Chapitre 53
Le béton entier du laboratoire répondit à la pulsation du cube.
La vibration remonta par les jambes de Kaïs et fit trembler les cuves vides, les plaques déjà fendues du plafond et les maillons d’ambre encore déployés autour de Thiago. Sous le carrelage, quelque chose recevait la réserve qu’Arama venait d’envoyer dans les fondations.
Quelques secondes plus tard, le flux revint vers la salle et Arama plia le dos sous ce qu’il recevait.
Les câbles implantés le long de sa colonne se tendirent jusqu’à soulever la peau autour de leurs attaches. Le réseau noir épaissit brusquement autour de son abdomen ouvert, déplaça la chair contre les bords métalliques et commença à incorporer les pièces qui n’avaient pas été arrachées par l’explosion d’Issa.
Le métal chauffa avec lui ; des plaques tordues glissaient sur ses côtes et s’enfonçaient dans les tissus en croissance. Deux des bras mécaniques changèrent d’angle lorsque leurs attaches se noyèrent dans la masse violette qui gagnait son dos.
Arama resta conscient malgré la transformation. Sa respiration raclait encore sa gorge, et son œil suivait Thiago.
« La réserve est enfin au bon endroit. »
Thiago observa les nouvelles liaisons entre la chair, les conduits et l’armure.
« Tout le monde garde ses distances. Ce qu’on coupe revient sous une autre forme. »
Jin fit descendre la pression autour de sa main droite malgré son flanc déjà atteint.
« Il absorbe de plus en plus directement ce que le cube lui envoie. »
Arama partit vers eux avec assez de force pour faire éclater le carrelage sous son premier appui.
Thiago envoya deux chaînes vers ses chevilles sans prolonger son Spirit jusqu’à la chair. Les maillons se refermèrent autour des plaques métalliques.
Le noir apparut au point de contact et remonta sur l’ambre comme une tache d’huile suivant une rainure.
Thiago coupa immédiatement l’alimentation de ces deux chaînes. Elles perdirent leur éclat et tombèrent avant que la contamination atteigne ses poignets.
« Il prend aussi le Spirit au contact. Évitez les liaisons continues. »
Arama franchit l’espace restant au moment où Jin déplaçait la pression contre son flanc gauche et forma une lame d’air très mince destinée à passer sous la plaque du cou.
Arama ne tourna même pas la tête lorsqu’une fente s’ouvrit derrière son épaule. Un gaz brûlant en sortit au moment où la pression de Jin chutait.
Le vide se remplit de ce gaz et la lame perdit sa cohésion avant d’atteindre le cou.
Le bras mécanique suivant remonta dans le même mouvement et frappa Jin au thorax.
Le choc le projeta contre un pilier.
Ses côtes, déjà malmenées par le Domaine, cédèrent davantage à l’impact. Jin retomba sur le côté sans réussir à reprendre une inspiration complète.
« Jin, réponds-moi ! » lança Leila en voulant quitter Tariq.
Kaïs se plaça dans son passage avec son bras valide.
« Je vais le tirer jusqu’à toi. Toi, tu restes avec ceux qui ne peuvent plus bouger. »
Il courut vers Jin avant que Leila puisse répondre.
Ornella se positionna sur l’autre côté d’Arama. La chaleur autour de sa jambe droite était devenue irrégulière ; ses réserves n’avaient presque plus rien à donner.
« Trabelsi, je chauffe les plaques. Tu vises seulement ce qui s’ouvre. »
Kaïs atteignit Jin quelques secondes plus tard, mais le capitaine Arashi ne répondait plus.
Kaïs glissa son bras sous son épaule, le traîna hors de l’axe des canons puis le confia à une chaîne de Thiago qui le ramena vers Leila.
« Maintenant, ouvre-moi cette jointure ! » lança Ornella en frappant l’armure avec un arc thermique bref.
Le métal rougit autour d’une fissure déjà ouverte.
