Chapitre 62
La chambre de Dina ne ressemblait plus à celle qu’elle avait quittée quelques heures plus tôt.
Le mur face au lit diffusait une lumière douce adaptée au matin, et une surface médicale suivait ses constantes sans câble apparent. Sur la tablette intégrée au mobilier, un verre d’eau attendait près d’un sachet de comprimés encore fermé.
Dina n’avait touché ni à l’un ni à l’autre.
La bande autour de son abdomen avait été remplacée par un maillage de régénération hospitalier. La plaie ne saignait plus, mais les tissus internes restaient fragiles et chaque changement de position envoyait une douleur sourde jusque dans son dos.
Anna supportait bien pire dans cette cuve.
Elle chassa la comparaison.
La porte coulissa.
Thiago entra seul.
Son manteau avait disparu au profit d’une veste sombre de la Commission. Plusieurs bandes de maintien passaient sous son col, et son bras gauche manquait encore de souplesse malgré le Maillage Interne qui lui avait évité le pire.
Dina regarda derrière lui.
« Vous êtes venu me dire que je peux partir ? »
Thiago prit la chaise située près du mur et la rapprocha du lit.
« Je suis venu te parler de ce qui se passe si tu pars. »
Dina s’adossa avec prudence.
« Ça commence bien. »
Thiago laissa passer la remarque.
« Ton identité n’est plus seulement dans les dossiers d’Arama. Trop de gens t’ont vue utiliser tes flammes. Les rapports de terrain vont circuler dans la Commission et les Cinq Familles vont finir par demander accès aux données. »
Dina observa la lumière pâle du mur.
« Elles n’ont pas autorité sur la Commission. »
« Non. Et c’est une bonne chose. »
Thiago posa ses avant-bras sur ses cuisses.
« Ça ne les empêche pas de déposer des demandes de recherche, d’approcher l’Académie ou de chercher qui tu es. Ton pouvoir purifie une Suppuration sans brûler le tissu sain. Pour certains laboratoires, tu es une question à laquelle ils voudront répondre. »
Encore un laboratoire.
Dina sentit sa main se crisper contre le drap et la relâcha.
« Et votre solution ? »
« Une protection officielle. »
Elle le regarda.
Thiago poursuivit avant qu’elle imagine autre chose.
« Pas un contrat de soldat. Pas aujourd’hui. La Commission peut te placer sous protection en tant que témoin principal de l’affaire Arama et survivante d’un programme lié à M.R. Ça bloque une grande partie des demandes extérieures. »
« Pour combien de temps ? »
« Le temps de te donner une situation qui t’appartient. »
Dina attendit la suite.
Thiago se redressa contre le dossier.
« L’Académie accepte les admissions tardives dans des cas particuliers. Ton dossier en est un. Je peux soutenir une candidature auprès de Nazari. Il décidera si tu entres et à quel niveau après évaluation. »
Dina eut un rire bref.
« Vous venez de voir ce que je fais et votre première idée, c’est de me remettre à l’école ? »
« Ma première idée, c’est de t’éviter une cellule ou un laboratoire. L’école arrive après. »
Elle ne trouva rien à répondre tout de suite.
L’Académie.
Kazuki aurait probablement trouvé ça drôle.
Anna aurait posé cent questions sur les chambres, les cours et les repas avant de demander où se trouvait l’atelier le plus proche.
Dina regarda ses propres mains.
« Et après l’Académie ? »
« Après, tu choisis. »
Thiago ne changea pas de ton.
« Si tu veux travailler avec la Commission, tu passeras les sélections comme les autres. Si tu veux autre chose, tu auras au moins un dossier légal, une formation et assez de gens capables de dire aux Familles de te laisser tranquille. »
« Votre division comprise ? »
« Si tu la veux. »
Dina le fixa plusieurs secondes.
La proposition ne ressemblait pas à celle d’Arama.
Thiago ne lui expliquait pas ce qu’elle devait devenir. Il lui construisait du temps avant qu’elle ait à répondre.
Ça devrait être normal.
Cette pensée lui laissa un goût étrange.
« Vous avez déjà envoyé la demande de protection ? »
« Oui. »
Dina releva les yeux.
« Donc cette partie-là, vous l’avez décidée sans moi. »
Thiago ne chercha pas d’excuse.
