Chapitre 55
Arama avait encore un genou au sol lorsque Soura sentit la pression de l’eau lui revenir jusque dans les épaules.
Ses jambes tremblaient. La masse qu’il avait rassemblée dans le laboratoire pesait maintenant contre le corps d’Arama, et chaque seconde lui donnait l’impression de retenir une porte que quelqu’un poussait de l’autre côté.
Thiago se tenait à sa gauche. Depuis que Soura avait cessé de retenir sa réserve, son attention revenait vers lui plus souvent qu’avant, même lorsque ses chaînes restaient entièrement concentrées sur Arama.
Soura finit par remarquer cette attention et l’interrompit sans quitter Arama des yeux.
« Si tu comptes vérifier toutes les dix secondes que je suis encore debout, tu vas finir par rater celui qui essaie vraiment de nous tuer. »
Une chaîne d’ambre passa derrière l’épaule d’Arama et se tendit.
« Je regarde aussi celui qui vient de sortir une quantité de Spirit qu’il cachait à toute l’équipe. Je te demanderai pourquoi plus tard. Pour l’instant, j’aimerais surtout éviter que tu dépenses le reste comme si tes côtes avaient disparu. »
Soura aurait pu prendre cette insistance pour une nouvelle manie de Capitaine. Il se contenta de resserrer l’eau autour d’Arama.
« Mes côtes sont toujours là. Elles se plaignent beaucoup, mais elles sont là. Si elles deviennent réellement inutilisables, tu seras le premier au courant. »
Thiago ne répondit pas à la plaisanterie. Soura n’y vit qu’une inquiétude de terrain et reporta son attention sur Arama.
Le scientifique força sur sa jambe droite et gagna quelques centimètres sur l’eau qui le retenait. Soura resserra sa prise jusqu’à sentir l’effort remonter dans ses épaules.
Il fit remonter la masse liquide contre ses avant-bras et ses jambes, puis la comprima au plus près de sa peau. Ses vêtements collèrent à son corps et les veines ressortirent sous ses poignets.
Arama parvint à lever le visage. Devant lui se tenait toujours le garçon revenu de la chambre d’Anna, celui qui avait touché à sa cuve et refusait maintenant de s’écarter.
« Tu peux continuer à m’alourdir autant que tu veux. Dès que ton corps lâchera, je descendrai. »
Soura changea son appui avant de répondre.
« Alors il va falloir patienter un peu. »
Il se projeta vers lui avec l’eau tassée autour de son corps.
L’eau tassée autour de lui accompagna son mouvement et transforma son épaule en masse compacte. Le choc frappa Arama en plein torse et arracha l’une des plaques déjà fendues par Kaïs.
Le scientifique recula d’un pas, mais au second passage il avait compris ce que Soura cherchait à faire.
Les plaques encore actives chauffèrent jusqu’à rougir. La couche qui protégeait les bras de Soura se changea en vapeur avant le contact, et la perte soudaine de masse lui ouvrit tout le flanc.
Un bras mécanique le frappa sous les côtes.
Soura quitta le sol, heurta le carrelage sur le dos et resta une seconde incapable de reprendre de l’air.
Thiago fit partir une chaîne vers lui, que Soura repoussa d’une main avant qu’elle s’enroule autour de son torse.
« Garde ça pour lui. Si tu commences déjà à me tirer hors du combat, on va avoir notre dispute beaucoup plus tôt que prévu. »
Thiago le regarda se remettre sur un genou.
« Tu viens de prendre un bras mécanique dans les côtes. Je ne suis pas certain que choisir ce moment pour prouver ton indépendance soit une grande idée. »
« Ça tombe bien, je ne cherche pas à te convaincre. »
Arama avançait déjà lorsque Soura posa ses paumes dans l’eau répandue sur le carrelage.
Le principe étudié à l’Académie lui revint au moment où son Spirit cessa de se limiter aux courants qu’il guidait séparément. Toute l’eau de la zone prit le même rythme autour d’Arama, comme si chaque nappe répondait désormais à une seule pression.
Soura avait plus d’eau autour de lui qu’à aucun autre moment de la nuit, et il n’avait plus aucune raison de cacher la quantité de Spirit qu’il portait.
Les flaques, les restes des cuves et le liquide gris ramené de la chambre d’Anna se soulevèrent autour d’Arama. Plusieurs couches se refermèrent à des hauteurs différentes, séparées par quelques centimètres, chacune circulant en sens inverse de la précédente.
Soura sentit ses côtes protester lorsqu’il força davantage.
« Autorité de Domaine : Abysses Fracturés. »
Autour d’Arama, chaque couche d’eau ajouta sa poussée à la suivante jusqu’à reproduire la contrainte d’une profondeur abyssale. Le bras d’Arama s’abaissa, puis son épaule. Son autre genou heurta le sol lorsque la pression s’accumula autour de ses plaques déjà déformées.
Le carrelage se creusa sous lui pendant que Thiago regardait Soura plutôt que la technique.
