Chapitre 54
Kaïs atteignit Arama par la droite au même instant qu’Ornella, et Dina entra dans l’ouverture laissée entre eux avec suffisamment de retard pour ne pas recevoir leur propre attaque.
Le poing de Kaïs trouva une jointure encore pleine d’eau grise. Il libéra juste assez de fluide pour écarter les plaques, puis retira son bras avant que le noir remontant sous l’armure puisse absorber davantage de son Spirit.
Ornella frappa plus bas. La chaleur passa dans le métal déjà fendu, le ramollit autour du genou et força Arama à reporter son poids sur l’autre jambe.
Dina utilisa ce déplacement et sa flamme azur entra par l’ouverture du torse et toucha directement la matière sombre mêlée aux conduits. Le réseau se rétracta autour du bleu, puis revint contre la plaie dès que Dina dut couper son feu.
Son flanc venait de la rappeler à l’ordre.
Elle chercha un appui pour repartir, mais sa jambe céda avant qu’elle ait quitté la portée d’Arama. Ornella la rattrapa par l’épaule et l’entraîna avec elle sur plusieurs mètres.
« Ton bandage est en train de lâcher. Je ne te connais pas assez pour savoir si tu minimises ce que tu ressens, alors dis-moi franchement si tu peux encore tenir debout. »
Dina pressa la paume contre son flanc, sentit la chaleur humide traverser de nouveau le tissu et prit une seconde avant de répondre.
« Pour l’instant, oui. La plaie s’est rouverte quand j’ai bougé, mais si je reste au sol il referme cette ouverture avant qu’on ait fini. »
Ornella n’eut pas le temps d’insister. Le carrelage éclata sous Arama, qui arracha deux points d’attache et fit circuler une décharge violette dans les plaques restantes.
Kaïs fut projeté contre une cuve vide. Ornella couvrit Dina avec son propre corps et glissa sur plusieurs mètres. Thiago conserva trois chaînes en prise jusqu’à sentir la brûlure traverser ses poignets, puis l’une d’elles céda et lui fouetta le manteau.
Arama se releva ; les six appendices mécaniques s’ouvrirent derrière son dos, portés par une lumière violette qui remonta dans leurs articulations. Il regarda le groupe dispersé devant lui, puis une expression presque moqueuse passa sur son visage abîmé.
« Vous avez passé la dernière demi-heure à arracher des morceaux de mon corps en espérant qu’il finirait par se comporter comme le vôtre. Je crois que vous n’avez toujours pas compris ce que j’ai cherché pendant toutes ces années. »
La lumière atteignit les canons, puis un spasme coupa sa phrase.
Deux appendices retombèrent, puis un troisième cessa de répondre. Les lignes violettes s’éteignirent dans une fumée sombre qui sentait le métal chauffé et la chair brûlée.
Arama baissa les yeux vers ses mains.
Le cube n’avait presque plus rien à donner. Arama regarda le couloir derrière Soura et l’image d’Anna dans sa cuve grise revint aussitôt.
Je dois la rejoindre avant que cette stase cède.
Il fit un pas et l’eau grise se leva devant lui.
Soura n’avait pas quitté l’entrée. Ses vêtements étaient trempés jusqu’aux genoux, et le liquide rapporté de la cuve d’Anna tournait lentement autour de ses jambes.
Arama observa l’eau, puis le visage du garçon.
« Tu es descendu assez loin pour la voir, n’est-ce pas ? Je me demandais pourquoi cette odeur de sel remontait jusque-là. »
Soura garda les yeux sur lui. « J’ai vu Anna, oui. Et j’ai surtout eu le temps de l’écouter. Elle parle beaucoup mieux de toi quand tu n’es pas dans la pièce pour finir ses phrases. »
Une crispation passa autour de la bouche brûlée d’Arama.
