Chapitre 61
Arama avançait encore sur les avant-bras.
Chaque mouvement agrandissait la fissure qui traversait son sternum. La peau grise se décollait autour de la plaie et la matière noire arrachée par Anna restait derrière lui en filaments collés au goudron humide.
Dina le suivait à quelques mètres.
Soura marchait près d’elle, plus lentement qu’il ne l’aurait voulu. La chaleur de la rue était retombée, mais ses côtes lui rappelaient chaque inspiration et ses jambes n’avaient plus grand-chose à donner.
Il continue quand même.
Arama gagna encore la longueur d’un bras.
« Anna… »
Sa gorge ne produisit presque rien.
La fissure de son torse s’ouvrit.
Son corps se cambra, puis les deux tensions qui parcouraient sa chair partirent dans des directions opposées.
Dina s’arrêta.
La matière hybride se déchira le long du réseau détruit. Les lignes noires se liquéfièrent, la peau cendrée tomba par plaques et deux formes se séparèrent dans la vapeur sombre.
Arama roula sur le dos.
Ses cheveux avaient retrouvé leur brun. Les spirales violettes avaient disparu ; ses yeux n’avaient plus que la fatigue d’un homme qui respirait avec difficulté.
Anna tomba à moins d’un mètre de lui.
La transformation qu’elle portait avant la fusion était revenue avec elle. Son côté gauche restait marqué par les tissus anormaux que la cuve avait maintenus pendant des années, mais il n’y avait plus de réseau d’Arama pour les soutenir.
Ils sont séparés.
Dina voulut avancer.
Soura posa seulement sa main devant elle, sans la toucher.
« Attends. »
Cette fois, elle l’écouta.
Anna chercha Arama du regard.
Sa main tremblait lorsqu’elle la posa contre sa joue.
« Tu m’entends ? »
Arama remua à peine les lèvres.
« Oui. »
Elle resta là un moment, comme si cette réponse simple lui coûtait moins que tout ce qu’elle avait encore à dire.
« Tu m’as sauvée en Russie. Je ne veux pas effacer ça parce que j’ai fini par te détester pour le reste. »
Arama ferma les yeux.
« Je pensais que si je trouvais la bonne méthode… »
« Tu pensais pouvoir tout résoudre avec une méthode. »
Il les rouvrit.
Anna avait encore assez de force pour soutenir son regard.
« Au début, tu cherchais comment me garder en vie. Après, tu as commencé à chercher comment m’empêcher de partir. Ce n’est pas la même chose. »
Arama essaya de tourner la tête vers elle.
« La cuve te détruisait. »
« Je le savais. »
« Tu serais morte. »
« Je le savais aussi. »
Il resta silencieux.
La pluie faisait disparaître la cendre sur son visage.
Anna reprit.
« Tu aurais pu me dire que tu avais peur. Tu aurais pu me demander de rester avec toi aussi longtemps que je pouvais. Tu aurais pu me dire que tu ne supportais pas l’idée de finir seul. »
Arama eut un rire sans force qui se perdit dans sa respiration.
« Ça aurait changé quoi ? »
« Peut-être rien. »
Elle passa son pouce sur la cendre qui restait près de son œil.
« Mais ça aurait été vrai. »
Dina baissa légèrement le feu encore présent autour de ses doigts.
Elle lui parle encore comme à l’homme qu’elle connaissait.
Arama fixa le ciel.
« Je t’ai dit que tout ça était pour toi. »
Anna attendit.
Il reprit avec difficulté.
« C’était plus facile que de dire que j’étais incapable de vivre avec ce qui resterait quand tu ne serais plus là. »
Sa voix se brisa.
« J’ai vu le laboratoire s’effondrer. J’ai vu les autres mourir. Quand j’ai compris que je pouvais encore te garder… je me suis accroché à ça. Après, chaque chose que j’ai faite rendait la précédente plus difficile à regarder en face. »
Anna ne chercha pas à l’interrompre.
« Alors j’ai continué. »
Une fissure claire apparut sur sa main.
Arama la regarda.
La même chose gagnait ses propres doigts.
« Je pensais qu’au bout, il y aurait quelque chose qui justifierait le chemin. »
Anna secoua très légèrement les doigts contre sa joue.
« Il n’y en a pas. »
Arama ne contesta pas.
« Je sais. »
Dina sentit sa gorge se serrer.
Kazuki lui revint adossé au laboratoire, les mains détruites, refusant encore de tuer l’homme qu’il essayait de ramener.
Il aurait voulu entendre ça.
Anna rapprocha son front de celui d’Arama.
« Je t’aime encore. »
Arama eut un mouvement de douleur.
Elle ne le laissa pas transformer la phrase.