Il connaissait sa réserve cachée depuis quelques minutes seulement. Il découvrait maintenant ce qu’il en avait fait sans maître capable de lui montrer cette voie.
La respiration de Soura s’accélérait à mesure que les bords de son Domaine perdaient leur forme.
Kaïs s’était redressé près d’une cuve, le bras droit maintenu contre lui. Dina avait quitté Leila de quelques pas malgré le rouge qui revenait sur son bandage.
Thiago n’eut pas besoin de leur expliquer ce qu’ils voyaient.
Ils partirent lorsque l’épaule d’Arama céda sous la pression.
Le fluide de Kaïs éclata dans une jointure. Une chaîne d’ambre arracha un bras mécanique de son axe, et le feu azur de Dina entra par la brèche ouverte dans le torse.
Arama plia, puis la grille lumineuse reparut sur sa peau et s’étendit jusqu’au sol mouillé.
Les lignes blanches suivirent les couches d’eau de Soura, mesurèrent leur rythme, puis se mirent à pulser entre deux poussées au lieu de leur résister de face.
Soura sentit son Domaine perdre sa cadence et chercha à reprendre le rythme des couches d’eau.
« Qu’est-ce que tu lui fais… »
La pulsation suivante traversa toute la zone.
Les couches liquides se heurtèrent entre elles.
La pression que Soura avait empilée revint dans ses propres bras, remonta jusqu’à son visage et lui arracha un jet de sang par le nez. Son Domaine se déforma, puis céda avec suffisamment de violence pour le faire basculer en arrière.
Arama utilisa cette seule seconde pour arracher son torse à la chaîne de Thiago, traversa la vapeur et disparut dans le couloir.
Kaïs frappa le sol de la paume.
« Il descend vers la salle où tu as trouvé Anna, c’est ça ? »
Soura essuya le sang sous son nez avec son poignet.
« Oui, c’est la chambre où je l’ai trouvée. »
Ses côtes lui coupaient la respiration, mais il se remit debout lorsque Thiago arriva près de lui.
« Tu peux encore le suivre avec ces côtes, ou je vais devoir te ramasser dans l’escalier ? »
Soura prit le temps d’une inspiration prudente.
« Assez pour lui courir après. »
Thiago renonça à insister et Soura partit le premier. Thiago suivit, et Dina les rejoignit malgré sa démarche devenue irrégulière.
Plus ils descendaient, plus l’odeur de sel prenait la gorge.
La porte de la chambre forte avait été arrachée.
Le cylindre était ouvert, et le liquide gris s’étalait sur le carrelage en nappes épaisses autour d’Anna, étendue au sol.
La moitié humaine de son visage était livide. L’autre portait encore les traces de la transformation qui la rongeait depuis des années. Elle avait quitté la cuve sans avoir la force de tenir debout.
Arama la tirait par le bras lorsque la voix d’Anna passa à peine au-dessus du bruit du liquide.
« Arrête de me tirer comme si je n’avais déjà rien dit. Tu m’as gardée ici assez longtemps, et tu sais très bien que je ne veux pas de ce que tu prépares. »
Arama continua à la tirer sans relâcher son bras lorsqu’il répondit.
« Tu parles depuis un corps qui se détruit chaque jour. Je ne vais pas appeler ça un choix libre simplement parce que tu arrives encore à le formuler. »
Anna chercha de l’air et aperçut l’entrée.
« Soura ! Arrête-le ! »
Arama tourna légèrement la tête. C’était la première fois qu’il entendait le prénom du garçon devant lui.
Derrière Soura, Dina s’était immobilisée et le bleu avait disparu de ses mains.
« Anna… C’est vraiment toi ? »
Elle fit un pas qui tira immédiatement sur son flanc.
« Kazuki et moi, on t’a cherchée après la fuite. On a fini par croire que tu n’étais jamais sortie de là. »
Anna la regarda, et pendant une seconde la peur qu’elle avait pour Arama céda la place à quelque chose de plus fragile.
« Dina… Je pensais que vous étiez tous partis loin d’ici. »
La phrase lui coûta presque tout son souffle.
Dina resta debout sans réussir à réduire la distance.
Kazuki était mort sans savoir qu’Anna respirait encore sous le même bâtiment.
Arama garda toute son attention sur la femme qu’il tenait.
« J’ai passé des années à chercher une manière de garder ce qui reste de nous. La page récupérée après M.R. m’a donné ce qui manquait : une façon de réunir ta régénération à ce que j’ai construit sans dépendre d’une cuve pour le reste de ta vie. Tu peux me détester pour la méthode, mais ne me demande pas de te regarder mourir alors que j’ai enfin la possibilité de l’empêcher. »
Anna tira faiblement sur son bras avant de répondre.
« Tu veux surtout empêcher le moment où tu devras vivre sans moi. Tu peux appeler ça me sauver si ça t’aide, mais moi je suis encore là pour te dire que je n’en veux pas. »
Les chaînes de Thiago traversèrent la pièce.
Arama réagit avant qu’elles l’atteignent et força son Spirit dans Anna par le bras qu’il tenait. Tout son corps se contracta.