Kaïs utilisa une micro-détonation sous sa semelle pour gagner la distance, posa ses phalanges contre la jointure chauffée et libéra une quantité contrôlée de fluide explosif.
La détonation entra dans l’ouverture, arracha une plaque et exposa la chair violette qui s’était mêlée aux conduits.
Arama ne recula presque pas lorsque le réseau noir envahit la lésion, et la lumière produite par l’explosion de Kaïs disparut dans les conduits qui couraient sous la peau.
Une partie de cette énergie remonta vers son dos.
Issa la vit avant les autres et cria : « Écartez-vous ! Il récupère ce que vous lui envoyez ! »
Arama tendit deux doigts et un trait sombre frappa le sol devant Kaïs et Ornella.
L’explosion qui suivit portait la même impulsion sèche que celle que Kaïs venait d’utiliser.
Tous deux furent projetés assez loin pour que Kaïs roule sur son épaule gauche, ce qui rouvrit plusieurs coupures le long de son bras. Ornella tomba près d’une cuve effondrée et ne réussit pas à reprendre immédiatement appui.
Issa resta derrière un bloc de béton, une main contre sa tempe.
La chaleur, les détonations, même l’ambre s’il garde le contact assez longtemps. Il transforme nos attaques en réserve.
Une lueur bleue apparut près des blessés.
Dina avait quitté le sol malgré l’ordre précédent de Leila, qui voulut la retenir, mais le mouvement était déjà engagé.
Dina n’utilisa aucune poussée brutale. Elle fit glisser une couche de feu azur autour de ses jambes pour alléger chaque appui et avança en ménageant le flanc que son bandage contenait à peine.
Elle atteignit l’épaule qu’Ornella et Kaïs avaient ouverte.
Son feu resta concentré sur la structure noire exposée sous la plaque.
La réaction fut immédiate : le réseau recula de quelques centimètres et une partie de la chair violette se calcina sans que la flamme cherche à traverser plus profondément.
Arama pivota et le revers d’un bras mécanique atteignit Dina au côté.
Elle quitta le sol sur moins d’un mètre et retomba en glissant, une main plaquée sur son bandage.
Le rouge traversa le tissu pendant que Leila courait seulement jusqu’à elle, assez près pour maintenir une pression sur la plaie sans abandonner Tariq et Jin trop longtemps.
Arama regarda l’entaille de son épaule se refermer autour de fines fissures encore visibles dans la plaque.
« Ton feu atteint encore le réseau. Ton corps, lui, n’a plus les moyens de suivre. »
Dina voulut se redresser, mais Leila la força à rester sur un genou.
« Tu as eu ton ouverture. Tu ne recommences pas. »
Arama tourna la tête vers Leila et les quatre canons encore capables de tirer se réorientèrent dans sa direction.
Thiago se plaça devant elle pendant que des segments d’ambre émergèrent du sol et se superposèrent entre lui et les canons.
La chaleur monta autour des tubes d’Arama.
Issa suivit les valeurs visibles dans sa grille.
Ça dépasse déjà ce que le mur de Thiago a pris tout à l’heure.
« Capitaine, sortez de l’axe avant qu’ils tirent ! » Thiago renforça l’épaisseur devant Leila au lieu de partir.
Les canons arrivèrent au terme de leur charge.
Une masse liquide frappa soudain le sol avec un bruit qui traversa toute la salle.
L’eau se répandit par les fissures du carrelage avant que quiconque voie d’où elle venait. Le liquide gris transportait des particules et des cristaux qui accrochaient la lumière du cube.
Le courant atteignit les jambes d’Arama et remonta par capillarité et sous l’impulsion qui le guidait, cherchant les fentes ouvertes dans les plaques, les conduits exposés et les valves qui évacuaient encore la chaleur de l’armure.
Les quatre canons tremblèrent assez violemment pour déformer leur alignement, et aucun tir ne quitta les tubes.
À l’entrée du couloir, Soura avançait avec les vêtements trempés jusqu’aux genoux.
