Chapitre 63
La ventilation du bureau ramenait depuis le plafond une odeur de métal chauffé et de désinfectant qui ne disparaissait plus vraiment depuis le début des réparations. Derrière la baie, les plateformes techniques glissaient le long de la façade de la Commission, s’arrêtaient devant une section endommagée, puis repartaient avec une régularité que Thiago avait fini par ne plus entendre qu’au moment où elle se rompait.
Vingt et un jours s’étaient écoulés depuis la destruction du Bâtiment 4.
Les rapports alignés au-dessus de sa surface de travail donnaient pourtant l’impression que l’affrontement s’était terminé la veille. Plusieurs quartiers restaient sous surveillance structurelle, les conduites souterraines avaient dû être inspectées sur des kilomètres, et certaines fissures provoquées par la propagation du Laser Tectonique continuaient d’apparaître sur les cartes à mesure que les équipes descendaient plus profondément.
Thiago valida le déplacement d’un groupe vers le secteur ouest, puis ramena son bras contre l’accoudoir lorsque son épaule tira jusque dans le haut de son dos.
L’Ancrage Spatial Total ne lui brûlait plus les nerfs comme les premiers jours. Son corps n’avait simplement pas oublié ce qu’il lui avait demandé de maintenir.
Les médecins, eux, avaient déjà commencé à employer l’expression « reprise progressive ».
Thiago n’avait pas encore décidé ce qu’ils mettaient derrière ce mot.
Trois coups traversèrent la porte blindée pendant qu’une plateforme passait devant la baie.
« Entrez. »
Le panneau disparut dans le mur et la secrétaire de la division s’arrêta dans l’ouverture, une plaque de données souple fixée contre son avant-bras.
« Le Directeur Nazari est arrivé pour votre rendez-vous, Capitaine. Le service médical a également renouvelé sa demande de contrôle pour cet après-midi. »
Thiago referma le rapport qu’il consultait.
« Faites entrer le Directeur. Je confirmerai l’horaire avec le service médical après notre entretien. »
Elle acquiesça et s’écarta.
Les pas qui approchèrent ensuite se distinguaient à peine sur le revêtement du couloir. Mazen Nazari entra seul, vêtu d’une veste sombre sans ornement familial apparent, et la lumière du plafond se déforma brièvement au voisinage de son épaule lorsqu’il franchit l’encadrement.
Thiago connaissait cet effet depuis plusieurs années. Il en avait vu assez pour savoir qu’il venait du Spirit de Mazen, mais jamais suffisamment pour prétendre en comprendre les limites.
Mazen prit place devant le bureau tandis que la porte se refermait derrière lui.
« Tes médecins t’ont donc autorisé à reprendre le travail. J’espère qu’ils ont fixé des limites plus sérieuses que celles que tu sembles t’imposer toi-même. »
Thiago écarta les rapports de reconstruction afin de dégager la surface entre eux.
« Ils en ont fixé plusieurs, et je les connais. Si tu es venu pour le rapport final sur l’artefact, les équipes ont terminé ce qu’elles pouvaient tirer des fragments. »
La dernière reconstruction du cube apparut au-dessus du bureau. Certaines chambres internes demeuraient nettes, tandis que d’autres n’existaient plus que sous forme de volumes translucides indiquant l’absence de données exploitables.
Mazen parcourut lentement l’image.
« J’ai lu la conclusion. Le fonctionnement ne peut pas être restauré, la structure énergétique s’est effondrée avec l’objet et les fragments restants ne répondent plus comme avant sa destruction. Je préfère cette situation à celle dans laquelle nous nous trouvions lorsqu’il était encore actif sous l’Académie. »
Thiago laissa le cube tourner entre eux.
Cette formulation le gênait depuis qu’il avait parcouru les premières conclusions du dossier. Mazen ne cherchait pas à récupérer l’objet. Il ne demandait pas davantage de temps aux laboratoires. Pour quelqu’un dont la famille avait consacré autant de moyens à l’étude du Spirit, cette absence d’attachement méritait une explication.
« La Commission a découvert l’existence de cet artefact le jour où Morgen l’a utilisé contre les étudiants. Il pouvait absorber des réserves de Spirit à grande échelle, personne n’en connaissait les réactions complètes et il se trouvait pourtant sous l’Académie Centrale. Avant de parler de ce qu’on a perdu avec sa destruction, j’ai besoin de savoir comment il est arrivé là. »
Un forage se mit en marche plusieurs étages plus bas. La vibration remonta dans le mobilier, puis diminua progressivement.
Mazen posa deux doigts près de la projection sans la toucher.