« Tu remontes de sa chambre avec son liquide de stase sur tes vêtements et tu crois déjà pouvoir juger ce qui existe entre nous. J’ai vécu avec elle quand il n’y avait personne pour nous chercher, personne pour nous soigner, personne pour nous promettre que demain serait différent. Tu n’es pas en position de décider ce que je peux encore faire pour elle. »
Soura fit remonter un filet d’eau le long de son avant-bras.
« Tu vois, c’est justement le morceau que je n’arrive pas à suivre. Quand quelqu’un me demande de l’empêcher d’être emmené de force, je ne me demande pas combien d’années vous avez souffert ensemble pour savoir si son avis compte. Elle m’a demandé de t’arrêter. Ça me suffit largement. »
Arama avança encore. « Elle a peur. La peur lui a fait dire beaucoup de choses au fil des années, et elle m’en a reproché davantage encore. Je ne vais pas abandonner ce que nous avons commencé pour ce qu’elle t’a dit aujourd’hui. »
Soura eut un petit mouvement de la bouche, sans amusement.
« Le problème avec ton histoire, c’est que tu parles toujours de “vous deux” et qu’elle parle surtout de ce que toi, tu as décidé. Si elle change d’avis chaque fois qu’elle a peur, tu pourrais peut-être commencer par la laisser sortir de sa cuve et voir ce qu’elle choisit quand personne ne lui tient le bras. »
La réponse atteignit Arama plus sûrement qu’un coup et durcit son regard.
« Tu as choisi de rester devant ce couloir après ce qu’elle t’a dit. C’est ton choix. Mais si tu restes entre elle et moi, je continuerai d’avancer, que tu sois là ou non. »
Soura regarda brièvement l’eau autour de ses chaussures, puis revint vers lui.
« Je m’en doutais. Et pour être clair, je ne suis pas revenu ici en pensant que tu allais m’épargner parce qu’on ne s’est jamais parlé. Anna m’a demandé de t’arrêter. Si tu dois essayer de me traverser pour atteindre ce couloir, au moins je sais exactement pourquoi je reste devant. »
Raad releva la tête. Il connaissait l’entêtement de Soura ; il ne connaissait pas la quantité de Spirit qui commença à se répandre autour de lui.
L’eau accrochée aux murs et les flaques abandonnées par les cuves se mirent en mouvement.
Toute l’eau venait des murs, des cuves et du sol. Elle contourna les blessés et se rassembla autour des bras et du dos de Soura en masses sombres.
Issa fixa la quantité qui continuait d’augmenter.
« Je l’ai vu se retenir depuis qu’on est entrés ici, mais pas à ce point. Il avait encore tout ça derrière ce qu’il nous montrait. »
L’eau autour de Soura se comprima et le bleu devint beaucoup plus sombre sous la lumière mourante du cube, et la masse suspendue se rapprocha de son corps jusqu’à faire craquer le carrelage sous ses chaussures.
Arama leva son bras encore fonctionnel, mais le mouvement ralentit à mi-course.
L’eau enveloppa son avant-bras, son épaule et ses jambes, puis Soura accéléra le courant jusqu’à le pousser de plusieurs côtés à la fois.
Arama força malgré tout, mais son pied glissa sur le carrelage humide.
Thiago ne regardait plus Arama. Le bleu autour des poignets de Soura et son refus de reculer réveillèrent un souvenir ancien.
Le laboratoire disparut derrière un souvenir vieux de dix-neuf ans : le bureau de Levi Vane sentait le bois ciré, le cigare froid et la pluie ramenée sur les manteaux.
Thiago avait quinze ans et écoutait derrière une porte que son père avait laissée entrouverte.
Samui Arashi se tenait devant le bureau, un nourrisson endormi contre son manteau de cuir usé.
Levi regarda l’enfant plus longtemps que l’homme qui le portait.
« Tu ne traverses pas la moitié du système pour me rendre visite avec un bébé dans les bras, Samui. Si tu es venu jusqu’ici, c’est que tu as déjà pris une décision que tu n’aimes pas. »
Samui baissa les yeux vers l’enfant. « C’est une décision que mon fils aurait dû prendre autrement. Okontek l’a renié et veut qu’il disparaisse de sa vie comme des registres du clan. Je ne vais pas élever ce petit au milieu d’une guerre familiale qui commencera dès que son nom sera prononcé. »
Levi posa ses deux mains sur le bord du bureau.
