Chapitre 5
La première silhouette posa le pied dans la cour avant que la majorité des étudiants ait compris que l’Académie venait d’être infiltrée.
Elle avançait sous une cape lourde dont le tissu absorbait presque toute la lumière des galeries. Trois autres personnes avaient franchi la même anomalie spatiale derrière elle, suffisamment espacées pour ne pas s’offrir à une attaque unique, et aucune ne paraissait souffrir de l’air qui continuait à manquer autour du bassin.
Dans la main du premier homme reposait un cube écarlate.
Ses arêtes diffusaient une lumière sourde sous une enveloppe sombre, et chaque pulsation semblait modifier quelque chose dans l’atmosphère. La chaleur montait à proximité de l’objet tandis que l’humidité diminuait. Plus loin, le dôme de pression maintenu par Goman se contractait déjà autour des étudiants qu’il protégeait, forcé de concentrer toujours davantage le peu d’air encore disponible.
Sur la passerelle technique, Soura suivit des yeux les quatre intrus.
Raad chercha une meilleure position contre le garde-corps.
« Ils sont entrés après le verrouillage. »
Soura posa la paume contre la conduite humide.
La condensation qui s’y trouvait quelques minutes auparavant avait presque disparu.
« Et l’air se vide plus vite depuis qu’ils sont là. »
« À cause de l’objet ? »
« Probablement. »
En contrebas, plusieurs étudiants reculaient déjà.
Un professeur traversa leurs rangs.
Viktor Kael avait dépassé la cinquantaine, mais rien dans sa manière de se déplacer ne suggérait qu’il acceptait volontiers cette information. Son uniforme d’instructeur avait été ouvert au col pendant le Séminaire ; il le referma d’un geste avant de prendre position entre les infiltrés et les groupes les plus proches.
Elara arriva à sa hauteur.
Derrière eux, trois sentinelles de la Commission sortirent de l’accès nord et se répartirent entre les colonnes. Leurs armes se verrouillèrent sur les signatures inconnues sans qu’aucun ordre verbal soit nécessaire.
Kael parla le premier.
« Vous êtes dans une enceinte placée sous autorité de la Commission. Posez l’objet au sol et restez où vous êtes ; les accès sont condamnés et plusieurs centaines d’étudiants se trouvent derrière nous. »
L’homme au cube poursuivit sa marche.
Sa voix traversa le tissu qui cachait une partie de son visage, déformée par un dispositif ou simplement par l’épaisseur du masque.
« Roen, ouvre l’axe jusqu’aux groupes. Albert, fais céder la poche d’air avant qu’Arashi parvienne à stabiliser sa pression. Kazuki, empêche les élèves de se rassembler autour des enseignants. »
Les trois silhouettes se séparèrent.
Kael bougea au même instant.
La lumière dorée qui apparut autour de ses avant-bras ne forma aucune flamme. Son Spirit accéléra son propre mouvement, amplifiant brutalement la vitesse déjà produite par ses muscles.
La distance entre lui et le chef des intrus disparut.
Son premier appui fissura légèrement la dalle.
Le second le projeta à portée.
Kael dirigea son avant-bras vers le haut du torse de son adversaire, cherchant davantage à l’éjecter loin des étudiants qu’à lui infliger une blessure mortelle.
Le cube écarlate s’alluma.
Kael sentit son Spirit quitter son bras.
L’accélération disparut au milieu du mouvement.
Son corps poursuivit pourtant la trajectoire que cette vitesse avait déjà engagée.
Il n’eut pas le temps de corriger son équilibre.
Quelque chose le repoussa à moins d’un mètre de l’intrus.
L’impact l’envoya rouler sur plusieurs dalles.
« Viktor ! »
Elara planta son bâton de commandement contre le sol.
Des structures translucides jaillirent devant les étudiants, assemblant plusieurs parois dont la surface rappelait du verre dépoli. Une première protégea les promotions les plus proches. Deux autres cherchèrent à refermer latéralement l’espace autour des infiltrés.
Le cube pulsa une seconde fois.
La lumière parcourant les barrières ralentit.
Puis leur structure se défit depuis leur base.
Elara retira immédiatement son Spirit avant que l’aspiration atteigne davantage son organisme, mais l’interruption arriva trop tard pour préserver les constructions. Les parois s’effondrèrent en particules lumineuses qui se dissipèrent avant d’avoir touché le sol.
Les sentinelles ouvrirent le feu.
