Chapitre 58
La masse noire qui s’était affaissée dans l’eau grise continuait de remuer sous la lumière abîmée du laboratoire, où les lampes du plafond clignotaient encore entre deux câbles arrachés et faisaient luire les morceaux de verre éparpillés autour des cuves ouvertes ; à l’intérieur de cette matière, des filaments se cherchaient, se rejoignaient, cédaient à leur tour, puis recommençaient ailleurs autour de la brèche qu’Anna avait laissée au centre du réseau.
Issa gardait une épaule contre la cuve derrière lui pour empêcher ses jambes de décider à sa place, et même avec les contours qui se dédoublaient encore devant ses lunettes, il distinguait assez bien les pulsations violettes pour comprendre qu’elles n’avaient jamais cessé.
« Il bouge encore, et sa grille essaie déjà de refaire un trajet autour de ce qu’Anna lui a arraché. »
Kaïs avait ramené son bras droit contre son torse, tandis que le gauche restait libre devant Dina et Leila.
« Oui, j’avais capté la partie où le tas noir refusait de rester tranquille, mais merci pour le commentaire. »
Issa laissa son crâne reposer un instant contre le métal froid de la cuve.
« Je précisais pour ceux qui avaient encore un peu d’espoir. »
« Fallait les laisser profiter. »
La matière se contracta avant que Kaïs termine, et la conversation mourut avec le bruit humide qui courut sur le carrelage.
Thiago rappela ses chaînes devant les blessés, sans chercher à frapper ce qui se recomposait au centre de la pièce ; ils venaient tous de voir l’hybride absorber une partie des Spirits qu’on lui envoyait, et donner au hasard ce qui leur restait aurait surtout rempli une réserve qu’ils avaient déjà passée plusieurs minutes à vider.
Une main grise sortit de la masse, mais les doigts ne se formèrent pas proprement : deux phalanges restèrent soudées pendant plusieurs secondes avant que la chair les sépare, tandis que l’avant-bras se reconstruisait autour de lignes violettes qui changeaient de direction chaque fois qu’elles rencontraient la zone détruite sous le sternum.
Arama se redressa au milieu des vapeurs qui montaient de l’eau chauffée.
La forme hybride avait tenu.
Sa peau cendrée portait désormais une fente irrégulière depuis le milieu du torse jusqu’au ventre, où une matière plus sombre comblait encore ce qu’Anna avait arraché, et ses cheveux argentés collaient contre son front tandis que les deux spirales violettes de ses yeux reprenaient leur mouvement avec un léger décalage entre elles.
Soura observa surtout la façon dont sa main gauche tremblait alors que le reste du corps retrouvait déjà sa stabilité.
Il tient toujours, mais il dépense quelque chose juste pour rester comme ça.
Arama passa deux doigts sur la brèche de son sternum, où les lignes violettes s’écartèrent pour éviter la zone morte.
« Tu as arraché une jonction assez importante pour faire tomber tout le réseau, Anna, mais tu n’as rien séparé du tout, et maintenant je vais devoir reconstruire autour de ce que tu as détruit. »
Le bourdonnement d’une pompe éventrée continua derrière lui, accompagné du goutte-à-goutte d’une cuve qui se vidait encore sur le sol.
Aucune autre voix ne sortit de sa bouche.
Arama attendit quelques secondes, puis referma la main gauche dont les doigts avaient cessé de trembler.
« Très bien. Si tu préfères gaspiller ce qu’il nous reste à lutter contre moi, je ferai avec. »
Dina s’était éloignée de Leila de quelques pas, assez pour que le bandage autour de son abdomen tire sous sa cape, et la guérisseuse resta derrière elle avec une compresse neuve prête dans une main au lieu de la ramener immédiatement.
« Tu continues à lui parler comme si elle te devait encore une réponse après ce que tu viens de lui faire. »
Les spirales violettes d’Arama s’arrêtèrent sur elle.
« Ce qui se passe entre Anna et moi ne te concerne pas. »
Dina passa près d’un morceau de verre sans y faire attention, puis s’arrêta à la distance où Leila pouvait encore l’atteindre si sa plaie recommençait à céder.
« Tu l’as fusionnée à ton corps devant moi alors qu’elle te demandait d’arrêter, donc désolée, mais tu as un peu raté le moment où ça ne concernait que vous deux. »
Sous le sternum d’Arama, une partie de la grille s’alluma plus fort que les autres avant de revenir à son rythme précédent.