Une partie de l’eau grise tournait encore autour de ses avant-bras.
La cuve d’Anna contenait encore l’essentiel de son liquide de stase lorsqu’il l’avait quittée. Quelques secondes plus tard, dans le couloir, Soura était revenu sur ses pas et avait retiré une portion limitée de la zone où les sels s’étaient concentrés. Le niveau avait baissé de plusieurs centimètres avant que les systèmes de stase compensent.
Il ignorait ce que cette perte pouvait lui coûter.
Cette pensée ne l’avait pas quitté pendant tout le trajet.
Je lui ai déjà demandé d’accepter un risque que je ne savais pas mesurer. J’espère que je ne viens pas d’en ajouter un autre.
Kaïs se redressa sur un coude. « C’est l’eau de la cuve d’Anna ? » Soura garda les yeux sur Arama.
« Une partie. Celle qui était la plus chargée. »
Il suivait les réactions de l’armure. Le liquide n’avait pas détruit les interfaces d’Arama ; il avait provoqué autre chose : dans les jointures ouvertes, la solution très chargée en sels créait des chemins conducteurs entre des surfaces qui fonctionnaient jusque-là séparément. La chaleur élevée accéléra les échanges, et plusieurs lignes de Spirit commencèrent à fuir vers les plaques voisines au lieu d’alimenter proprement les canons.
Soura resserra les courants autour des ouvertures. « Je ne savais pas si ça suffirait. Dina avait ouvert l’isolation de l’épaule et vos attaques ont fissuré le reste. J’avais besoin que le liquide atteigne l’intérieur. »
Une gerbe blanche jaillit d’une jointure et deux canons s’éteignirent presque ensemble.
Les deux autres déchargèrent leur énergie dans les plaques de l’avant-bras au lieu de tirer.
Arama recula d’un pas lourd. Sous l’armure, sa chair se contracta lorsque les interfaces renvoyèrent une partie de leur propre charge vers les tissus auxquels elles étaient désormais incorporées.
Soura modifia le courant pour maintenir l’eau dans les ouvertures.
« Je peux gêner ce qui est exposé. Je ne peux pas empêcher son corps de se réorganiser autour. »
Thiago abaissa légèrement son mur et vit les mêmes fissures.
« Ça suffit pour nous donner une ouverture très courte. » Thiago lança plusieurs chaînes, cette fois sur les plaques externes et sans maintenir un flux prolongé lorsque l’ambre touchait les zones contaminées.
Les maillons tirèrent les bras mécaniques vers l’extérieur.
Arama força contre eux pendant que l’eau grise continua de circuler dans les articulations.
Kaïs se remit debout en protégeant son bras droit, et Ornella revint sur la seule jambe encore capable de supporter un appui franc.
Dina repoussa doucement la main de Leila. « Une seule attaque, puis je reste au sol et tu reprends mon bandage. »
Leila la fixa une seconde, puis remit sa paume contre le bandage.
« Une seule, et tu ne cours pas avec ce flanc ouvert. »
Dina fit revenir une ligne de bleu autour de ses doigts.
Thiago regarda les trois combattants encore capables d’atteindre les ouvertures.
« Les jonctions uniquement. On ne nourrit pas le centre. »
Kaïs plaça son fluide sur ses phalanges pendant qu’Ornella concentrait ce qui lui restait de chaleur sur le bord de son pied.
Dina réduisit sa flamme jusqu’à la température qui avait déjà fait reculer le réseau.
Arama tenta de ramener ses bras vers son torse, mais les chaînes de Thiago les maintinrent assez longtemps pour que l’eau continue d’entrer dans les jointures.
Soura fit remonter une dernière nappe d’eau grise dans les fissures de l’armure. Une jambe d’Arama céda sous le mélange de contraintes ; son genou heurta le carrelage pendant que Thiago déplaçait ses chaînes vers les plaques de son torse.
Kaïs, Ornella et Dina partirent ensemble avant qu’il puisse reprendre appui.