Chapitre 6
Tariq comprit que Kazuki cherchait à les séparer lorsqu’il cessa de viser Kaïs.
Jusque-là, le sabreur avait travaillé entre eux deux, obligeant l’un à reculer pendant que l’autre refermait l’espace. Chaque fois que Kaïs comprimait l’air pour le repousser, l’ombre de Tariq apparaissait sur l’angle de fuite. Chaque fois que Kazuki menaçait Tariq, Kaïs pouvait interrompre sa trajectoire avec une décharge.
Cela ne leur permettait pas de gagner.
Cela suffisait toutefois à ralentir l’homme.
Kazuki changea donc de problème.
Son sabre pivota vers la galerie basse.
Une vingtaine d’étudiants s’y étaient regroupés autour de deux blessés incapables de marcher. L’un des instructeurs essayait de les faire reculer vers une ouverture secondaire lorsque Kazuki abattit sa lame.
Tariq vit l’attaque quitter le sabre.
Le tranchant vibratoire ne possédait presque aucune forme visible ; seul le déplacement brutal de la poussière révélait son passage.
La trajectoire ne venait pas vers lui.
« Couchez-vous ! »
Son ombre partit avant qu’il ait fini de crier.
Elle traversa les dalles, remonta devant la galerie et s’élargit en une paroi irrégulière.
L’impact atteignit la protection.
La première couche d’ombre se fendit.
Tariq sentit la rupture jusque dans son bras.
Il renforça l’épaisseur.
La coupe continua malgré tout à progresser, arrachant de longues portions sombres avant de perdre suffisamment d’énergie pour mourir à quelques mètres des étudiants.
Plusieurs personnes reculèrent en trébuchant.
L’instructeur se retourna vers Tariq.
« Ils doivent rejoindre le couloir sud ! Celui-ci ne tient plus ! »
Tariq chercha Kaïs.
Kazuki se trouvait déjà entre eux.
Il l’a fait exprès.
Ce constat lui donna moins envie de revenir se battre que de jurer.
Une étudiante, assise au sol, tentait de relever son camarade par les épaules.
Tariq fit glisser son ombre sous le blessé.
« Laissez-le. Je le déplace. Vous, ouvrez le passage. »
La jeune femme hésita.
« Il a la jambe— »
« Je ne vais pas le tirer dessus. Mon ombre le portera. Allez devant. »
Elle partit.
Tariq épaissit la surface sombre sous le corps et commença à suivre le groupe vers le couloir sud.
Chaque mètre augmentait la distance avec Kaïs.
Il regarda une dernière fois derrière lui.
Kazuki n’avait même pas essayé de l’empêcher.
C’était exactement ce qu’il voulait.
Kaïs reçut le premier coup moins de dix secondes après le départ de Tariq.
La garde du sabre frappa sous ses côtes.
Son corps plia avant qu’il ait pu réagir.
L’air comprimé qu’il préparait se dispersa autour de ses mains.
Kazuki ajouta une coupe basse.
Kaïs recula suffisamment pour éviter que la lame entre profondément, mais le tranchant ouvrit le tissu de sa cuisse droite et la peau dessous.
La jambe répondit avec retard lorsqu’il reprit appui.
L’atmosphère de la cour rendait chaque inspiration plus difficile. Le cube écarlate détenu par le chef des assaillants continuait d’altérer l’environnement, et le Spirit de Kaïs dépendait précisément de la matière que son corps peinait maintenant à obtenir.
Il écarta les mains.
Une quantité d’air relativement faible se comprima entre ses paumes.
Moins.
Il réduisit encore la charge.
Je dois arrêter de chercher la même puissance.
Il libéra l’impulsion au niveau des jambes de Kazuki.
Le sabreur inclina son arme.
Le courant se divisa.
Une partie frappa une colonne derrière lui.
Kazuki franchit le reste.
Kaïs vit la garde revenir vers son abdomen.
Il essaya de créer une nouvelle compression entre eux.
Trop lent.
Le choc lui vida les poumons.
Il tomba sur un genou.
Kazuki arrêta sa lame à proximité de son épaule.