« Cette partie aurait dû se trouver dans les archives de la Commission depuis longtemps. Elle n’y est pas parce que j’ai choisi de conserver l’affaire dans un cercle restreint, et je n’ai aucune raison de te présenter cette décision comme meilleure qu’elle ne l’était. »
L’aveu venait trop facilement pour que Thiago perde du temps à essayer de l’arracher autrement.
« Alors raconte-moi depuis le début. »
Mazen observa encore un instant les volumes incomplets du cube.
« L’objet a été récupéré par Samui, à l’époque où il exerçait encore comme Capitaine en Chef. Un météore menaçait une île habitée. Il l’a intercepté avant l’impact, et les équipes envoyées récupérer les fragments ont trouvé cette structure intacte à l’intérieur de la roche. Rien ne permettait d’identifier son fabricant ni de déterminer depuis combien de temps elle voyageait. »
Le nom de Samui déplaça aussitôt la conversation vers une partie de la vie de Thiago que les rapports officiels ne contenaient pas.
Le bureau de Levi. La pluie sur les manteaux. Un nourrisson confié aux Vane parce qu’un autre nom aurait suffi à le condamner à une existence décidée avant même qu’il apprenne à parler.
Soura portait encore aujourd’hui le nom Sayal sans connaître l’origine qu’on lui avait retirée.
Thiago avait gardé ce secret dix-neuf ans. L’affaire Arama n’avait fourni aucune raison de le lui jeter au visage au milieu de ses blessures.
Il revint au cube.
« Samui récupère donc un objet intact dans un météore, comprend qu’il ne sait pas ce qu’il tient et le ramène malgré tout sur Terre. Cette partie lui ressemble. Ce que je ne comprends toujours pas, c’est pourquoi il te le confie. »
« Parce qu’il voulait une analyse hors des circuits ordinaires. Les Nazari avaient déjà accès à des moyens qu’il jugeait plus adaptés que ceux des laboratoires généralistes, et il craignait qu’une diffusion trop large de l’information attire des acteurs incapables de mesurer le risque. J’ai accepté de l’étudier. »
Thiago rappela un ancien relevé de densité. Les courbes se superposèrent au cube avec des variations qu’aucun modèle terrestre n’avait réussi à reproduire.
« À quel moment as-tu décidé qu’un sous-sol d’Académie constituait l’endroit approprié pour conserver quelque chose dont tu ne pouvais même pas prévoir la densité ? »
Mazen ne quitta pas les courbes.
« Lorsque j’ai compris que je pouvais contrôler les accès à cette installation mieux que ceux d’un site extérieur. L’objet restait instable, mais il ne manifestait alors aucun comportement comparable à ce que Morgen a provoqué. J’ai privilégié le contrôle du lieu au partage de l’information. C’était mon choix. »
La distinction comptait. Mazen ne déplaçait pas la responsabilité vers Samui, vers Morgen ou vers Vang.
Thiago avait interrogé assez de responsables après des opérations ratées pour reconnaître ceux qui reconstruisaient leur propre décision afin d’y trouver une excuse. Mazen ne le faisait pas.
Cela ne réparait rien.
« Morgen n’aurait quand même jamais dû atteindre cette zone sans aide interne. »
« Non. Quelqu’un lui a ouvert une route à travers un système dont les accès auraient dû l’arrêter bien avant. »
Vang revint à l’esprit de Thiago, enfermé dans cette salle où son implant l’avait tué avant qu’il puisse livrer tout ce qu’il savait. Son comportement avait paru suspect trop tard, une fois chaque anomalie replacée à côté des autres.
« On avait déjà des signes de compromission avant de comprendre leur portée. Vang en faisait partie. Si le réseau d’Arama pouvait modifier les accès assez profondément pour guider Morgen jusqu’au cube, le problème avait commencé bien avant l’assaut. »
Mazen fit disparaître les courbes.
« C’est également ma conclusion. Nous avons conçu des protections en supposant que la menace chercherait à entrer. Nous avons consacré moins d’attention à ceux qui possédaient déjà les autorisations nécessaires pour circuler. Vang aurait dû être examiné plus tôt. »
Thiago posa l’index contre le bord de la surface.
La chaîne des responsabilités pouvait encore remonter longtemps, mais le premier déplacement restait celui de Samui. L’idée arracha à Thiago le seul amusement que le dossier lui inspirait encore.
« Il pouvait arrêter un météore avant qu’il rase une île, mais dès que le danger cessait de lui tomber directement dessus, il trouvait toujours quelqu’un d’autre pour gérer la partie compliquée. »
Mazen abaissa légèrement les yeux vers la projection.