« Ça ne te pardonne rien. Ça ne rend pas les cuves acceptables. Ça ne ramène personne. Et c’est précisément pour ça que je voulais qu’ils t’arrêtent. »
Les fissures couraient maintenant le long de son bras.
« Je ne voulais pas que ce qu’ils nous ont fait devienne la raison pour laquelle tu le faisais à d’autres. »
Arama chercha sa main.
Ses doigts passèrent entre les siens.
« Pardonne-moi. »
Anna prit le temps de respirer.
« Je ne sais pas si je peux. »
Il accepta la réponse sans la lâcher.
« D’accord. »
Anna eut un sourire épuisé.
« Là, au moins, tu me demandes rien. »
Un reste de rire passa entre eux.
Dina porta une main à sa bouche.
Soura regardait la pluie courir dans le cratère.
Farell n’a même pas eu ça.
Cette pensée lui fit plus mal qu’il ne l’avait prévu.
Anna ramena son attention vers Arama.
« Je préfère me souvenir de l’atelier. »
Les yeux d’Arama bougèrent vers elle.
« Tu détestais cet atelier. »
« Je détestais le bruit. Et tu laissais tes outils partout. »
« Tu les déplaçais exprès. »
« Parce que tu mettais trois jours à remarquer qu’il en manquait un. »
Cette fois, le sourire d’Arama arriva sans effort.
Petit. Fatigué.
Anna le regarda comme si elle retrouvait enfin quelque chose qu’elle avait cherché trop longtemps.
« Voilà. Celui-là. »
Les fissures atteignirent leur visage.
La matière de leurs corps commença à perdre sa cohésion, grain après grain, sans violence. La pluie traversait déjà leurs mains par endroits.
Dina avança malgré la douleur de son flanc.
« Anna. »
Anna tourna les yeux vers elle.
« Dina… »
Dina s’agenouilla assez près pour être entendue sans forcer.
« Kazuki t’a cherchée jusqu’au bout. »
Anna ferma les yeux un instant.
« Je sais maintenant. »
« Il aurait voulu te revoir. »
« Moi aussi. »
Dina essaya de continuer, mais rien ne sortit.
Anna lui épargna l’effort.
« Tu n’as rien à me dire de plus. »
Son regard passa vers Soura.
« Et toi… merci de m’avoir écoutée dans cette cuve. »
Soura sentit ses doigts se refermer dans ses poches.
« J’ai surtout fait ce que tu m’as demandé. »
« C’était déjà beaucoup. »
Une partie de l’épaule d’Arama se dispersa dans le vent.
Anna resserra leurs doigts.
Ils disparurent ensemble, lentement, jusqu’à ce que leurs mains soient la dernière chose encore visible entre les grains de lumière et de cendre.
Puis il ne resta que la pluie sur le goudron.
Dina garda les yeux sur l’endroit vide.
Ses épaules tremblèrent.
« Kazuki a passé des années à chercher une réponse. Arama a passé des années à décider à la place d’Anna. Et elle était là-dessous depuis tout ce temps… »
Sa voix céda.
« Ils auraient pu se parler avant d’en arriver là. Quelques mots auraient suffi pour dire les choses qu’ils ont attendu la fin pour dire. »
Soura ne chercha pas à la contredire.
Il regarda l’eau emporter les derniers grains vers le bord de la chaussée.
Sans elle, beaucoup d’autres seraient morts cette nuit.
Puis il pensa à Anna seule dans sa cuve, acceptant un risque dont ni elle ni lui ne connaissaient le résultat.
Je me souviendrai de ça.
Les équipes d’intervention arrivèrent quelques minutes plus tard.
Des plateformes médicales traversèrent le périmètre évacué, guidées par les balises de la Commission. Les unités de décontamination prirent les premières mesures autour du cratère pendant que les relais suspendus au-dessus du quartier cartographiaient les structures encore stables.
Le bilan civil resta vierge.
Les dégâts matériels occupaient plusieurs rues.
La différence comptait.
L’hôpital militaire avait remplacé le bruit du combat par celui des portes coulissantes, des semelles sur le sol composite et des dispositifs médicaux qui signalaient leurs variations par de faibles pulsations lumineuses.
Issa était assis au bord d’un lit d’examen. Son torse disparaissait sous des bandes de maintien et sa main droite tremblait lorsqu’il ouvrit la projection de son relais.
Le rapport de terrain venait de changer de statut.
OPÉRATION TERMINÉE — PÉRIMÈTRE STABILISÉ.
Leila était installée sur le lit voisin pendant qu’un dispositif refermait une coupure autour de son poignet.
Issa orienta la projection vers elle.
« C’est terminé. Officiellement, cette fois. »
Leila lut les deux lignes.
On est revenus.
Elle pensa ensuite aux visages qui manquaient.
