Chapitre 52
Le corps de Kazuki resta entre Dina et Arama.
Leila avait retiré sa main de son torse, mais la lumière verte persistait encore autour de ses doigts, comme si son corps refusait d’abandonner le geste qu’elle répétait depuis plusieurs minutes.
Kaïs s’arrêta à deux mètres du corps. Le sang de Kazuki s’étendait sous son épaule et rejoignait les fissures du carrelage. Kaïs regarda cette flaque, puis le visage immobile du sabreur.
« Il me remercie pour quelques minutes de plus et il fait ça juste après. »
Sa voix s’écrasa dans sa gorge lorsqu’il ajouta : « Il avait encore quelque chose à finir, et il me laisse avec ça. »
Dina resta au sol, maintenue d’un côté par Leila. Le bandage autour de son flanc s’assombrissait de nouveau.
« Il pensait que cette fin lui appartenait. »
Kaïs tourna légèrement la tête vers elle, mais Dina continua avant qu’il trouve quoi répondre.
« Il ne m’a pas demandé de le venger. Il m’a demandé d’arrêter de confondre celui qu’Arama était avec celui qu’il est devenu. Si je l’oublie maintenant, tout ce qu’il vient de dire ne sert plus à rien. »
Kaïs fixa encore Kazuki quelques secondes. « J’aurais préféré qu’il me laisse le temps de lui répondre. »
« Moi aussi, et je vais devoir vivre avec ce qu’il n’a pas pu entendre », répondit Dina.
Le bourdonnement du cube reprit toute la place.
Arama se tenait toujours au centre de la salle.
Sa grille lumineuse n’était pas revenue depuis le tir. Les six bras mécaniques restaient abaissés, et le réseau noir continuait pourtant de gagner son cou à chaque pulsation venue de son dos.
Ses yeux restaient sur Kazuki lorsque Thiago avança d’un pas et l’appela par son nom. Arama ne répondit pas. Jin se remit difficilement sur ses jambes à droite du cratère. Une main restait plaquée contre ses côtes, là où le contrecoup de son Domaine l’avait déjà atteint.
Thiago lui laissa un battement supplémentaire avant de reprendre. « Si tu as encore quelque chose à dire à l’homme que tu viens de tuer, fais-le sans remettre une arme en charge. »
Les yeux d’Arama quittèrent enfin Kazuki. « Il a fait son choix, et sa mort ne me donne pas le droit de lui en inventer un autre. »
Sa voix manquait encore d’humidité, mais elle avait retrouvé sa précision.
Dina se redressa à peine sur le coude. « Tu savais ce qu’il ferait. »
Arama reporta son attention sur elle. « Je connaissais sa défense. Je connaissais aussi ce qu’il ferait si le tir t’atteignait. Les deux informations faisaient partie du même calcul. Il pouvait rester hors de la trajectoire. »
« Tu connaissais Kazuki assez bien pour bâtir ton tir autour de la seule réaction qu’il aurait acceptée », répondit Dina. « Ne viens pas ensuite prétendre que le fait qu’il ait choisi enlève ta part dans ce qui vient de se passer. »
Arama resta quelques secondes sans répondre. « Je ne dis pas que je n’y suis pour rien. Je dis qu’il savait exactement où il mettait son corps. »
Kaïs fit un mouvement vers lui, et Thiago étendit une chaîne devant sa poitrine sans le toucher.
« Tu restes ici avec les blessés et tu gardes ce bras utilisable. »
« Il parle de lui comme d’une donnée alors qu’il vient de le regarder mourir. »
« Je l’entends. Et si tu pars maintenant avec un bras déjà endommagé, il ajoutera ton nom à son calcul. »
Kaïs s’arrêta parce que son bras droit pulsait déjà sous la fatigue. Arama remonta ses six bras.
La grille blanche reparut sur son torse.
Jin écarta légèrement ses appuis. « Il recommence à charger. » Thiago prit le centre avant que les axes se referment.
« Jin, garde-moi la droite. Dina, aucune attaque large ; ton flanc a déjà rouvert. Issa, tu annonces ses angles si tu peux encore les lire. Kaïs, tu restes près des blessés. »
Issa était toujours assis contre une cuve brisée, le dos collé au métal froid. Le sang sous son nez avait séché par endroits, et la moindre tentative de fixer plusieurs cibles faisait vibrer sa vision.