« Il avait confiance dans les personnes auxquelles il confiait ce qu’il ne maîtrisait pas. Dans ce cas précis, cette confiance ne dispense personne de ses propres décisions. »
La réponse coupa court à toute nostalgie.
Thiago observa de nouveau l’objet.
Il avait voyagé à travers l’espace enfermé dans une masse rocheuse, survécu à l’interception de Samui, puis réagi au Spirit d’une manière qu’aucun laboratoire n’avait entièrement comprise. Arama avait parlé d’un marché extérieur au monde terrestre ; jusqu’ici, Thiago pouvait encore classer une partie de ces paroles parmi les connaissances impossibles à vérifier.
Le cube rendait cette prudence plus difficile.
Une notification attendait depuis plusieurs minutes au bord de son espace de travail. Thiago l’ouvrit et la silhouette verticale du Pic Lunaire remplaça l’artefact.
Le statut affiché sous la structure tenait en un seul mot : OUVERT.
Mazen fixa immédiatement la projection.
« Les premières demandes familiales sont déjà arrivées. »
« J’imagine que personne n’a attendu que la Commission ou l’Académie définisse les règles avant de préparer ses équipes. »
« Les règles générales existent. Ce qui commence maintenant concerne leur interprétation, les priorités d’accès et les personnes que chaque institution voudra faire monter. Une structure capable de fournir des ressources absentes de Terre modifie forcément l’équilibre entre ceux qui peuvent y entrer et ceux qui restent au pied. »
La projection remonta jusqu’au nombre 750.
Thiago connaissait les données générales. Ce qui l’intéressait davantage se trouvait dans la manière dont Mazen les reliait à la situation présente.
« Les archives restent aussi incomplètes que dans mes souvenirs ? »
Mazen ouvrit deux dossiers anciens.
« La majorité des étages n’a jamais produit de documentation continue. Certaines équipes sont revenues avec des fragments d’information, d’autres ont renoncé, et plusieurs ascensions se sont terminées sans rapport exploitable. Dans toute l’histoire enregistrée de la sélection, deux hommes seulement ont atteint le sept cent cinquantième étage et laissé un dossier que nous considérons comme valide : Samui d’abord, puis Void bien plus tard. »
Voir leurs deux noms sur la même projection rappela à Thiago le niveau réel auquel le Pic avait autrefois sélectionné ceux qui tentaient son sommet.
Les générations suivantes n’avaient pas manqué de combattants ambitieux. Elles avaient simplement rencontré leurs propres limites avant le dernier étage.
Thiago ouvrit les premières demandes reçues des représentants familiaux.
« Les cinq Familles vont toutes présenter leur présence comme nécessaire. Les raisons changeront selon celle qui parle, mais aucune ne regardera le Pic comme une simple épreuve académique. »
« Elles ne le peuvent plus. Leur monopole sur le Spirit a disparu en 2054, mais leurs archives, leurs réseaux et les combattants formés avant l’universalisation existent toujours. Le Pic leur offre un endroit où ces avantages peuvent redevenir déterminants. »
Thiago avait assisté à suffisamment de réunions avec leurs représentants pour connaître la suite : chaque intérêt serait formulé comme une responsabilité héritée, chaque demande comme une mesure de stabilité.
Cette fois, les ressources concernées pouvaient venir d’au-delà de la Terre.
Il ouvrit les dossiers de terrain d’Issa, Kaïs, Raad, Tariq, Leila et Soura.
« Je veux que ceux-là passent par une préparation directe avant les sélections. Aris et Ornella ont travaillé avec eux sous le Bâtiment 4, et leurs rapports montrent la même chose que le mien : ils ont des lacunes, mais ils ont déjà dû fonctionner dans des situations où les règles apprises en cours ne suffisaient plus. »
Mazen fit apparaître le calendrier académique. Trois semaines d’absence occupaient une place difficile à ignorer.
« Plusieurs sortent à peine de restrictions médicales. Leur survie face à Arama ne remplace ni les cours manqués ni une récupération complète. »
Thiago s’y attendait.
Il ouvrit les dossiers un à un.
« Issa a poussé son système nerveux jusqu’aux troubles visuels. Kaïs a terminé avec un bras inutilisable. Raad a forcé son Revêtement dans un combat où son adversaire maîtrisait mieux la foudre que lui. Soura a ouvert une Autorité de Domaine qu’il ne pouvait pas soutenir longtemps, et Tariq a perdu connaissance avant la fin de l’opération. Je ne te demande pas de considérer ces blessures comme des preuves qu’ils sont prêts. »
Mazen parcourut les annotations laissées par les Capitaines.
