Chapitre 57
Le carrelage se courba sous la main levée d’Arama.
La pression gagna les piliers et remonta dans le plafond. Leila rabattit le couvercle de sa trousse avec le pied pour garder les compresses hors de l’eau. Plus loin, Goman restait près de Jin, deux doigts contre son poignet.
Arama contemplait ses mains grises.
Des traces de Spirit abandonnées dans le laboratoire glissaient vers sa peau. L’ambre de Thiago, la chaleur d’Ornella, les restes d’ombre accrochés au sol : son corps les prenait par petites quantités.
Ça compense une partie de ce que j’ai dépensé.
La réserve remontait moins vite qu’il l’aurait voulu.
Sous son sternum, une autre dépense ne cessait jamais.
La grille maintient encore trop de fonctions à la fois.
Elle s’alluma.
Un spasme traversa sa main gauche.
Les doigts se retournèrent contre son visage et griffèrent la joue.
Arama.
Il cessa de bouger.
Arrête.
Sa bouche resta fermée.
Tu n’as rien sauvé.
« Tais-toi. »
Le mot sortit à voix haute.
Kei entendit.
Thiago aussi.
Arama plaqua sa paume contre sa tempe. La grille violette courut du cou au bras gauche, pulsa et resserra ses lignes autour de la zone qui tremblait.
La main retomba.
Voilà.
Issa suivait chaque variation depuis la cuve.
Sa vision se dédoublait encore, mais le motif revenait toujours au même endroit : absorption, changement du corps, activation de la grille. Quand Arama venait de répondre à une voix que personne d’autre n’entendait, la même zone avait réagi.
Elle ne sert pas seulement à réparer.
Kei s’approcha de Thiago.
« Il vient de répondre à quelqu’un ? »
« Oui. »
Issa quitta la cuve en s’aidant du bord métallique.
« Capitaine. Sa grille change de rythme quand il absorbe. Elle vient de faire pareil quand sa main lui a échappé. »
Thiago fit pivoter son poignet. Une chaîne se plaça devant eux.
« Tu en tires quoi ? »
Issa remit les deux silhouettes de Thiago l’une sur l’autre.
« Une hypothèse. Son corps traite trop de choses en même temps. Absorption, régénération, changement de forme… et autre chose autour du sternum. Plus on lui donne de signatures différentes, plus la grille met du temps à revenir à son rythme. »
Kei observa les lignes violettes.
« Donc on surcharge le tri. »
« Peut-être. »
Issa appuya sa paume contre la cuve.
« Mais son corps récupère aussi une partie de ce qu’on lui envoie. Si on se trompe, on le nourrit. »
Thiago regarda Arama.
« Et si on a raison ? »
« On crée du retard. Pas forcément des dégâts. »
Ornella avait entendu.
« Il me reste un tir propre. Après ça, je suis vide. »
Thiago ne distribua aucun rôle.
Son regard passa de l’ambre à l’ombre de Kei, puis à la chaleur blanche autour des doigts d’Ornella.
« On vérifie une fois. »
Arama baissa la main.
« Vous avez fini ? »
Kei répondit :
« Pas encore. »
Thiago partit.
L’ambre arriva de biais.
Arama aurait pu l’éviter.
Il choisit de ne pas le faire.
La chaîne traversa son épaule.
L’ombre de Kei se referma sur ses jambes une demi-seconde plus tard.
Ornella envoya sa lance blanche sous les côtes.
Le corps gris prit les trois impacts.
La chair s’ouvrit.
La chaleur creusa une cavité dans son flanc. L’ombre écrasa les tissus autour de son genou. L’ambre ressortit derrière l’épaule.
Arama continua d’avancer.
Une partie du Spirit contenu dans les attaques disparut dans son réseau.
La cavité du flanc se referma.
L’épaule se reconstruisit autour de la chaîne.
Le genou reprit sa forme avant que Kei retire son ombre.
Kaïs regarda la blessure disparaître.
Ils viennent de le trouer trois fois.
Arama arracha la chaîne de son épaule.