Il répondit sans se relever : « Je peux encore suivre. Je ne promets rien de plus. »
Arama ouvrit le feu et les six tirs partirent vers Thiago et Jin selon des angles décalés.
Thiago leva un mur d’ambre depuis les fissures qu’il avait déjà semées dans le sol. Trois rayons frappèrent la surface ; deux autres furent repoussés vers le plafond par une poussée latérale de Jin.
Le sixième força Thiago à déplacer son appui.
La chaleur blanchit les bords de l’ambre.
Derrière la défense, Issa ne regardait pas les rayons.
Il suivait Arama, dont l’épaule gauche restait plus basse que la droite. Le poids du corps passait progressivement vers la jambe arrière, sans rapport avec la direction des six canons.
Il alimente autre chose dans son propre corps. Un panneau s’ouvrit dans l’abdomen d’Arama.
Un tube plus court en sortit entre deux plaques déjà fendues par les combats précédents. Son diamètre était inférieur à celui des canons dorsaux, mais l’intérieur rougissait beaucoup plus vite.
Issa suivit son axe et comprit qu’il ne visait ni Thiago ni Jin. Leila était presque exactement derrière eux.
Elle avait Tariq inconscient à sa droite, Dina contre elle et Kazuki au sol devant ses genoux.
Il veut retirer la soigneuse avant de reprendre les autres. Issa tenta de se lever, mais ses jambes refusèrent de porter son poids.
Il lui restait trop peu de marge pour échanger le corps de Leila avec quoi que ce soit d’assez lourd.
Son regard retomba sur le sol, où Kaïs avait rouvert plusieurs coupures à force d’utiliser ses micro-détonations. Des gouttes suivaient son avant-bras et tombaient près de sa botte.
Certaines brillaient faiblement sous la lumière du cube.
Issa reconnut immédiatement la signature : le fluide instable que Kaïs sécrétait restait mélangé au sang et à la sueur qui avaient coulé sur sa peau, exactement comme il était resté sur le sabre de Kazuki plusieurs étages plus haut.
Les gouttes s’étaient réunies dans une rainure du carrelage.
La petite masse réunie dans la rainure ne représentait que quelques grammes. Issa leva les yeux vers le petit canon.
L’intérieur contenait déjà une poche de gaz chauffé et comprimé avant l’émission du faisceau.
La distance tenait dans la salle, et la différence de masse pouvait être ramenée dans sa marge. Il n’avait pas besoin d’échanger tout le contenu du canon : un volume de gaz de masse équivalente suffisait ; le reste du tube resterait à sa place. L’échange ne porterait donc que sur quelques grammes.
La difficulté venait de l’endroit : un volume étroit, en mouvement, à l’intérieur d’une arme qui finissait sa charge. La faible masse réduisait le coût brut de l’Interchange, mais la précision nécessaire frappait directement une concentration déjà abîmée par la surcharge.
Issa fixa la rainure, puis l’ouverture rouge dont la chaleur déformait déjà l’air.
Une seule permutation. Après, je n’aurai probablement plus rien.
Arama acheva l’alignement pendant que Thiago et Jin concentraient encore leur défense sur les six bras principaux.
Issa tendit deux doigts. « Kaïs, ne bouge pas pendant une seconde. »
Kaïs entendit son nom sans comprendre ce qu’Issa préparait. Issa choisit la petite masse de liquide rassemblée dans la rainure et une masse équivalente du gaz sous pression visible au fond du tube.
« Interchange », prononça-t-il au moment où la charge arrivait à son terme.
Le claquement fut presque couvert par les six faisceaux.
Le gaz brûlant apparut au ras du sol et se dispersa immédiatement.
Les gouttes disparurent de la rainure et reparurent dans le canon abdominal à la place du volume de gaz sélectionné.
Le fluide explosif contenu dans le mélange rencontra la chaleur interne au moment où Arama déclenchait son tir.
Kaïs sentit son Spirit répondre depuis l’autre côté de la salle et n’eut même pas besoin de provoquer l’explosion lui-même.