« Oui. Parce qu’en attendant ta réponse, ton nom restait exposé. Tu peux me demander de la retirer. »
Dina resta silencieuse.
« Et la candidature ? »
« Je n’envoie rien sans ton accord. »
Elle prit enfin le verre d’eau.
Le froid du verre fit du bien à ses doigts.
« Envoyez-la. »
Thiago se leva.
Dina but une gorgée avant de reprendre.
« Capitaine. »
Il s’arrêta près de la porte.
« Merci de ne pas m’avoir expliqué ce que je devais vouloir. »
Thiago resta immobile un instant.
« J’ai déjà vu ce que ça coûte quand des adultes prennent ce genre de décision à la place des autres. »
Quelque chose passa dans son regard.
Dina n’en connaissait pas la raison.
La porte se referma derrière lui.
Elle resta avec le verre entre les mains.
Une école, alors.
Pour la première fois depuis la Russie, le prochain endroit où elle irait ne serait ni une fuite, ni une cachette, ni un laboratoire.
À des années-lumière du système solaire, Quaria recevait une lumière blanche qui ne venait d’aucun soleil visible depuis la plateforme de départ.
Les villes quariennes n’avaient pas recouvert les continents. Elles descendaient dans la roche en couches ouvertes, reliées par des structures qui utilisaient les gradients thermiques et le noyau planétaire comme source d’énergie.
La civilisation était classée 1,88 sur l’échelle de Kardashev.
Kururu connaissait le chiffre depuis l’enfance.
Il le trouvait beaucoup moins impressionnant depuis qu’il avait commencé à voyager.
Quaria exploite presque tout ce qu’une planète peut lui offrir et nous restons provinciaux dès que Chiji entre dans la comparaison.
Ses pieds traversèrent la plateforme sombre.
Sa peau gris clair ne portait aucun vêtement technique visible. Les motifs bleus qui couraient le long de ses bras et de son cou accomplissaient déjà ce travail : température, échanges gazeux, pression interne, adaptation aux milieux étrangers.
Son vaisseau l’attendait au bord de la plateforme.
La coque noire n’avait ni réacteur apparent ni tuyère. Des cellules intégrées à sa surface absorbaient le rayonnement disponible avant de le convertir dans le système qui courbait la métrique autour de l’appareil.
Kururu posa la main sur la coque.
Le bord reconnut ses motifs.
Une ouverture apparut.
« Chiji. »
Aucune poussée ne suivit.
L’espace se contracta devant le vaisseau et s’étendit derrière lui.
Quaria disparut.
Le trajet ne dura presque rien pour Kururu.
Chiji occupa tout son champ de perception dès la sortie.
La planète elle-même n’était qu’une partie du complexe. Des structures orbitales s’étendaient au-delà de ce qu’un regard biologique pouvait suivre, relayées par des réseaux de collecte connectés à des systèmes stellaires entiers.
Civilisation de type 3.
Le Gouvernement Interstellaire avait accès à une production énergétique à l’échelle galactique.
Et ils continuent à convoquer les émissaires dans des salles avec des portes.
Cette contradiction agaçait Kururu depuis sa première visite.
La gravité du port s’ajusta à son organisme lorsqu’il quitta son vaisseau. Il traversa plusieurs couloirs dont les surfaces changeaient de densité sous ses pieds, croisa des êtres organiques, synthétiques et d’autres dont il ne pouvait pas identifier la base biologique.
Personne ne lui accorda plus d’attention qu’il n’en méritait.
Sur Quaria, il représentait une civilisation.
Ici, il portait un dossier périphérique.
Une forme en lévitation l’attendait devant une ouverture circulaire.
Son visage n’existait pas.
« Émissaire Kururu. Le Président du Conseil Stellaire vous reçoit. »
« Je sais. »
La surface devant eux s’effaça.
La salle derrière ne ressemblait pas au reste de Chiji.
Elle était vaste, sombre et presque vide.
Un fauteuil occupait une estrade basse. À côté, une petite table supportait un verre d’eau.
L’homme assis dans le fauteuil avait l’apparence d’un humain âgé.
Une longue barbe blanche recouvrait sa poitrine. Ses mains semblaient fines. Son corps respirait un mélange d’oxygène et d’azote sans assistance visible.
Kururu enregistra les données malgré lui.
Structure musculaire ordinaire. Échanges pulmonaires primitifs. Température adaptée à une planète rocheuse moyenne.