« Ton thorax se bloque avant tes décharges. »
Kaïs releva les yeux.
Kazuki observait sa respiration.
« La première contraction arrive ici. »
Il indiqua ses propres côtes du bout du sabre.
« Après, seulement, l’air répond. »
Kaïs inspira péniblement.
« Ça m’évite au moins de devoir t’expliquer mon Spirit. »
Kazuki ne répondit pas.
La lame descendit.
Un éclair la frappa de côté.
Le claquement parcourut toute la cour.
Une mince fissure apparut près de la zone d’impact.
Kazuki recula et referma immédiatement ses doigts sur la poignée pour vérifier la réponse de son bras droit.
Raad venait de quitter la passerelle technique.
Il atterrit près d’une dalle brisée, moins proprement qu’il ne l’aurait souhaité, puis se redressa.
« Tu peux te relever ? »
Kaïs posa une main au sol.
« Oui. »
Raad regarda sa jambe.
« Je parlais de maintenant. »
Kaïs ne lui répondit pas.
Soura descendit quelques mètres plus loin en utilisant l’ancienne structure de maintenance. Les rubans d’eau autour de ses poignets avaient perdu une partie de leur volume.
Il ne regarda presque pas Kaïs.
Son attention resta sur Kazuki.
La foudre avait laissé une contraction irrégulière dans le bras qui tenait le sabre.
« Raad, recommence uniquement s’il tourne la lame vers toi. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il protégera l’acier avant son corps. »
Kaïs se remit debout.
« Et moi ? »
Soura examina ses appuis.
« Tu as encore combien de grosses décharges ? »
Kaïs regarda ses mains.
Il aurait pu mentir.
Son thorax le lui aurait rappelé assez vite.
« Une, peut-être deux. »
« Alors tu n’en fais aucune pour l’instant. »
Kaïs tourna la tête.
« C’est pratique comme rôle. »
« Tu voulais continuer seul il y a une minute. Essaie autre chose. »
Kazuki avança.
La conversation s’arrêta.
Raad leva la main.
La foudre partit.
Comme prévu, Kazuki orienta le plat de son sabre vers la décharge.
Il la dispersa.
Soura envoya aussitôt l’eau restante contre les dalles, derrière le pied droit du sabreur.
Kaïs comprit.
Il ne visa pas Kazuki.
Une impulsion sèche frappa le sol mouillé.
La pression arracha plusieurs fragments du revêtement et projeta l’eau vers le haut.
Kazuki changea d’appui.
Soura attendait ce mouvement.
Le filet d’eau se referma autour de sa cheville.
Cela ne l’immobilisa pas.
Cela lui coûta seulement une fraction de seconde.
Raad l’utilisa.
Sa deuxième décharge frappa le sabre exactement sur la fissure déjà présente.
Kazuki retira son bras.
La ligne s’allongea sur l’acier.
Il passa son pouce près du défaut sans quitter les trois garçons des yeux.
Soura relâcha immédiatement l’eau.
Il n’en restait presque plus.
Kaïs posa davantage de poids sur sa jambe intacte.
Raad ouvrit et referma sa main droite. Ses doigts répondaient moins vite après deux décharges successives.
Aucun des trois n’était en état de tenir longtemps.
Kazuki le savait.
Seulement, prolonger le duel lui coûterait désormais son arme.
Il regarda Kaïs.
Puis Raad.
Enfin Soura.
« Vous avez changé la manière dont vous perdez du temps. »
Raad eut un mouvement d’agacement.
Soura parla avant lui.
« Et toi, tu regardes ta lame depuis que je suis descendu. »
Cette fois, Kazuki regarda directement Soura.
Pas longtemps.
Suffisamment.
Un grondement traversa la cour depuis le secteur de Goman.
Kazuki tourna légèrement la tête.
L’homme au cube écarlate venait de quitter la zone où les instructeurs avaient été neutralisés.
« Morgen se déplace », dit-il.
Soura retint le nom.
Kazuki rengaina son sabre avec précaution.
« Cette lame me sera encore nécessaire. »
Kaïs appuya une main contre sa cuisse.