« Anna réagit à une situation qu’elle ne maîtrise pas encore, alors que cette forme peut résoudre ce que la cuve n’a jamais pu régler correctement. »
Dina laissa échapper un petit rire sans joie, aussitôt couvert par une plaque métallique qui tomba quelque part dans le couloir détruit.
« Elle t’a dit non dans la cuve, elle t’a dit non quand tu l’as amenée ici, et elle vient de t’ouvrir le torse de l’intérieur pour te le répéter une troisième fois ; à un moment, il va falloir arrêter d’appeler ça de la peur juste parce que ça t’arrange mieux que sa réponse. »
Une contraction passa dans la joue d’Arama.
Dina ne lui laissa pas le temps de déplacer la conversation.
« Le pire, c’est que je t’ai entendu parler de M.R. pendant des années, et chaque fois que son nom revenait, tu racontais ce qu’il nous avait fait comme si personne ne pouvait tomber plus bas que lui. »
Le nom resta entre eux pendant que l’eau grise continuait de courir autour des bottes de Soura.
Arama cessa de toucher son sternum.
« Fais attention à ce que tu vas dire. »
Dina désigna les douze femmes étendues près des cuves ouvertes, toujours inconscientes après la purification.
« M.R. utilisait des corps pour obtenir ce qu’il voulait comprendre, et toi tu as fait enlever douze femmes pour brancher leur Spirit à ton réseau ; alors explique-moi la différence sans commencer par me dire que ton objectif était meilleur que le sien. »
Les lignes violettes remontèrent jusque sous la gorge d’Arama.
« Leur organisme transformait le Spirit que le réseau leur faisait traverser, et le procédé exigeait qu’elles restent en vie pour continuer à fonctionner. »
Dina resta près du même morceau de verre, la semelle déjà tachée par l’eau sale qui passait dessous.
« Tu leur as demandé ? »
La pompe derrière Arama eut un raté, reprit pendant deux cycles, puis s’éteignit avec un bourdonnement plus grave.
« Non. »
L’aveu resta seul.
Dina reprit sans hausser la voix.
« Voilà où je te compare à lui, Arama, et Anna rend le truc encore pire parce qu’elle, tu pouvais lui demander ; tu l’as fait, elle t’a répondu, et tu as simplement décidé que son choix valait moins que le tien. »
Sous la peau grise, la grille pulsa jusque dans le cou.
Elle a raison.
Les doigts de la main gauche d’Arama se crispèrent.
« Tais-toi. »
Dina ne bougea plus.
Leila, derrière elle, abaissa lentement la compresse qu’elle tenait encore prête, tandis que Kaïs tournait légèrement la tête vers Arama.
« Je n’ai rien dit. »
La grille violette réagit avant même que Dina poursuive, et la main gauche d’Arama trembla de nouveau contre sa cuisse.
Dina parla plus bas.
« C’était Anna. »
La pression remonta autour d’Arama, faisant rouler des éclats de métal dans l’eau et soulevant jusqu’au plafond plusieurs morceaux de verre qui éclatèrent lorsqu’ils rencontrèrent le béton.
« Ferme-la. »
Dina resta à sa place malgré la bande rouge qui recommençait à apparaître sous son bandage.
« Tu veux que j’arrête de te comparer à M.R. ? Alors donne-moi une différence qui ne revient pas à dire que toi, tu pensais avoir une bonne raison. »
Arama ne lui donna rien.
La grille sous sa peau venait de changer de distribution : la zone autour du sternum restait active pour maintenir la cohésion et contenir Anna, tandis que le reste des lignes ramenait du Spirit vers ses jambes, sa colonne et les fibres de ses bras.
Issa suivit le déplacement avec la migraine qui battait derrière son œil droit, puis comprit pourquoi Arama venait de sacrifier une partie de sa régénération immédiate ailleurs.
Il prépare un déplacement.
Les spirales violettes étaient déjà sur lui.
« Ah. »
Arama partit.
Le carrelage éclata sous son pied et la ligne grise traversa la pièce avant que le déplacement d’air ait fini de repousser la poussière autour de sa position précédente.
Issa n’eut que le temps de comprendre qui était visé.
Moi.
Thiago avait suivi l’orientation du corps avant le départ, et deux chaînes s’étaient déjà croisées devant Issa quand l’avant-bras d’Arama les frappa ; l’ambre se comprima jusque contre la protection du Capitaine, plusieurs maillons se fissurèrent et Thiago glissa sur le sol mouillé jusqu’à heurter le bord d’une cuve.