Il s’inclina.
« Monsieur le Président. Le rapport concernant le secteur périphérique sept est complet. »
L’homme leva deux doigts.
« La Terre. »
« Oui. »
Kururu resta debout devant l’estrade.
« L’incident biologique est terminé. Le sujet appelé Arama a cessé d’exister, son dispositif a été détruit et la Commission locale a contenu la menace sans intervention extérieure. »
Le Président posa une main sur l’accoudoir.
« Tu devrais avoir l’air satisfait. »
« Je ne le suis pas. »
« J’avais remarqué. »
Kururu sentit ses motifs cervicaux ajuster sa température.
« L’espèce humaine n’a pas le contrôle de ce qu’elle appelle Spirit. Elle l’utilise, la transmet, la transforme en armes et produit déjà des individus capables d’interférer avec l’espace, la matière ou les lois de mouvement. »
« Tu décris beaucoup de civilisations jeunes. »
« Pas avec une énergie qui fausse nos bilans de masse. »
Le Président ne répondit pas.
Kururu continua.
« Leurs Cinq Grandes Familles ont accumulé ces capacités avant la diffusion générale. Depuis, le nombre de variations augmente. Leur accès aux étoiles n’est plus une hypothèse lointaine. »
« Et tu proposes ? »
« Une quarantaine orbitale. »
Kururu n’hésita pas.
« Aucun voyage sortant. Aucun apport stratégique entrant. Ils évoluent dans leur système jusqu’à stabilisation ou effondrement. »
Le Président porta son regard vers le verre d’eau.
« Tu as beaucoup réfléchi à la manière de les enfermer. »
« C’est mon travail. »
L’eau quitta le verre.
Kururu la suivit du regard.
La sphère resta suspendue au-dessus de la table.
Aucun champ visible.
Aucune variation dans les parois.
Les motifs bleus sur son cou changèrent de fréquence.
Spirit.
La pression de la salle augmenta.
Ses jambes devinrent lourdes.
Kururu essaya de déplacer son pied droit.
Il ne quitta pas le sol.
L’espace autour de lui refusait le mouvement.
Pression, gravité et fluide. Trois effets sans dispositif détectable.
Le Président laissa retomber l’eau.
Kururu retrouva le contrôle de ses jambes.
« Tu voudrais placer la Terre sous quarantaine à cause de ceci ? »
Kururu fixa le verre.
« Vous utilisez leur énergie. »
« Leur énergie ? »
Le vieil homme se leva.
Kururu n’aima pas la question.
« Le Spirit. »
« Voilà déjà un mot plus prudent. »
Le Président descendit les deux marches de l’estrade.
« Les humains donnent des noms simples à ce qu’ils comprennent mal. Ils ont fait pareil avec leurs Familles. »
Il s’arrêta à plusieurs pas de Kururu.
« Les Vane interviennent sur l’espace. Les Arashi produisent des phénomènes de pression. Les Nazari déforment la topologie. Les Kaneshiro travaillent sur les vecteurs et les échanges. Les Korolev poussent la matière bien au-delà de ce qu’une biologie terrestre ordinaire devrait permettre. »
Kururu sentit ses motifs ralentir.
« Vous pensez que cette distribution est intentionnelle. »
Le Président eut un sourire discret.
« Je pense que le mot hasard est utilisé trop facilement. »
« Par qui ? »
« Par les espèces qui découvrent une expérience depuis l’intérieur. »
Kururu ne répondit pas.
Une expérience.
Le Président reprit sa marche.
« Ce qui s’est produit en Russie a diffusé le phénomène à une échelle nouvelle. Tu as conclu que l’événement avait créé le problème. »
Il passa près de Kururu.
« Et si l’événement avait seulement ouvert ce qui était déjà préparé ? »
Kururu tourna la tête vers lui.
« Préparé par qui ? »
« Voilà enfin une meilleure question. »
Le silence de la salle prit une autre forme.
Kururu revit les données de la Terre : mutations, lignées, croissance des Suppurations, artefact arrivé depuis l’espace, signatures que ses propres instruments avaient classées comme impossibles.
« Une expérience biologique ? »
Le Président retourna vers son fauteuil.
« Trop petit. »
Kururu attendit.
« Une expérience civilisationnelle ? »
« Encore. »
La réponse l’irrita.