« Tu arrêtes là ? »
« J’arrête ce combat. »
Il frappa une dalle de son talon.
Au même instant, son sabre sortit sur quelques centimètres.
La vibration entra dans le sol.
Plusieurs plaques éclatèrent entre eux.
Soura fit remonter l’eau disponible devant leurs visages. Raad protégea ses yeux avec son avant-bras.
Lorsque les fragments retombèrent, Kazuki avait rejoint une galerie intérieure.
Raad regarda l’ouverture.
« Il aurait pu faire ça depuis le début. »
Soura surveilla les couloirs.
« Il n’avait aucune raison de partir depuis le début. »
Kaïs tenta de marcher.
La jambe blessée faillit se dérober.
Soura lui présenta son avant-bras.
« L’unité médicale est vers le bassin. »
« Je peux y aller. »
« Je n’ai pas dit que je te porterais. »
Kaïs accepta l’appui.
Raad se plaça de l’autre côté sans le toucher.
« Si tu tombes, je préviens avant de rire. »
Kaïs le regarda.
« Essaie et je tombe dans ta direction. »
Pour la première fois depuis leur arrivée dans la cour, Raad ne trouva rien d’utile à répondre.
Ils avancèrent.
Tariq avait terminé de déplacer les étudiants lorsqu’une nouvelle pression traversa l’Académie.
Le blessé reposait maintenant dans le couloir sud, pris en charge par deux personnes encore capables de marcher. Tariq aurait dû rester avec eux.
Il regarda pourtant vers la cour.
Son ombre s’était amincie.
La défense improvisée contre Kazuki lui avait consommé davantage de Spirit qu’il ne l’avait évalué sur le moment.
L’instructeur qui organisait l’évacuation le remarqua.
« Si tu retournes là-bas avec cette réserve, tu vas surtout nous donner un blessé supplémentaire. »
Tariq suivit le bord irrégulier de son ombre.
« Il reste combien de personnes ici ? »
« Assez pour que je n’aie pas besoin de toi. »
La réponse était sèche.
Pas méprisante.
L’homme pointa le centre de la cour.
« Là-bas, ils manquent de monde. Choisis en fonction de ça. »
Tariq revint dans la cour.
Il aperçut d’abord Leila près du bassin.
Issa était toujours au sol, conscient mais incapable de se relever correctement. Plusieurs blessés avaient été regroupés autour d’eux.
Plus loin, Goman maintenait encore son espace respirable.
La zone s’était considérablement réduite.
Albert continuait de l’attaquer.
Le liquide qu’il manipulait arrivait par quantités de plus en plus faibles, mais il avait cessé de chercher une percée nette. Chaque projection obligeait Goman à déplacer son champ, à modifier sa pression, à dépenser encore un peu de Spirit pour empêcher l’air de se disperser.
Kenji se trouvait maintenant à l’intérieur de la protection.
Le même garçon que Goman avait humilié avant l’attaque.
Une couche minérale entourait ses avant-bras.
« Laisse-moi en arrêter une », dit-il.
Goman maintenait les deux mains ouvertes devant lui.
« Si tu quittes la zone et que tu tombes, je dois l’élargir pour te récupérer. Reste ici. »
Kenji regarda Albert.
« Je peux encaisser. »
« Je sais. C’est pour ça que tu restes devant ceux qui ne peuvent pas. »
Kenji cessa d’insister.
Albert envoya une nouvelle masse d’eau.
Goman modifia la pression.
Le projectile se déforma avant d’atteindre le groupe, puis s’écrasa sur les côtés.
Le mouvement semblait simple.
Le coût ne l’était plus.
Une douleur pulsait derrière les yeux de Goman. Ses mains tremblaient faiblement lorsqu’il maintenait la compression.
Encore combien ?
Il ne calcula pas en attaques.
Il calcula en respirations.
Les siennes.
Celles qu’il entendait derrière lui.
Le nombre de personnes qui dépendaient de cette poche.
Albert changea soudain d’angle et visa plus haut, vers les élèves assis contre les restes d’une colonne.