Issa fut projeté contre le métal derrière lui.
Arama s’arrêta à portée de Thiago au lieu de poursuivre le coup, parce que son attention restait fixée derrière le Capitaine.
« Depuis que cette forme s’est stabilisée, tu passes beaucoup plus de temps à observer ma grille qu’à essayer de m’atteindre, Kaneshiro. »
Issa remit ses lunettes en place avec un doigt, mais la branche droite resta de travers.
« C’est moins fatigant, surtout aujourd’hui. »
« Tu as trouvé son retard. »
« J’ai trouvé qu’elle avait un problème, ce qui est déjà pas mal pour quelqu’un qui voit deux fois votre tête. »
Une ombre s’ouvrit sur le côté d’Arama.
Kei en sortit à hauteur de ses côtes, mais Arama avait déplacé le coude avant que le Capitaine ait fini de quitter la Cape de Ténèbres, et Kei dut replonger aussitôt pour éviter que l’articulation grise ne lui traverse la mâchoire ; le coup continua dans le mur et y ouvrit une cavité assez large pour faire tomber une partie des gaines techniques.
Kei ressortit près d’un pilier, où l’ombre remontait déjà autour de ses chaussures.
« Il commence vraiment à comprendre mes sorties. »
Issa resta derrière Thiago tandis que la poussière du mur éventré se mélangeait à la vapeur.
« Il les compare à celles que vous avez déjà utilisées, alors si vous reprenez les mêmes angles, il vous attend avant que vous soyez complètement sorti. »
Kei passa une botte dans la limite de son ombre et la retira aussitôt lorsqu’Arama orienta déjà son épaule vers ce point.
« Essaie de pas lui donner trop de conseils quand tu m’expliques ses progrès, ça m’arrangerait. »
Kaïs, toujours près de Dina et Leila, eut un rire bref.
« Pour une fois que quelqu’un écoute Issa quand il parle. »
Deux doigts gris se levèrent vers Issa.
Thiago tira aussitôt le garçon par la taille avec une chaîne, et la pression traversa l’endroit qu’il occupait pour écraser la cuve derrière lui contre le mur ; le métal se plia autour de ses supports, arracha plusieurs conduites et libéra un flot d’eau claire qui rejoignit celle déjà répandue au sol.
Issa roula sur un genou lorsque Thiago relâcha la chaîne.
Il ne cherche même plus les Capitaines en premier.
À travers la vapeur et les reflets violets, la logique devenait difficile à manquer.
Il enlève ceux qui peuvent comprendre son système.
Une lueur azur naquit près de Dina.
Arama tourna immédiatement vers elle une partie de son corps, et son pied recula avant même que la flamme quitte sa main.
Dina envoya une bande étroite à hauteur de son flanc.
Arama pivota juste assez.
Le feu bleu manqua la chair principale, mais toucha l’extrémité d’une ligne noire qui remontait vers ses côtes ; le conduit se contracta sous la flamme, blanchit sur plusieurs centimètres puis s’effrita dans l’eau, tandis que la régénération grise s’arrêtait au bord de la zone purifiée sans réussir à la reprendre.
Dina garda les doigts levés.
Il n’a pas essayé de l’absorber.
Arama épaissit la matière autour du conduit endommagé et se déplaça hors du second axe avant que Dina puisse remettre assez de Spirit dans sa main.
Thiago suivit ce choix depuis quelques mètres.
L’ambre, l’ombre et même la chaleur d’Ornella avaient déjà traversé Arama sans l’obliger à éviter chaque attaque.
Le feu de Dina venait d’obtenir autre chose.
Sa plaie la rappela pourtant avant qu’elle tente un troisième tir, et la lueur azur diminua tandis que Leila arrivait derrière elle pour reprendre le bandage dont le rouge gagnait désormais la seconde couche.
« Il l’évite, donc ça lui fait quelque chose que le reste ne fait pas. »
Leila écarta le tissu humide du bandage pour remettre la compresse à sa place.
« Oui, et tu resteras beaucoup plus utile debout que vidée sur ce carrelage dans trente secondes, alors laisse-moi finir avant d’en relancer une. »
Dina resta devant elle sans discuter davantage, les yeux toujours sur les lignes noires qui contournaient maintenant la zone blanchie.