« Et sa mère ? Tu me parles d’Okontek depuis ton arrivée, mais tu ne m’as encore rien dit d’elle. »
Samui releva vers lui un regard fatigué.
« Elle est vivante. Ne l’enterre pas pour rendre cette histoire plus simple. Ce que je te demande concerne la décision d’Okontek et ce que les Arashi feront du petit s’il reste à leur portée. Je ne vais pas transformer sa mère en excuse pour mon fils. »
La précision sembla satisfaire Levi sans le rassurer.
« Tu me demandes donc de cacher le fils d’Okontek sous le toit des Vane. Tu sais parfaitement ce qui arrivera si quelqu’un relie les deux familles. »
« Je sais aussi ce qui lui arrivera s’il grandit avec le nom qu’Okontek vient de lui refuser. Chez nous, on regardera d’abord son Spirit, puis son sang, et seulement après on se souviendra qu’il s’agit d’un enfant. J’ai déjà vu cette famille faire ce calcul trop souvent. »
Levi quitta enfin le bureau et s’approcha.
« Puisque tu veux le soustraire aux Arashi, quel nom comptes-tu lui donner ? »
Samui passa le pouce près de la joue du nourrisson sans le réveiller.
« Sayal. C’était le nom de ma femme. Depuis sa mort, je n’ai presque plus entendu quelqu’un le prononcer sans que ça me ramène à elle, et je préfère que ce nom continue avec un enfant plutôt qu’il reste gravé sur une pierre que personne ne visite. »
Levi regarda le bébé, puis Samui. « Tu as choisi le nom de ta femme, pas celui de sa mère. »
« Oui. Sa mère est en vie et elle garde son histoire. Je donne au petit quelque chose qui vient de la mienne. Ça suffira pour aujourd’hui. »
Levi resta près de lui quelques secondes.
« Tu sais que les Arashi peuvent attendre des années quand une question d’héritage les obsède. Qu’est-ce que tu attends réellement de moi ? »
Samui répondit sans quitter le nourrisson des yeux.
« Assez de temps pour qu’un jour, quand quelqu’un lui expliquera ce qu’il devrait être parce qu’il est né Arashi, il puisse répondre en sachant déjà qui il est. »
Levi tendit enfin les bras. Samui hésita assez longtemps pour que Levi comprenne ce que ce départ lui coûtait.
« Il risque d’avoir beaucoup de Spirit, probablement assez pour que certains oublient très vite qu’ils parlent d’un enfant. »
Levi reçut l’enfant sans quitter Samui des yeux.
« Dans ce cas, j’espère surtout qu’il rencontrera quelqu’un qui lui apprendra que la quantité ne décide pas de l’homme. Pour le reste, il aura toute une vie pour nous contredire. »
Le nourrisson bougea dans le tissu et ouvrit des yeux d’un bleu clair sous la lumière grise des fenêtres. Thiago recula avant que son père puisse le découvrir derrière la porte.
Plus tard, il retrouva Levi dans le couloir qui menait aux appartements privés. Son père portait toujours l’enfant, avec cette raideur étrange des hommes parfaitement à l’aise avec une arme et beaucoup moins avec un nourrisson.
Thiago marcha à côté de lui quelques mètres.
« Tu comptes vraiment le garder ici après ce que Samui vient de te dire ? Si Okontek apprend qu’il est chez nous, il ne va pas envoyer une lettre polie pour le récupérer. »
Levi observa le petit visage endormi. « Je ne compte pas le garder enfermé dans ce domaine jusqu’à ses dix-huit ans. Il aura besoin d’une vie normale, de gens qui ne voient pas un héritier chaque fois qu’il entre dans une pièce. On trouvera comment faire. »
Thiago regarda son père. « Tu dis “on” depuis tout à l’heure, mais j’ai l’impression que je viens d’être engagé sans avoir signé quoi que ce soit. »
Cette fois, Levi eut réellement envie de rire.