La peau s’était déjà refermée.
« Vous m’envoyez exactement ce dont ce corps manque. »
Kei recula dans son ombre.
« Tu pourrais avoir la décence d’avoir mal. »
Arama disparut.
Kei vit seulement le sol se creuser.
Le bras gris arriva sur lui.
Il plongea dans son ombre.
Arama modifia sa trajectoire avant que Kei ressorte.
La paume frappa l’endroit où son torse allait réapparaître.
Kei changea sa sortie au dernier instant.
Le coup manqua son visage.
Le mur derrière lui s’effondra sur toute une travée.
Il suit mes sorties.
Kei reparut plus loin.
« Il apprend vite. »
Thiago lança une nouvelle chaîne.
Arama l’évita cette fois.
Sa main gauche attrapa l’ambre au passage.
Il tira.
Thiago fut arraché de ses appuis.
Arama relâcha la chaîne avant de l’amener jusqu’à lui et se tourna vers Issa.
« Toi, tu comptes. »
Issa sentit la migraine battre derrière ses yeux.
« Ça m’arrive. »
« Les pulsations sous ma peau. Depuis tout à l’heure. »
La pression se concentra devant Arama.
Thiago ramena l’ambre entre eux.
L’impact écrasa les chaînes contre le sol.
Issa fut repoussé contre la cuve sans recevoir le centre de l’attaque.
Il m’a identifié.
Arama observa les trois combattants qui venaient de le frapper.
Trois signatures. Le coût reste inférieur au gain.
La grille pulsa.
Puis manqua un battement.
Arama le sentit.
Son regard descendit vers son sternum.
Une variation.
Issa l’avait vue aussi.
« Elle a sauté. »
Thiago tourna la tête vers lui.
« Combien ? »
« Une pulsation. »
Arama entendit.
Les spirales violettes revinrent sur Issa.
Il comprend trop vite.
Cette fois, il ne laissa pas la salve suivante arriver.
Thiago attaqua depuis la droite.
Arama dévia l’ambre.
Kei tenta d’ouvrir une sortie derrière lui.
Arama écrasa la zone d’ombre d’un cône de pression avant qu’il émerge.
Ornella changea alors son angle.
Sa lance blanche entra par le côté gauche.
Arama pivota assez pour qu’elle traverse l’abdomen plutôt que le centre du réseau.
La chair brûla.
Il attrapa la lance à mains nues.
La chaleur rongea ses doigts.
Il la maintint quand même.
Puis il absorba.
Ornella sentit son dernier noyau diminuer plus vite qu’elle ne l’avait prévu.
« Vane ! »
Thiago coupa sa propre attaque.
Kei retira son ombre.
La lance d’Ornella disparut dans la main d’Arama.
Deux doigts gris tombèrent au sol.
Ils repoussèrent avant que la lance finisse de s’éteindre.
Ornella recula contre la cuve.
« Je suis vide. »
Arama regarda sa main reconstruite.
« Votre problème n’est pas de me blesser. Vous savez déjà le faire. »
Il ouvrit les doigts.
« Votre problème est d’obtenir quelque chose de ces blessures. »
Personne ne répondit.
Il avait raison.
Soura, derrière l’ambre, suivait l’eau autour de ses chaussures.
Son Spirit ne remontait toujours pas.
Même si je lui arrache une jambe, il la remet.
Dina fixait Arama.
Leila avait refait son bandage avec deux couches propres. Le rouge gagnait déjà la première.
Dina n’y prêtait aucune attention.
« Il lui parlait. »
Leila conserva la compresse.
« À Anna ? »
« Je connais sa manière de prononcer son nom. Il faisait pareil au laboratoire. »
Kaïs se plaça près d’elles avec le bras droit maintenu contre son flanc.
« Donc elle est encore là-dedans. »
Dina regarda le visage gris.
« Je veux l’entendre elle. »
Au centre de la salle, Arama releva les bras.
Il avait compris leur tentative.
Ils veulent retarder la grille.
La solution était simple.