« Alors donnez-moi le terme correct. »
Le Président s’assit.
« Incubation. »
Kururu resta debout.
Incubation de quoi ?
Le Président ne lui donna rien de plus.
À la place, il demanda :
« Morgen a-t-il transmis quoi que ce soit avant sa mort ? »
« Des fragments. Il parlait d’une organisation au-dessus des structures humaines et d’un marché extérieur. Rien de complet. »
« Il avait compris qu’il n’était pas au sommet de sa propre chaîne. C’était déjà beaucoup. »
Kururu observa l’homme.
« Vous saviez qu’il existait. »
« Je savais que quelqu’un finirait par remplir ce rôle. »
La réponse ne lui plut pas.
« Ses attentats ont tué des humains. »
« Oui. »
« Arama en a transformé d’autres. »
« Oui. »
Kururu laissa ses motifs bleus augmenter leur refroidissement.
« Et vous parlez encore d’incubation. »
Le Président posa les doigts près du verre.
« Je n’ai pas dit que je l’approuvais. Tu confonds connaissance et responsabilité. »
Kururu aurait pu discuter ce point pendant plusieurs heures.
Une information nouvelle entra pourtant dans son champ sensoriel.
Une requête terrestre venait d’être ajoutée aux canaux diplomatiques de la Commission.
Le Président l’avait reçue aussi.
« Intéressant. »
Kururu consulta le contenu sans dispositif visible.
« Demande de protection temporaire. Sujet féminin. Affaire Arama. »
Une image d’identification apparut dans son système.
Dina.
Le Président reconnut les mêmes données.
« Le Capitaine Vane a été rapide. »
« La requête relève des autorités terrestres. »
« Alors elles peuvent la traiter. »
Kururu releva les yeux.
« Vous ne vous y opposez pas ? »
« Pourquoi le ferais-je ? »
Le verre d’eau bougea d’un millimètre sur la table.
« Cette jeune femme vient de montrer une capacité de purification que leurs propres institutions comprennent mal. La mettre sous la protection de leur Commission est beaucoup plus intéressant que de la laisser disparaître dans un laboratoire privé. »
Kururu enregistra la décision.
« Protection validée. »
« Bien. »
Le Président joignit les mains.
« Maintenant, le Livre. »
Kururu cessa de penser à Dina.
« Sa position reste inconnue. »
« Son empreinte existe encore sur Terre. Fais transmettre l’ordre au Capitaine en Chef. La recherche devient prioritaire. »
« Compris. »
Kururu attendit.
Le Président leva les yeux vers quelque chose que lui seul semblait voir.
« Et ouvre le Pic Lunaire. »
Les motifs bleus de Kururu changèrent de couleur.
« Vous voulez relancer les ascensions humaines maintenant ? »
« Oui. »
« Après une menace Rouge en zone urbaine ? »
« À cause de ce qu’elle a révélé. »
Kururu resta silencieux.
Le Président reprit :
« Ils ont passé assez de temps à croire que leur horizon s’arrêtait à leur atmosphère. Ceux qui peuvent monter découvriront le reste. Ceux qui ne peuvent pas apprendront au moins que le reste existe. »
« Le Conseil va demander une justification. »
« Donne-lui-en une administrative. Tu es très bon pour ça. »
Kururu sentit l’ironie et choisit de l’ignorer.
« Autre chose ? »
Le Président regarda le verre d’eau.
« Observe la Terre. N’interviens pas dans ce qui peut encore mûrir seul. »
Kururu resta devant lui.
« Et si l’incubation échoue ? »
Le vieil homme releva enfin les yeux.
« Alors nous saurons qu’elle n’était pas prête. »
Cette réponse accompagna Kururu jusqu’à la sortie.
Sur Terre, le jour se levait sur le Secteur Sud.
La plaine restait couverte d’une brume basse.
Au milieu d’elle, une structure montait si haut que son sommet disparaissait derrière les nuages. Sept cent cinquante niveaux dormaient derrière des façades de roche, de métal et de matériaux dont peu d’humains connaissaient encore l’origine.
Depuis des années, ses accès restaient fermés.
À l’aube, une ligne de lumière apparut au pied du premier niveau.
Des mécanismes anciens répondirent sous la terre.
Les portes du Pic Lunaire commencèrent à s’ouvrir.