À quelques mètres, une pellicule d’eau remontait autour de la chaussure de Soura, tirée depuis les flaques et la conduite que l’attaque précédente venait d’ouvrir, et il n’eut besoin que de quelques litres pour essayer de ramener le liquide vers les jambes d’Arama.
Les spirales violettes s’arrêtèrent sur l’eau avant qu’elle ait parcouru la moitié de la distance.
Soura eut juste le temps de comprendre.
Ah. D’accord.
Arama abaissa sa paume, et une vague de chaleur parcourut le sol devant lui ; l’eau se changea en vapeur contre les joints du carrelage, laissant Soura avec les doigts tendus vers une surface presque sèche.
« Bon, au moins il se souvient de moi. »
Kaïs suivit la vapeur qui leur revenait dessus.
« Change de pouvoir, ça ira plus vite. »
« Je regarderai les options demain, si on sort déjà de ce bâtiment aujourd’hui. »
Arama n’accorda rien à leur échange.
Depuis sa position, Issa restait celui qui avait compris le fonctionnement de la grille ; Dina pouvait détruire une partie de son réseau sans lui donner de Spirit exploitable ; Kei lui imposait de surveiller chaque zone d’ombre, tandis que Thiago avait déjà montré qu’il pouvait dévier une attaque assez longtemps pour sauver quelqu’un, et Soura venait de lui rappeler qu’il connaissait maintenant la première perturbation ayant gêné sa fusion.
La salle entière lui imposait trop de directions.
Son attention passa alors aux blessés.
Tariq et Jin restaient inconscients, Elian tremblait encore à intervalles irréguliers, les douze femmes occupaient tout un côté de la salle, Raad ne gardait ses jambes qu’avec l’aide de la cuve derrière lui, et Thalia comme Sira portaient encore sur leurs vêtements la poussière de leur propre combat.
Thiago avait déjà commencé l’évacuation.
Une chaîne passa sous Tariq sans heurter sa tête, puis une autre prit Jin sous les épaules et les jambes, tandis que trois boucles plus souples venaient soutenir Elian sans écraser son corps encore instable.
« Kei, il me faut ce passage assez longtemps pour sortir les blessés, et après tu décroches avec nous. »
L’ombre du Capitaine s’étala aussitôt sur une large bande de carrelage entre Arama et le groupe.
« Je peux lui faire perdre quelques secondes, mais pas tenir une porte contre lui pendant une minute entière, alors fais-les compter. »
Arama contourna la première bande noire au lieu de la traverser, et lorsque Kei la déforma pour fermer le nouvel axe, il changea encore d’appui sans gaspiller une attaque contre l’ombre.
Ces quelques secondes suffirent.
Thiago tourna légèrement la tête vers Ornella.
« Tu peux encore faire porter les femmes ? »
La Capitaine restait contre une cuve, une main posée sur le rebord métallique chaque fois que sa respiration devenait trop courte, et presque toute la chaleur avait disparu autour de ses doigts.
« Une dernière fois, mais après ça quelqu’un me récupère aussi, parce que mes jambes vont arrêter de négocier. »
Kaïs passa près d’elle avec son bras droit immobilisé.
« Demande quelqu’un avec deux bras, je préfère être clair tout de suite. »
Ornella attrapa le bord de la cuve pour se redresser davantage.
« Merci, Trabelsi, ton aide morale est vraiment exceptionnelle aujourd’hui. »
Elle vida la dernière réserve de Spirit qu’elle avait conservée, et une salamandre blanche se forma derrière elle dans la chaleur qui remonta entre les cuves ; le familier était plus petit que ceux qu’elle avait produits auparavant, sa surface ondulait à chaque respiration de sa maîtresse, mais son dos restait assez large pour recevoir les corps.
Thalia et Sira installèrent les douze femmes avec l’aide de Leila.
Raad tenta de suivre à pied jusqu’à la créature, parcourut deux mètres et dut reprendre appui contre une structure métallique lorsque ses jambes cessèrent de suivre.
« Je peux encore marcher, j’ai juste besoin de quelques secondes. »
Sira lui tendit l’avant-bras sans attendre qu’il retrouve son équilibre.
« Tu viens d’utiliser tes quelques secondes pour presque tomber dans une cuve, alors monte avant qu’on perde du temps à discuter. »
Raad accepta l’aide.
Goman resta près de Jin jusqu’à ce que l’ambre de Thiago le soulève vers la sortie.
« Dès qu’on atteint la surface, je le prends avec moi. »
Thiago ajusta la chaîne afin que la tête de Jin ne touche pas les débris.