Le premier projectile énergétique parcourut quelques mètres.
Sa luminosité diminua en approchant du cube.
Il s’éteignit.
Les deux suivants subirent le même sort.
L’homme leva légèrement l’objet.
Une pression invisible tomba sur la zone.
Kael, qui essayait de se relever, fut ramené contre les dalles. Elara posa un genou au sol malgré elle. Les trois sentinelles perdirent simultanément leur appui, leurs protections renforcées grinçant sous une contrainte qui ne semblait pourtant provenir d’aucune direction précise.
Dans les gradins, l’ordre céda.
« Reculez ! »
« La galerie est fermée ! »
« Professeure ! »
« Arrêtez de pousser ! »
Une jeune étudiante trébucha près du bassin et disparut presque sous le mouvement des autres. Deux garçons l’attrapèrent sous les bras avant que la foule ne se referme sur elle.
Elara força sa tête à se relever.
« Restez contre les murs et laissez le centre libre ! Ceux qui peuvent encore respirer correctement aident uniquement la personne à côté d’eux, vous ne traversez pas la cour pour rejoindre vos amis ! »
La moitié de la cour n’entendit probablement pas.
L’autre moitié essaya.
Kazuki avait déjà atteint les groupes.
Le sabre qu’il portait resta dans son fourreau jusqu’à ce qu’il se trouve assez près pour ne plus avoir besoin de courir.
Tariq aperçut le mouvement du bras.
« Kaïs, à gauche ! »
La lame sortit.
Kaïs pivota et libéra l’air qu’il avait comprimé entre ses paumes. Avec l’atmosphère appauvrie, l’attaque avait perdu une partie de sa densité, mais le choc suffit à dévier le corps de Kazuki de quelques dizaines de centimètres.
La lame passa devant le visage de Kaïs.
Elle ne toucha rien.
Pourtant, une ligne apparut dans le col de son uniforme.
Le tissu s’ouvrit avec un léger retard.
Kaïs recula.
Il n’a même pas besoin de me toucher.
Kazuki reprit immédiatement son angle.
Tariq fit remonter son ombre le long du sol.
Une pointe sombre apparut sur la trajectoire du sabre, mais la lame changea d’orientation avec une facilité irritante. Le métal glissa contre l’ombre condensée, libérant une vibration qui remonta jusqu’au contrôle de Tariq.
Il comprit que Kazuki n’essayait pas encore de les tuer.
Il les déplaçait.
Chaque attaque réduisait l’espace disponible et les éloignait progressivement des étudiants regroupés derrière eux.
« Il veut nous sortir du centre », dit Tariq.
Kaïs observa rapidement les positions.
« Ça m’arrangerait presque si le centre n’était pas l’endroit où sont les autres. »
Kazuki revint.
Ils cessèrent de parler.
À l’opposé de la cour, Albert tendit les deux bras vers Goman.
L’humidité résiduelle présente dans les conduites ouvertes, le bassin et les systèmes de sécurité se rassembla autour de lui. L’eau forma plusieurs masses en mouvement qui se comprimèrent avant de partir sous forme de jets.
Le premier heurta la poche atmosphérique de Goman.
La pression qui protégeait les étudiants se déforma.
Goman élargit légèrement les doigts.
L’air à l’intérieur se redistribua.
Le deuxième jet frappa plus bas.
Cette fois, la membrane de pression recula suffisamment pour qu’une partie de l’eau traverse sa limite.
Elle se vaporisa presque aussitôt.
La chaleur imposée par le cube écarlate vidait l’humidité plus vite qu’Albert ne pouvait la maintenir sous forme stable.
Il changea donc de méthode.
Au lieu d’essayer de traverser directement le dôme, il projeta l’eau contre les dalles autour de Goman.
La surface devint glissante.
Les étudiants protégés par la bulle reculèrent maladroitement.
Goman comprit ce qu’il cherchait.
« Ne bougez plus selon ses attaques. Gardez vos appuis où ils sont, même s’il frappe devant vous. »
Un étudiant près de lui respirait trop vite.
« Il va finir par la casser. »
Goman le regarda brièvement.
« Alors économise l’air que je suis en train de conserver pour toi. »
Le garçon referma la bouche.
Une nouvelle masse d’eau frappa.
Goman absorba le déplacement dans son contrôle de pression, mais une douleur apparut derrière ses yeux.
Il n’essaie même plus d’entrer. Il m’oblige à corriger en permanence.