Ne plus leur laisser le temps d’empiler les signatures.
La pression qu’il avait étalée sur la salle se contracta au-dessus des Capitaines.
Des morceaux de béton quittèrent le sol.
Thiago vit la montée.
« Il arrête d’absorber. »
Issa suivit la grille.
« Il prépare une sortie plus forte. »
Arama regarda d’abord Thiago.
Puis Kei.
Puis Issa.
L’analyste en premier.
Son bras se baissa vers lui.
Thiago lança l’ambre avant l’attaque.
Kei comprit au même instant.
L’ombre coupa l’axe.
Arama frappa.
Le choc passa à travers les deux défenses.
Thiago sentit ses chaînes se fendre jusque dans son poignet.
Kei fut rejeté hors de son ombre.
Le sol derrière Issa s’ouvrit sur plusieurs mètres.
Issa resta debout uniquement parce que la cuve avait pris une partie du souffle.
Ça, c’était encore loin de son maximum.
Arama allait enchaîner.
Sa main gauche se ferma contre sa volonté.
Une douleur traversa son sternum.
Non.
La voix d’Anna revint.
Tu n’utiliseras pas ce corps pour les tuer.
Arama força sa main à s’ouvrir.
La grille vira au violet vif.
Reste où je t’ai mise.
Ce battement de lutte suffit.
Thiago le vit.
Issa aussi.
« Maintenant. »
Thiago ne demanda pas pourquoi.
Toutes ses chaînes encore intactes partirent.
Kei ouvrit sa Cape de Ténèbres sous Arama au lieu de chercher son corps.
Ornella n’avait plus de noyau propre, mais la chaleur résiduelle de sa dernière attaque restait dans l’air et les débris. Elle la rabattit en une seule poussée blanche.
Trois signatures arrivèrent par trois chemins différents.
Arama comprit leur intention.
Ils recommencent.
Il changea de stratégie.
Au lieu de tout absorber, il expulsa une partie de l’ambre avec une onde de pression et épaissit la chair autour de la chaleur.
L’ombre, elle, entra dans le réseau par les zones déjà ouvertes.
La grille corrigea.
Anna força de nouveau sa main gauche.
La grille dut corriger une seconde fois.
Issa vit le rythme se décaler.
« Ça prend du retard ! »
Arama arracha l’ombre de son flanc.
Deux problèmes.
Une ligne violette se croisa sous sa gorge.
Corrige.
Anna contracta les doigts.
Trois.
Le réseau hésita.
L’attaque qu’Arama préparait disparut.
Une vapeur noire sortit de sa bouche.
Ses jambes plièrent.
Les spirales violettes dans ses yeux cessèrent de tourner ensemble.
Arama porta les mains à son crâne.
« Qu’est-ce que vous avez— »
Sa main gauche lui coupa la phrase.
Elle s’enfonça dans son torse.
Arama la saisit avec l’autre.
Les deux bras tremblèrent.
« Non. »
Sa bouche répondit avec un autre timbre.
« Arama. »
Dina se redressa.
Soura reconnut la voix avant de comprendre comment elle pouvait sortir de ce corps.
Anna.
Dina prononça son nom.
« Anna. Tu m’entends ? »
Le visage gris se tourna vers elle par à-coups.
Les spirales ralentirent.
« Dina… oui. »
Dina fit un pas.
Kaïs plaça son avant-bras gauche devant elle.
Elle s’arrêta.
« Je suis là. J’aurais dû savoir que tu pouvais encore être en vie. »
« Tu n’avais rien à savoir. On courait tous sans comprendre où on allait. »
Dina resta devant le bras de Kaïs.
« Kazuki t’a cherchée aussi. »
Le visage d’Anna vacilla.
« Il est ici ? »
Dina sentit la question plus fort que sa plaie.
« Non. »
La bouche d’Arama se tordit.
« Ne lui réponds pas. »
Sa main droite essayait encore d’arracher la gauche de son torse.
Anna reprit la voix.