« Fais ça, et garde-lui surtout le cou stable jusque-là. »
Leila passa près d’Issa pendant que Dina avançait avec elle.
« Tu peux suivre sans que je te porte aussi ? »
Issa observa ses deux silhouettes se superposer pendant une seconde avant de répondre.
« Je peux marcher droit tant que personne ne me demande de prouver que c’est vraiment droit. »
« Ça me suffit. »
Kaïs vint derrière eux, tandis que Soura resta près du passage afin d’utiliser l’eau de la conduite éclatée pour refroidir les plaques métalliques tombées au sol et repousser une partie de la poussière brûlante hors de leur chemin.
Un morceau de dalle se détacha au-dessus de lui.
L’ambre de Thiago l’attrapa avant la chute, dévia plusieurs centaines de kilos de béton vers une cuve vide et les laissa s’y écraser dans un nuage gris qui remplit le couloir.
Soura n’eut qu’une seconde pour voir la chaîne revenir vers le Capitaine.
Encore.
La question attendrait.
Arama, lui, avait cessé de chercher une cible isolée.
Ils abandonnaient la salle, ce qui signifiait qu’Issa allait disparaître derrière Thiago, que Dina resterait couverte pendant sa sortie et que chaque seconde passée à poursuivre un combattant donnerait aux blessés quelques mètres supplémentaires ; continuer exactement comme eux le souhaitaient reviendrait à accepter leur rythme.
Ses spirales violettes parcoururent les piliers qui entouraient la pièce, les dalles fendues au-dessus et les lignes de fondation visibles derrière les murs déjà arrachés.
Les plaques noires le long de sa colonne commencèrent à se déplacer.
Kaïs fut le premier à les entendre glisser.
« Euh… je crois qu’il prépare encore un truc qu’on va tous détester. »
Issa se retourna depuis le passage.
Des pièces sombres remontaient le long du bras droit d’Arama et s’emboîtaient autour de l’avant-bras jusqu’à former un tube large, parcouru de lignes violettes qui reprenaient directement la pulsation de la grille.
Le canon s’orienta vers le sol.
Issa suivit l’angle jusqu’à la ligne principale des fondations.
« Il ne nous vise pas. »
Thiago comprit au même moment.
« Il vise le bâtiment. »
Kei replia sa Cape de Ténèbres vers la sortie.
« Alors il vient de décider qu’on ne choisira pas nous-mêmes quand partir. »
Arama maintint le canon vers la dalle porteuse et laissa le vide se former à l’intérieur, tandis que les derniers débris légers quittaient le sol autour de lui.
« Vous vouliez évacuer vos blessés ; je vais vous ouvrir le chemin assez largement pour que personne ne songe à revenir. »
La lumière violette se concentra dans le tube.
Thiago lança toutes ses chaînes disponibles vers le groupe.
« Tout le monde sort maintenant, et personne ne reste derrière pour regarder. »
La salamandre bondit vers le passage éventré, aidée par une couche de pression que Goman plaça sous son arrière-train pour lui faire gagner quelques mètres, tandis que Soura projetait toute l’eau qu’il pouvait encore contrôler sur les plaques chauffées afin d’ouvrir un couloir de vapeur.
Dina tourna une dernière fois la tête vers le laboratoire.
Deux flammes azur restaient encore autour de ses doigts.
Arama déplaça légèrement son canon afin que son bras et son flanc restent hors de l’axe direct qu’elle pourrait atteindre depuis le passage.
Il fait vraiment attention à moi maintenant.
La constatation ne lui apporta rien d’agréable.
Le réseau violet se contracta le long du bras d’Arama.
« Revêtement du Spirit. »
La lumière se tassa au fond du canon.
« Laser Tectonique. »
Le faisceau entra dans le sol.
Arama n’avait pas libéré toute la puissance que cette forme pouvait fournir, parce qu’il n’en avait pas besoin pour obtenir ce qu’il voulait : le tir traversa la première dalle porteuse, continua dans le niveau inférieur et suivit la ligne des renforts principaux, où le métal rougit jusqu’à perdre sa tension avant d’entraîner les structures voisines.
Le laboratoire bascula.
Kei fut projeté contre un mur, mais une chaîne attrapa son manteau et le tira vers le passage avant que la dalle supérieure ne s’effondre à sa place.
La salamandre passa la première.
Le plafond s’abattit derrière elle.