« Tu écoutais derrière la porte, donc tu peux difficilement te plaindre d’avoir été mêlé à la conversation. Et puisque tu sais maintenant qui il est, je préfère te dire tout de suite ce que j’attends de toi. »
Il plaça le nourrisson dans les bras de Thiago.
Thiago dut corriger sa prise en catastrophe, ce qui amusa visiblement son père.
« Je n’ai jamais tenu un bébé de ma vie, tu pouvais au moins me prévenir. »
« Lui non plus n’a jamais été tenu par toi. Vous apprendrez ensemble. »
Thiago regarda Soura, peu convaincu par l’argument.
Levi reprit avec davantage de sérieux. « À partir d’aujourd’hui, considère-le comme ton petit frère. Je ne te demande pas de choisir sa vie à sa place ni de le suivre derrière chaque porte. S’il a la chance de grandir loin de tout ça, laisse-le grandir. Mais si un jour son nom revient jusqu’aux Arashi, s’il se retrouve seul devant quelque chose qui le dépasse et que je ne suis plus là pour m’en charger, veille sur lui. »
Le poids du nourrisson tenait à peine dans ses bras.
La promesse resta dans les bras de Thiago bien après que Soura eut quitté le domaine.
Quand Levi fut assassiné plus tard, la promesse resta. À vingt ans, Thiago continua à suivre de loin Soura, placé sous une identité civile, en intervenant assez peu pour que le garçon puisse grandir sans les Vane ni les Arashi derrière lui.
L’humidité du laboratoire ramena le présent, où Soura était toujours devant Arama, les jambes tremblantes sous l’effort. Une masse d’eau frappa le coude du scientifique et rabattit son bras vers le sol.
Thiago regarda une seconde Jin, inconscient auprès de Leila, puis revint vers le garçon qu’il avait vu grandir de loin pendant presque toute sa vie.
Soura tourna la tête juste assez pour l’apercevoir.
« Tu me regardes bizarrement depuis tout à l’heure. Si c’est pour demander pourquoi j’ai gardé autant de Spirit en réserve, attends qu’on ait fini avec lui avant de commencer l’interrogatoire. »
Thiago passa une chaîne derrière l’épaule d’Arama et tira avec lui.
« C’est une question que j’aurai, oui. Personne ici ne t’avait encore vu sortir une quantité pareille, et tu avais l’air décidé à ce que ça reste ainsi. »
Soura raffermit ses appuis dans l’eau avant de répondre.
« Parce que les gens deviennent curieux dès qu’ils voient tout ce que tu peux faire. Dans la périphérie, j’ai appris assez tôt qu’il valait mieux montrer ce dont tu avais besoin sur le moment et garder le reste pour toi. Ça évite beaucoup de conversations inutiles. »
La réponse serra quelque chose dans la poitrine de Thiago. Sans connaître une ligne de son histoire, Soura avait fini par adopter seul la prudence que Levi et lui avaient passée des années à construire autour de son existence.
Thiago ne laissa rien de cette pensée atteindre son visage.
« Sur ce point, je peux difficilement te donner tort. En revanche, si tu t’écroules parce que tu refuses encore de montrer quand tu arrives au bout, je te le reprocherai quand même. »
Soura eut un souffle de rire malgré l’effort.
« Là, au moins, je reconnais le Capitaine. Je préfère ça au regard que tu me lances depuis cinq minutes. »
Il reporta toute son attention sur Arama sans chercher d’explication supplémentaire.
L’eau se resserra autour du torse du scientifique et son genou heurta le carrelage sous la pression.
Thiago rejoignit Soura, l’ambre mêlé au bleu sombre sans chercher à prendre sa place. Après des années passées à veiller sur lui sans pouvoir le lui dire, il resta simplement à côté de lui.