Albert avait compris qu’il n’avait pas besoin de briser le dôme d’un seul coup.
Il suffisait de fatiguer celui qui le maintenait.
Sur la passerelle, Raad observa le cube absorber successivement le Spirit de Kael, les barrières d’Elara et les projectiles des sentinelles.
« Si on descend avec notre Spirit déjà affaibli, on lui donne exactement ce qu’il veut. »
Soura ne répondit pas immédiatement.
Son eau réagissait mal.
Même celle qu’il attirait depuis les conduites perdait du volume à mesure qu’elle s’approchait de la cour.
« L’objet ne prend pas seulement leur Spirit. Il modifie aussi l’environnement autour. »
Raad regarda les étudiants qui suffoquaient.
« Alors on reste là jusqu’à quand ? »
Soura suivit Kazuki.
Puis Albert.
Puis le quatrième intrus.
Roen.
Le géant n’avait pas cherché d’adversaire précis.
Il traversait la cour en direction des groupes les plus désorganisés.
Sa peau changeait à mesure qu’il avançait. Le brun naturel de ses bras disparaissait sous une matière gris sombre dont le grain devenait progressivement métallique. Chaque pas gagnait en poids.
« Jusqu’à ce qu’on sache où intervenir sans aggraver le reste. »
Raad regarda Soura.
« Tu as une idée ? »
« Pas encore. »
« Alors trouve-la vite. »
Soura ne lui reprocha pas la phrase.
Roen venait de charger.
Un groupe d’étudiants se dispersa devant lui.
Tariq le vit entre deux attaques de Kazuki et chercha un passage dans les ombres, mais le sabreur referma immédiatement l’angle.
Quelqu’un arriva avant lui.
Issa.
Il s’était remis debout malgré la pression dans son crâne laissée par ses tentatives du secteur neuf. Leila lui avait demandé de ne pas recommencer à forcer sur sa technique tant que les symptômes n’avaient pas disparu.
Ils n’avaient pas disparu.
Roen abaissa son épaule et accéléra encore.
Tariq aperçut Issa sur sa trajectoire.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Issa ne quitta pas Roen des yeux.
« Reste sur le sabreur. Si tu le lâches, il retourne parmi les étudiants. Celui-là ne change presque pas de trajectoire quand il charge ; je peux travailler avec ça. »
Tariq chercha à protester.
Kazuki l’empêcha de choisir.
Issa reporta toute son attention sur Roen.
La masse de l’homme avait changé depuis que sa peau s’était densifiée.
Environ cent trente kilos.
Sa vitesse augmentait encore.
Quatorze mètres par seconde. Peut-être quinze avant l’impact.
Le bras droit de Roen remonta.
Son centre de gravité suivit.
Il va frapper vers le bas.
Issa chercha autour de lui.
Une portion brisée d’une colonne décorative reposait à trois mètres sur sa droite.
Plus lourde que lui.
Assez proche.
Roen entra dans la dernière partie de sa course.
Issa fixa les deux positions.
L’espace se plia.
Le morceau de colonne prit sa place.
Roen comprit le changement trop tard.
Son poing renforcé traversa la première couche de marbre et s’enfonça jusqu’au milieu du bloc. Toute la force de sa charge se retourna contre son propre bras.
La masse de pierre explosa.
Roen recula de deux pas.
Issa réapparut quelques mètres derrière lui avec une brûlure immédiate dans la nuque.
Sa vision resta nette.
Pour l’instant.
Roen examina son poing.
Des fissures couraient sur le revêtement métallique.
Il regarda Issa.
« Tu changes les places. »
Issa inspira lentement.
« Seulement quand les deux côtés me conviennent. »
Roen posa le pied dans les débris de marbre.
« Alors je vais réduire ce qui te reste à choisir. »
Il repartit.
Cette fois, il écrasa volontairement les blocs à proximité au lieu de les contourner.
Issa recula.
Il a compris.
La cour lui offrait encore plusieurs objets assez volumineux pour une permutation, mais Roen venait de commencer à les détruire.
Issa calcula une nouvelle trajectoire.
Le souffle comprimé de Kaïs traversa soudain l’espace entre eux et pulvérisa une section du dallage. Plus loin, une projection d’Albert s’écrasa contre une colonne.
La géométrie du terrain changeait trop vite.
Une douleur atteignit les tempes d’Issa.
Il continua pourtant à mesurer.
Roen utilisa le socle d’une statue comme appui.