La température du tube acheva la réaction.
Le tir mourut dans le tube lorsqu’une détonation compacte ouvrit les plaques abdominales d’Arama de l’intérieur. Le canon court éclata dans son logement et projeta des fragments de métal contre son propre torse.
Arama fut rejeté en arrière et un liquide sombre remonta à sa bouche et coula sur son menton.
Sa grille lumineuse produisit plusieurs segments incohérents avant de s’éteindre.
Issa bascula sur un genou lorsque la douleur derrière ses yeux pulsa jusque dans sa mâchoire.
Kaïs regarda la rainure vide, puis le ventre ouvert d’Arama.
« Attends. L’explosion qui vient de partir, c’était vraiment à moi ? »
Issa garda une main au sol pour ne pas tomber davantage.
« Une partie de ce que tu perdais. Ton fluide était encore dedans. »
Kaïs observa son propre avant-bras, encore couvert de sueur et de sang. « Et tu l’as envoyé dans son canon ? »
« J’ai échangé les gouttes avec le gaz déjà dans le tube. La masse était assez proche. »
Issa dut fermer les yeux une seconde avant d’ajouter : « Je n’aurais pas pu déplacer Leila. Ça, oui. »
Le regard de Kaïs revint vers Kazuki.
L’image du katana couvert de sang et de sueur reparut avec une netteté qu’il n’avait pas demandée. Le principe était le même : une matière instable laissée au mauvais endroit assez longtemps pour que l’adversaire l’emporte avec lui.
Kaïs ne formula rien à voix haute. Ornella avait suivi l’échange depuis l’arrière.
« Tu as vu ça pendant qu’on regardait tous les tirs ? »
Issa rouvrit les yeux avant de répondre : « J’ai vu qu’il changeait d’appui. Ensuite j’ai cherché ce que j’avais encore le droit de déplacer. »
Thiago abaissa son mur d’ambre et le centre du laboratoire réapparut derrière la vapeur et les fragments.
Le torse d’Arama se soulevait encore. Il avait roulé sur le côté et pris appui sur l’un de ses bras mécaniques. La plaie ouverte dans son abdomen ne se refermait pas proprement : le réseau noir épaississait les tissus autour des bords, détournait des conduits et maintenait ses fonctions malgré la cavité laissée par le canon détruit.
Jin cracha du sang sur le carrelage. « Il continue à alimenter son réseau malgré l’ouverture dans son ventre. »
Thiago avança jusqu’à la limite du brouillard violet résiduel.
« Arama, ton système perd des éléments plus vite qu’il ne les remplace. Les femmes sont hors de ton contrôle, ton arme abdominale vient de céder et ton réseau tient ton corps dans un état qui se dégrade à chaque échange. Arrête. »
Arama leva la tête ; la douleur déformait sa respiration, mais son regard resta sur le cube.
« Vous raisonnez encore comme si mon objectif dépendait de la conservation de ce corps. »
Thiago conserva sa position. « Alors explique ce que tu comptes encore faire avec. »
Arama posa la paume de son bras humain contre le sol.
Le cube pulsa, et cette fois, l’énergie ne remonta pas vers son dos.
Les interfaces fixées autour du socle s’allumèrent dans une direction différente. Sous les cuves vides, plusieurs lignes lumineuses coururent jusqu’aux joints du plancher et disparurent sous le béton.
Leila observa les indicateurs proches des anciennes cuves.
« Capitaine, le flux vient de changer de direction. » Thiago regarda les douze femmes inconscientes.
Leur peau restait libre de toute nouvelle trace noire.
Elian tremblait encore plus loin, mais l’impulsion ne se dirigeait pas vers lui non plus.
Leila suivit les valeurs qui défilaient sur la surface intégrée au socle.
« Il n’envoie plus la réserve vers les sujets. Tout descend sous la salle. »
Une vibration profonde répondit sous leurs pieds.
Des poussières grises tombèrent des jointures du plafond.
Arama resta appuyé sur son bras mécanique.
« La quantité que j’ai accumulée est suffisante pour la suite. » Le cube émit une nouvelle pulsation.
Cette fois, le béton entier du laboratoire répondit.