La sensation n’avait rien d’un soulagement complet.
« Je crois que je serai contente demain. »
Issa désactiva la projection.
« Moi, je vais commencer par dormir assez longtemps pour oublier quel jour on est. »
« Fais ça. Ton cerveau me remerciera. »
« Il t’a demandé de parler pour lui ? »
Leila eut presque un sourire.
« Il n’est plus en état de négocier tout seul. »
Un étage plus haut, Ornella dormait sous refroidissement médical, une perfusion transparente reliée à son bras.
Plus bas, Raad ouvrit les yeux sur une lumière douce intégrée au plafond.
La pièce tournait encore un peu.
« Si tu essaies de te lever, je demande qu’on t’attache. »
La voix venait du lit voisin.
Tariq avait la tête bandée et le regard fixé au plafond.
Raad resta allongé.
« Je réfléchissais juste. »
« Très mauvaise idée après aujourd’hui. »
Un silence passa entre eux.
Raad tourna les yeux vers lui.
« On a gagné ? »
Tariq prit le temps de répondre.
« On est à l’hôpital et personne ne court dans le couloir. Je prends ça comme un oui. »
Raad accepta cette réponse et referma les yeux.
Dans l’unité de soins intensifs, Caleb et Loris observaient Elian à travers une baie transparente.
Des lignes lumineuses flottaient près de la table médicale et se réorganisaient à mesure que son rythme cardiaque changeait.
Son corps tremblait encore par séries.
La purification de Dina avait arrêté l’évolution de la Suppuration. Elle n’avait pas retiré tous les résidus qui circulaient dans son organisme.
Loris suivit une nouvelle contraction.
« Ça diminue ? »
Caleb observa les valeurs projetées.
Son propre bras reposait encore dans une écharpe.
« Les intervalles s’allongent. Son cœur tient. »
Une équipe remplaça un module de filtration près de la table.
Caleb ajouta :
« Maintenant, ils ont du temps. »
Plus loin, douze espaces de soins identiques accueillaient les femmes sorties des cuves.
Elles respiraient toutes.
Le reste prendrait beaucoup plus longtemps qu’une nuit.
Jin monta sur le toit après avoir convaincu un soignant qu’il n’allait pas y rester longtemps.
Le jour commençait à éclaircir l’horizon.
Depuis là-haut, il distinguait encore la colonne de vapeur qui montait du quartier détruit.
Sa pièce d’argent passa entre ses doigts.
Morgen mort. Arama mort. Le laboratoire vidé.
Il arrêta la pièce contre son pouce.
Et toujours aucune réponse propre sur ce qu’il essayait de dire à propos du Gouvernement Interstellaire.
Cette question le gênait davantage que le reste.
Les ennemis de la nuit avaient eu des noms, des corps et des positions.
Ceux-là existaient peut-être à des distances qu’aucun relais terrestre ne pouvait mesurer.
Jin rangea la pièce.
Le vent du matin passa sur le toit.
« Il va falloir agrandir la carte. »
Il redescendit.
Dans le hall principal, une paroi claire fit apparaître la projection publique de la Commission.
Quelques militaires et membres du personnel ralentirent en passant.
Saori apparut dans l’image, les cheveux attachés et l’uniforme de correspondante impeccable malgré l’heure.
« L’opération menée cette nuit s’est achevée à l’aube. La menace terroriste classée Rouge responsable du déploiement de Suppurations en zone urbaine a été neutralisée. »
Derrière elle, une carte sobre indiquait encore le périmètre interdit.
« Les équipes de décontamination resteront sur place jusqu’à nouvel ordre. Les habitants évacués seront réorientés progressivement vers les secteurs déclarés sûrs. »
Elle poursuivit avec les informations publiques validées par la Commission.
Les cuves ne furent pas mentionnées.
Anna non plus.
Sur le parking de l’hôpital, le jour avait fini par gagner le ciel.
Kei, Thiago, Goman et Kaïs se tenaient près de deux véhicules d’intervention couverts de poussière séchée.
Ils avaient tous été soignés assez longtemps pour qu’on les laisse quelques minutes dehors.
Personne n’avait besoin de remplir le silence.
Kei regardait les traces sombres laissées sur son manteau.
Goman restait appuyé contre le véhicule, le flanc maintenu sous ses vêtements.
Kaïs avait son bras droit immobilisé contre le torse.
Thiago regardait vers la ville.
Au loin, la vapeur du quartier détruit se mélangeait aux premières lumières du matin.
Kei leva son poignet et coupa son relais.
Goman fit de même.
Kaïs suivit.
Thiago attendit quelques secondes, puis la dernière lumière ambrée au-dessus de son bras disparut.
Ils restèrent ainsi face à la ville.