« Qu’est-ce que tu veux alors préserver de cette expérience ? »
« Leur capacité à corriger un plan lorsqu’il cesse de fonctionner. Issa a continué à analyser malgré sa surcharge, Raad a utilisé les propriétés de sa propre foudre au lieu de chercher à dépasser Nida en puissance, Soura a travaillé avec les ressources présentes sur place sans connaître d’avance le résultat, et Kaïs a dû contrôler ce qu’il détruisait parce que frapper plus fort aurait aggravé la situation. Ils ont commencé à comprendre qu’un pouvoir utile dépend du moment, de l’information disponible et de la personne avec laquelle on l’emploie. »
Les dossiers restèrent ouverts entre eux.
« Je veux trois à quatre semaines pour travailler ce qui leur manque. Ils rattrapent la théorie en parallèle, ils reprennent physiquement selon les limites médicales, et la préparation s’arrête pour celui qui ne tient pas. Le Pic ne sera pas l’endroit où on découvrira qu’on les a surestimés. »
Mazen consulta encore le calendrier.
« Dans ces conditions, j’accepte le principe. Il n’y aura aucun raccourci académique, et leur participation aux sélections dépendra de leur état réel au moment venu. Aris et Ornella pourront organiser la même préparation pour les recrues qu’ils suivent. »
Thiago referma les dossiers.
C’était tout ce qu’il cherchait sur ce point.
Mazen remplaça ensuite le calendrier par un fichier plus restreint.
Le nom de Dina apparut au-dessus de la surface.
« Il reste ta seconde demande. La protection temporaire a été validée, et je suis disposé à recevoir Dina à l’Académie pour une évaluation complète. Son admission restera conditionnée aux mêmes exigences de contrôle qu’une autre candidature exceptionnelle, adaptées à son état médical. »
Thiago revit le bandage rougi qu’elle portait encore lorsqu’il avait quitté sa chambre d’hôpital. Trois semaines ne transformaient pas une perforation abdominale en détail administratif.
« Les médecins ont défini ce qu’elle peut reprendre sans rouvrir la plaie. Je veux qu’on respecte cette limite et qu’on évalue réellement son contrôle, sans utiliser son passage par le laboratoire russe pour justifier une nouvelle série d’expériences sur elle. »
Une grande partie du dossier demeurait masquée par les restrictions de la Commission.
Mazen le consulta sans chercher à ouvrir les sections verrouillées.
« Son origine restera confidentielle dans le circuit académique. La version accessible indiquera qu’une civile disposant d’une capacité atypique a été placée sous protection de la Commission et présentée pour évaluation. Les personnes autorisées à connaître son lien avec M.R. conserveront cette information à leur niveau actuel. »
Thiago fit apparaître les relevés de la flamme azur, notamment ceux enregistrés lorsqu’elle avait altéré les structures corrompues d’Arama.
« Ça suffit. Elle a passé trop d’années dans des endroits où d’autres personnes décidaient de la valeur de son corps à sa place. Si elle entre ici, je veux qu’elle sache pourquoi on l’évalue et ce qu’on mesure. »
Mazen rapprocha le dossier.
« Ce sera le cas. Son niveau sera déterminé par ses émissions, son contrôle et ce qu’elle peut reproduire sans mettre sa santé en danger. Son statut de survivante ne la transformera pas en matériel de recherche. »
Une plateforme se détacha de la façade opposée et libéra la lumière qu’elle masquait depuis plusieurs minutes.
Mazen referma le dossier de Dina.
« Son identité doit néanmoins rester protégée. Si les Patriarches apprennent qu’une survivante de M.R. capable d’agir sur la corruption se trouve ici, plusieurs Familles chercheront à établir un contact, chacune avec ses propres intérêts. L’Académie devra être capable de lui garantir un cadre avant que cela arrive. »
Thiago transféra l’autorisation vers son espace personnel.
Les rapports de reconstruction, le Pic Lunaire et le dossier de Dina occupaient désormais la même surface de travail. Trois semaines plus tôt, il aurait traité chacun séparément. L’ouverture du Pic venait de rapprocher des affaires qui n’avaient jusque-là partagé que les mêmes noms dans quelques rapports confidentiels.
La notification médicale reparut au bord du bureau.
Cette fois, Thiago valida l’horaire du contrôle avant de fermer l’interface.
« Je prends les recrues en préparation. Pour Dina, je préfère qu’elle entre dans un cadre dont nous connaissons les règles avant que les cinq Familles commencent à s’intéresser sérieusement à elle. »
Mazen récupéra ses dossiers, tandis que derrière la baie une nouvelle plateforme venait déjà prendre la place de celle qui avait terminé ses réparations.
Au-dessus du bureau, le Pic Lunaire resta seul affiché.
Son étage supérieur portait toujours le même nombre.
750.