Dina cria son nom et voulut avancer, mais sa blessure lui coupa les jambes.
Thiago la retint avant qu’elle tombe dans l’eau.
Chez Anna, la frontière entre les tissus humains et la transformation se mit à céder. Son corps se replia sur lui-même sous la pression du Spirit d’Arama, jusqu’à perdre sa forme humaine.
Quelques secondes plus tard, une masse noire de la taille d’un poing battait dans sa main.
Arama la regarda comme s’il tenait enfin la réponse à toutes les années précédentes.
Il porta la masse noire à sa bouche et l’avala.
Dina resta à genoux dans l’eau grise, incapable de produire le moindre son pendant plusieurs secondes.
L’énergie qui traversa Arama fit tomber plusieurs plaques de son armure. Sa musculature se déforma sous la peau tandis que le réseau noir absorbait la nouvelle masse et cherchait à l’intégrer.
Son torse gagna en volume pendant que les lignes violettes de ses interfaces se stabilisaient. Il leva un bras, mais le mouvement s’arrêta avant le milieu lorsque ses doigts se contractèrent sans lui.
Une première coulée noire remonta dans sa gorge.
Il la recracha dans l’eau grise, et son corps essaya de corriger aussitôt, mais les lignes qui parcouraient son abdomen se mirent à partir dans plusieurs directions. Certaines s’allumèrent, d’autres s’éteignirent, puis la chair neuve autour de ses côtes se déforma comme si deux rythmes incompatibles cherchaient la même place.
Soura reconnut dans ce dérèglement un effet proche de celui qu’il avait vu lorsque l’eau grise était entrée dans les interfaces de l’armure, sans pouvoir expliquer ce qui se produisait à l’intérieur du corps d’Arama.
Arama posa une main au sol pour retenir son poids.
« Qu’est-ce que tu as fait à sa cuve ? »
Soura regarda les cristaux accrochés au carrelage avant de répondre.
« Je n’ai rien ajouté. Le sel était déjà là. J’ai changé sa répartition parce qu’Anna m’a demandé de ne pas te laisser retrouver exactement l’état que tu avais préparé pour elle. Je lui ai dit que je ne savais pas ce que ça provoquerait, et elle m’a demandé de le laisser comme ça. »
Arama releva vers lui un regard déformé par la douleur.
« Tu as touché à son corps sans comprendre ce que tu faisais. »
Soura encaissa la phrase sans répondre immédiatement.
Elle touchait trop près de ce qu’il se reprochait lui-même.
« J’ai touché à l’eau autour d’elle. Avec son accord. Et je ne vais pas prétendre maintenant que j’avais prévu ce qui t’arrive, parce que ce serait faux. Tout ce que je sais, c’est que ton corps réagit au même désordre que ton armure quand cette eau est entrée dedans. »
Arama essaya de se relever, mais ses bras cédèrent sous son poids.
La matière noire qui avait gagné son torse se liquéfia par endroits avant d’être reprise par la régénération. Le processus continuait, mais il n’arrivait plus à choisir une forme stable.
Dina regardait l’endroit où Anna avait disparu.
Soura revit la cuve, la main d’Anna contre le verre et la question qu’il lui avait posée avant de partir.
Tu es sûre de vouloir prendre ce risque ?
Il se souvenait parfaitement de sa réponse : Laisse-le comme ça, je préfère ce risque à celui qu’il a choisi pour moi.
Arama s’effondra sur le côté, tandis que son organisme continuait à pulser dans la masse sombre qui s’étalait sous lui, assez nettement pour interdire toute conclusion sur son état.
Soura resta face à la flaque, incapable de savoir si ce qu’il avait tenté dans cette cuve venait de sauver Anna, de la condamner plus vite, ou seulement de retarder quelque chose de pire.
Thiago arriva à sa hauteur sans lui poser de question, et Soura lui parla sans quitter la flaque des yeux.
« Pour elle, je crois que je vais devoir comprendre ce qu’on vient de faire. Je lui ai demandé son accord parce que je ne savais pas ce que le sel provoquerait, et maintenant j’ai l’impression d’avoir lancé quelque chose que je comprends toujours aussi mal. »
Thiago resta près de lui avant de répondre.
« Alors on partira de ce qu’on a réellement vu, pas de ce qu’on aimerait croire après coup. Et dès qu’on sort de cette pièce, quelqu’un examinera tes côtes avant que tu décides qu’elles vont très bien toutes seules. »
Soura tourna enfin les yeux vers lui.
« Tu recommences avec ça. Depuis tout à l’heure, tu me surveilles comme si j’allais me casser en deux. »
Thiago sentit tout ce qu’il ne pouvait pas lui répondre et n’en laissa passer qu’une partie.
« Tu viens de prendre un bras mécanique dans les côtes et de faire céder ton propre Domaine. Pour l’instant, je regarde simplement ce qui est devant moi. »
Soura accepta l’explication sans chercher plus loin.
Dans la flaque noire, quelque chose pulsa encore.