Soura n’était plus qu’à deux pas de la sortie lorsqu’un pan entier de béton descendit sur son axe ; l’ambre lui prit la taille, le projeta hors de la chute et l’envoya directement contre l’épaule gauche de Kaïs.
« Aïe, t’es lourd ! »
Soura retrouva le sol en s’agrippant une seconde au tissu de Kaïs.
« Je fais soixante-cinq kilos, arrête un peu. »
« Mon bras droit marche plus, et toi tu viens d’écraser le gauche ! »
« Il marche encore, puisque t’es en train de te plaindre avec. »
Le sol céda sous leurs pieds avant que Kaïs puisse répondre.
Goman étendit une couche de pression sous le groupe pour ralentir leur chute, tandis que Kei plaquait sa Cape de Ténèbres contre une paroi brisée afin d’y tirer Dina et Leila ; au milieu de la poussière, Thiago maintenait cinq chaînes dans des directions différentes, trois pour Tariq, Jin et Elian, une autour de Soura et la dernière sous le flanc de la salamandre qui basculait avec les douze femmes.
Le retour remonta jusque dans son Maillage Interne.
Il continua à tirer.
Le Bâtiment 4 s’effondra sur lui-même.
La rupture atteignit la surface, souleva l’asphalte autour de la structure et ouvrit plusieurs conduites enterrées, tandis que les systèmes de stabilisation du quartier répondaient sous les rues voisines par des lignes lumineuses qui s’allumèrent à travers la pluie.
Le tir n’avait pas eu besoin de traverser la ville.
Arama avait choisi ce qui tenait encore le bâtiment.
La salamandre sortit du cratère dans un mélange de vapeur, de poussière et de pluie glacée, puis Ornella la maintint assez longtemps pour déposer les blessés et les douze femmes sur l’asphalte avant que le familier ne perde sa forme au-dessus d’eux.
La Capitaine resta assise là où ses jambes avaient cessé de suivre.
« Bon, quelqu’un avait parlé de me porter après ça, et je tiens à signaler que l’offre est toujours valable. »
Kaïs toussait encore la poussière à quelques mètres.
« J’avais précisé quelqu’un avec deux bras. »
Ornella frotta du bout des doigts une trace noire laissée sur sa manche par la salamandre.
« Va te faire soigner avant que je retrouve assez de Spirit pour t’enlever le deuxième. »
Les équipes médicales n’avaient pas encore atteint le secteur, et la pluie avait déjà trempé les vêtements, les bandes et les cheveux de tous ceux qui venaient de sortir.
Leila entraîna Dina vers une portion de chaussée intacte pour reprendre son bandage, Goman rejoignit Jin dès que Thiago relâcha la chaîne, et un peu plus loin Raad restait éveillé près de Thalia et Sira sans essayer une deuxième fois de se relever.
Tariq ne s’était pas réveillé.
Elian continuait de trembler.
Issa resta près du bord du cratère, où la profondeur du Bâtiment 4 brillait encore par endroits entre les dalles effondrées.
Il aurait pu nous tirer dessus.
Thiago arriva près de lui avec plusieurs maillons fendus pendant à son bras.
« Il a choisi exactement l’endroit où le bâtiment céderait. »
Thiago suivit les fondations ouvertes sous la pluie.
« Et il nous a fait sortir. »
Issa observa les avenues autour du site, encore occupées par les premières équipes qui tentaient de comprendre ce qui venait de se produire.
Dans le laboratoire, Arama devait contourner les cuves, les blessés et tous ceux qui pouvaient ralentir une attaque destinée à quelqu’un d’autre.
À la surface, l’espace était ouvert.
Il vient de choisir la suite du combat.
Thiago activa la surface sombre de son relais de poignet, où une carte du secteur se déploya au-dessus de l’avant-bras et commença déjà à signaler les ruptures souterraines.
« Centre de commandement, ici Vane ; la menace classée Rouge est toujours active, je demande l’évacuation immédiate autour du Bâtiment 4 et des avenues adjacentes, avec les équipes médicales sur notre position et les unités de décontamination derrière elles. »
Des morceaux de béton continuaient de tomber au fond du cratère pendant que la réponse du commandement arrivait dans son relais.
« La cible peut encore combattre, alors personne n’entre dans le périmètre sans ordre d’un Capitaine. »
Thiago coupa la liaison.
La pluie continua de frapper les carcasses de véhicules, les plaques d’asphalte soulevées et les corps qu’on regroupait déjà sur la chaussée.
Puis les sirènes commencèrent à traverser la ville.