Goman étendit sa zone.
La protection absorba l’impact.
Son genou plia.
Il le redressa avant que les autres ne le voient.
Albert l’avait vu.
« Tu ne tiendras pas tout le monde. »
Goman essuya du revers de sa manche l’humidité qui coulait près de sa tempe.
« Alors arrête de me faire gagner du temps en parlant. »
Albert prépara une nouvelle attaque.
Elle ne partit pas.
La pression autour de son poignet changea brutalement.
Son bras tomba de quelques centimètres et l’eau s’écrasa devant lui.
Goman venait enfin de trouver un intervalle où agir sans abandonner son champ.
Albert recula.
Son expression changea.
L’héritier ne faisait plus que subir.
Il commençait à apprendre son rythme.
Tariq arriva à quelques mètres de la protection.
« Je peux faire quelque chose ? »
Goman ne le regarda pas.
« Si tu as encore assez de Spirit pour poser la question, utilise-le sur les gens derrière moi. »
Tariq observa Albert.
« Mon ombre peut renforcer un côté du passage. Ça t’évitera d’étendre ta zone si quelqu’un tombe. »
Goman réfléchit à peine.
« Côté gauche. L’eau arrive plus souvent par là. »
Tariq déploya son ombre au ras du sol.
Elle forma une bande sombre sous les blessés installés près de la bordure, suffisamment dense pour les déplacer sans que Goman ait à modifier tout son champ.
Le dispositif n’était pas élégant.
Il fonctionnait.
C’était la première fois depuis le début de l’attaque que Tariq choisissait une action dont le résultat n’était pas de frapper quelqu’un.
Il le remarqua.
Il évita d’y réfléchir.
Une sensation différente atteignit alors Goman.
La pression de l’air venait de rencontrer quelque chose qui ne ressemblait pas à l’eau d’Albert.
Il leva les yeux.
Albert aussi.
Morgen avançait vers eux.
Le cube écarlate reposait dans sa main.
En passant près du bassin, son regard se déplaça vers Leila.
La lumière verte entourait encore ses doigts tandis qu’elle travaillait sur Issa.
Le cube produisit une pulsation discrète.
Morgen ralentit assez pour la regarder.
Puis il continua.
Tariq remarqua ce bref arrêt.
Pourquoi elle ?
Il n’eut pas le temps d’en chercher la raison.
Albert venait de s’écarter.
Sans instruction.
Avec la rapidité d’un homme qui savait qu’il n’était plus celui qui devait occuper la place.
Goman le vit également.
Son regard passa d’Albert à l’homme qui approchait.
« C’est lui qui commande ? » demanda Tariq.
Goman ne répondit pas.
Morgen s’arrêta à la frontière de son champ.
Le cube changea de rythme.
Une partie du Spirit de Goman disparut.
Sa protection vacilla.
Plusieurs étudiants aspirèrent soudain moins d’air.
Goman rétablit la pression avant que la zone ne s’effondre.
Morgen regarda la réaction.
« Encore. »
Le mot n’était pas adressé à quelqu’un.
Il observait le fonctionnement du champ.
Goman réduisit légèrement la zone afin d’en conserver la stabilité.
« Tu mesures quoi ? »
Morgen ne répondit pas immédiatement.
Le cube absorba une nouvelle fraction de Spirit.
« La manière dont ta branche maintient un phénomène lorsqu’on réduit sa réserve. »
Tariq regarda Goman.
Puis Morgen.
Sa branche.
Il connaissait évidemment le nom Arashi.
Tout le monde le connaissait.
Mais la formulation sonnait autrement dans la bouche de cet homme.
Comme s’il parlait d’un matériau déjà étudié.
Goman le comprit aussi.
Toute trace de distraction disparut de son visage.
Derrière lui, plusieurs dizaines d’étudiants dépendaient encore de son contrôle de l’air.
À sa gauche, Tariq maintenait les blessés sur son ombre.
Devant lui, Morgen commençait à retirer méthodiquement le Spirit qui lui permettait de les protéger.
Et pour la première fois, Goman cessa de surveiller Albert.