Le matériau craqua sous son poids lorsqu’il bondit.
Son ombre recouvrit Issa.
Cette fois, la masse entière du géant allait descendre avec lui.
Le bloc sur la corniche.
Issa leva les yeux.
Un élément de béton arraché à la galerie reposait au bord d’une structure endommagée.
Il pouvait l’atteindre.
La différence de masse dépassait ce qu’il avait utilisé quelques secondes auparavant.
Son nez recommença à saigner.
Si je rate la position, il tombe sur les autres.
Issa plaça sa main ouverte devant lui.
Le monde hésita.
Puis les positions s’échangèrent.
Issa disparut de la trajectoire.
Le bloc de béton apparut sous Roen.
Le poing métallique du géant le frappa avant que son corps ait terminé sa descente.
Le choc remonta dans son bras.
La carapace gris sombre se fendit depuis les phalanges jusqu’au coude.
Roen essaya de modifier sa chute.
Son propre poids l’emporta.
Il percuta les débris, roula sur le côté et resta immobile au milieu des morceaux de béton.
Issa réapparut près du bassin.
La cour bascula autour de lui.
Il posa une main au sol.
Les sons s’éloignèrent.
Quelqu’un courut dans sa direction.
Leila arriva à genoux près de lui et ouvrit immédiatement la petite sacoche qu’elle avait gardée attachée à sa taille.
« Regarde-moi. »
Issa essaya.
Ses yeux ne parvinrent pas à fixer correctement son visage.
« Je vois deux fois ton épaule. »
« Alors tu arrêtes d’essayer de te relever. Combien de permutations depuis tout à l’heure ? »
Issa chercha le nombre.
« Deux ici. Trois avant. »
Leila posa deux doigts contre la base de son crâne.
Son Spirit vert se diffusa lentement sous la peau.
« Tu cumules les mêmes symptômes depuis l’intervention en ville et tu recommences avec des masses plus lourdes. Je peux ralentir ce qui est en train de s’emballer, mais je ne peux pas faire disparaître la contrainte que tu imposes à ton système nerveux. »
Issa ferma les yeux quelques secondes.
« C’est une manière assez longue de dire que j’ai abusé. »
« Tu le savais avant moi. »
Elle suivit la circulation sous ses doigts.
« Et tu recommenceras si quelqu’un arrive sur nous, donc je préfère au moins savoir dans quel état tu le feras. »
Issa rouvrit les yeux.
La lumière verte entourant les mains de Leila se propageait dans sa nuque avec une finesse que lui-même percevait à peine.
À l’autre bout de la cour, l’homme au cube s’arrêta.
Kael était toujours au sol, écrasé par la pression.
Il avait vu la manière dont l’intrus contrôlait l’espace autour de l’objet.
L’absorption.
La gravité.
La manipulation des distances.
Un souvenir ancien remontait sans parvenir à prendre une forme complète.
« Cette méthode… »
Sa voix sortit difficilement.
« L’alerte Orange avait été préparée pour nous faire quitter l’Académie. »
L’homme n’accorda aucun signe à Kael.
Son attention s’était déplacée.
Vers Leila.
La lumière verte restait faible au milieu des affrontements, mais quelque chose dans sa propagation venait de traverser le champ de perception du cube.
Il observa.
Le Spirit de Leila entrait dans les tissus vivants selon une circulation irrégulière, encore mal maîtrisée, puis s’adaptait aux structures qu’il rencontrait.
Le cube réagit.
Une pulsation écarlate parcourut ses arêtes.
L’homme inclina légèrement l’objet.
Leila ne le remarqua pas.
Toute son attention restait sur Issa.
L’intrus fit un pas dans leur direction.
Puis s’arrêta.
La signature qu’il percevait était faible.
Incomplète.
Pourtant, certaines de ses propriétés suivaient une organisation qu’il connaissait.
Une organisation beaucoup trop proche de celle observée aux premiers stades de formation d’une Suppuration.
Sous son masque, sa respiration changea à peine.
« Cette propagation ne devrait pas apparaître ici. »
Personne ne fut assez proche pour comprendre à qui il parlait.
Son regard demeura encore une seconde sur les mains de Leila.
Puis il retourna le cube vers le centre de la cour.
La lumière écarlate reprit son rythme.
Leila continua de soigner Issa sans savoir qu’au milieu de centaines d’étudiants, quelqu’un venait de la distinguer de tous les autres.