivé ici il y a trois semaines et il se perd encore entre certains couloirs, donc ça ne m’étonnerait pas qu’il soit parti au mauvais portail ; on peut te guider jusqu’au bloc central en attendant qu’il nous retrouve. »
Le mouvement de la foule les obligea à se rapprocher des contrôles, et une autre voix arriva depuis leur gauche avant qu’ils reprennent la marche.
« Vous êtes tous là depuis longtemps ? Je pensais être en retard. »
Leila les rejoignit avec son sac de cours contre la hanche, puis sa phrase suivante changea lorsqu’elle reconnut Dina dans l’uniforme.
« Thiago m’avait dit qu’il essayait de faire accepter ton dossier, mais je pensais que l’évaluation viendrait avant l’uniforme ; au moins, tu n’auras pas à découvrir le bâtiment seule. »
Dina pinça brièvement le col trop raide entre deux doigts.
« L’examen est prévu dans la matinée, et pour l’instant j’essaie surtout de ne pas me tromper de salle avant même d’y arriver. »
Issa chercha derrière Leila.
« Kaïs n’est pas avec toi ? »
Leila déplaça son sac lorsqu’un groupe chargé de matériel passa entre eux et les contrôles.
« Non, il doit être au Bloc Sud ; il s’y entraîne tous les matins depuis qu’il est sorti, même si son bras n’a pas encore récupéré toute sa mobilité. »
La réponse ramena à Dina l’image de Kaïs dans le laboratoire, le bras déjà abîmé, puis le béton et la pluie de la dernière nuit. Trois semaines pouvaient remettre un uniforme sur quelqu’un ; pour le reste, elle n’avait aucune raison de supposer que le calendrier suffisait.
Tariq resserra un peu sa veste contre son flanc.
« On le trouvera là-bas après l’entrée, alors. »
Les capteurs du portique lurent leurs signatures thermiques et leurs accréditations en quelques secondes. La lumière au-dessus de Dina resta jaune plus longtemps que celle des autres, puis passa au blanc lorsque son dossier temporaire fut reconnu.
Au moins, ça fonctionne.
Le grand hall s’ouvrit derrière les portes avec son marbre clair, ses baies hautes et le mélange de voix des deux niveaux. Dina n’avait connu depuis son retour que l’hôpital, les locaux de la Commission et les trajets encadrés ; ici, personne ne venait pour elle, et cette indifférence aurait dû être reposante si une partie du hall ne s’écartait pas déjà devant Tariq, Issa et Leila.
Issa lui indiqua les couloirs latéraux pendant qu’ils avançaient.
« Le pôle central dessert les amphithéâtres à droite, avec la thermodynamique, la mécanique des fluides et la géométrie spatiale ; les laboratoires sont plus loin, et les blocs d’entraînement ont leurs propres accès pour éviter de mélanger les exercices avec les cours. »
Dina mémorisa les directions lumineuses au sol, puis les oublia presque lorsqu’un groupe de deuxième année quitta le centre du passage à leur approche. Plus loin, deux élèves interrompirent leur conversation assez longtemps pour les laisser passer, et un troisième murmura derrière un panneau de cours sans baisser suffisamment la voix.
« C’est eux, ceux de l’Escouade 4, et Kaneshiro est avec eux. »
Les regards revenaient sur Tariq et Issa, glissaient sur Leila, puis s’arrêtaient une seconde de plus sur Dina parce qu’elle était inconnue. Personne ne venait parler.
Elle avait vu des enfants éviter une porte derrière laquelle on pratiquait certaines expériences ; le mouvement du hall n’avait rien de comparable, mais son corps reconnut malgré elle la logique d’un espace qu’on préfère laisser libre. Ce n’était pas la peur qu’elle avait connue en Russie, et elle n’allait pas mélanger les deux, pourtant le réflexe social lui était familier : certains noms finissaient par modifier la distance entre les gens.
« Ils vous évitent depuis l’attaque ? »
Tariq ne chercha pas la provenance des murmures.
« Ça avait commencé après la simulation, et c’est devenu plus visible après le Bâtiment 4 ; la plupart savent juste qu’on est partis avec la Commission et qu’une menace Rouge a été neutralisée, donc le reste se remplit avec des rumeurs. »
Issa attendit qu’un groupe leur laisse l’accès à l’escalier.
« Les rapports publics ne disent pas grand-chose sur ce qui s’est passé sous terre, et c’est probablement mieux comme ça ; on a seulement droit à plus d’espace dans les couloirs qu’avant. »
La réponse convenait à Dina. Les douze femmes, Anna, Kazuki et le corps d’Arama sous la pluie n’avaient rien à faire dans les conversations d’élèves qui cherchaient seulement à savoir pourquoi certains noms revenaient dans les rapports.
Une double porte blindée les éloigna du bruit du hall, et l’air du Bloc Sud arriva plus chaud, chargé d’ozone et de poussière minérale. La passerelle intérieure surplombait une arène d’une centaine de mètres dont les murs étaient plaqués de titane.
Une détonation fit vibrer la vitre blindée.
Kaïs se trouvait en contrebas devant un bloc de béton armé, les avant-bras encore couverts de bandes de maintien. Il recula après l’explosion, attendit que la poussière retombe, puis déposa une nouvelle quantité de fluide sur une autre cible sans relever la tête vers la passerelle.
Leila posa son sac près de la rambarde.
« Je savais qu’il serait ici ; aucun médecin ne lui a prescrit de pulvériser du béton avant le petit-déjeuner, mais il a repris tous les matins depuis sa sortie. »
Le trait arracha à Dina un bref mouvement des lèvres, le premier depuis qu’elle avait quitté la voiture.
Tariq resta en retrait de la zone où la poussière remontait.
« Son bras droit le gêne encore, alors il travaille surtout le contrôle avec l’autre ; il faisait déjà ça avant qu’on reprenne les cours. »
Dina observa les parois renforcées, la largeur de l’arène et les impacts accumulés sur les blocs d’exercice. L’Académie qu’elle avait imaginée ressemblait davantage à des salles de cours avec du Spirit ajouté par-dessus ; celle-ci avait prévu dès ses fondations que certains élèves pourraient faire éclater du béton, contrôler l’eau ou modifier leur propre fréquence, puis revenir en amphithéâtre une heure plus tard.
« Je pensais que ce serait plus proche d’une école normale, avec des salles adaptées au Spirit ; là, j’ai surtout l’impression que tout a été pensé dès le départ pour des élèves capables de faire ce genre de dégâts. »
Issa resta près de la rambarde.
« Les filières ordinaires ressemblent davantage à ce que tu imagines, et beaucoup d’étudiants passent plusieurs années ici sans travailler directement avec la Commission ; les séminaires et les évaluations spéciales servent surtout à repérer ceux qui veulent aller vers ce genre de parcours. »
En bas, Kaïs déposa une nouvelle goutte sur le béton, recula de deux pas et déclencha l’explosion avec assez de retenue pour fissurer le bloc au lieu de le pulvériser entièrement.
Dina posa les doigts sur la lanière de son sac. Son examen d’entrée approchait, et elle avait désormais une idée un peu plus précise du genre d’endroit qui allait décider si elle pouvait rester.
Kaïs ne leva pas la tête.