« Tu m’as entendue dans la cuve. Tu m’as entendue quand je t’ai dit non. Tu as continué quand même. »
« Tu étais en train de mourir. »
« Et tu as décidé que ça te donnait le droit de choisir pour moi. »
Arama força sur son bras gauche.
Les doigts sortirent de quelques centimètres, couverts de matière noire.
« Tout ce que j’ai fait depuis la Russie, je l’ai fait pour qu’on ne finisse pas comme les autres. Je t’ai gardée en vie quand ton corps partait en morceaux. J’ai cherché pendant des années une sortie qui ne te condamne pas à cette cuve. »
La colère d’Arama passa sur le visage, puis la fatigue d’Anna reprit les mêmes traits.
« Tu m’as sauvée ce jour-là. Je ne l’ai jamais nié. Mais tu as fini par croire que ce geste te donnait le prochain choix, puis celui d’après. »
« Je savais ce qui t’attendait si je ne faisais rien. »
« Et moi, je savais ce que ça me coûtait de rester en vie comme ça. C’était justement pour ça que mon avis comptait. »
Arama tira sur son propre poignet.
« Tu aurais préféré mourir dans cette cuve ? »
Anna laissa passer un silence.
« J’aurais préféré que tu me poses encore la question quand la réponse a cessé de te plaire. »
Dina referma les doigts sur sa cape.
Arama reprit d’une voix plus dure.
« Tu crois que je voulais refaire ce qu’ils nous ont fait ? Je voulais sortir de leur résultat. Je voulais qu’aucun de nous reste dépendant de ce laboratoire. »
« Regarde autour de toi. »
Ses propres yeux balayèrent malgré lui les cuves ouvertes, Jin au sol, les blessés et Dina près de Leila.
« Tu as construit une autre cage et tu m’as mise dedans avec toi. »
Anna replongea sa main sous les côtes, là où les lignes sombres convergeaient depuis la fusion.
Arama plia le dos.
Sa main droite bloqua le poignet gauche.
Dina voulut avancer.
Sa plaie la força à s’arrêter.
Leila retint sa cape.
« Anna, arrête ! »
Anna chercha Dina au milieu des spirales.
Dina termina ce qu’elle n’avait pas pu dire.
« Kazuki est mort ici. Il essayait encore de ramener Arama sans le tuer. »
Le corps hybride cessa de lutter pendant un battement.
Anna ferma les yeux.
« Bien sûr qu’il a essayé. »
Arama reprit la bouche.
« Lâche-moi. »
Les doigts continuaient de chercher.
« Anna. Lâche ça. »
La matière noire entre ses côtes battait contre sa main.
Dina comprit.
« Elle cherche le centre du réseau. »
Arama cria.
« Tais-toi ! »
Anna ouvrit les yeux.
« Tu te souviens de ce que tu avais écrit ? »
Arama resta muet.
« Nous ne ferons qu’un. »
Sa main trouva la masse sombre.
Les lignes violettes se tendirent dans tout son corps.
Arama attrapa son propre poignet à deux mains.
« Anna. »
Elle força.
« Dans la mort. »
Ses doigts se refermèrent.
Le réseau céda.
La grille violette s’éteignit par zones, du ventre vers le cou. Les lignes sous la peau gonflèrent et se rompirent. Une matière noire coula sur le torse.
Arama essaya de rester debout.
Son genou toucha le sol.
La régénération repartit sans direction : une plaque se forma sur son épaule pendant que la peau du ventre se défaisait ; un bras gagnait de la masse alors que l’autre perdait sa forme.
Thiago rappela sa chaîne.
Personne n’attaqua.
Ce n’était plus leur puissance qui le faisait tomber.
Anna venait d’arracher la fonction qui permettait à cette puissance de rester dans un seul corps.
La forme hybride céda.
Elle retomba sur le béton en une masse noire traversée de veines violettes qui s’éteignaient les unes après les autres.
Dina ne bougea plus.
Soura suivit le dernier reflet jusqu’à sa disparition.
Elle avait encore choisi elle-même.
La matière noire fuma dans l’eau grise.