Chapitre 51
Au centre du cratère, la transformation d’Arama continuait sans rupture.
Les zones desséchées par la chute de pression restaient fendues, et le réseau noir ne les effaçait pas. Il épaississait la chair autour des lésions, déplaçait des conduits sous la peau et faisait remonter de nouvelles veines sombres depuis les interfaces plantées dans son dos.
Jin observa les pulsations qui reliaient encore Arama au cube.
« Vane, le cube ne compense plus seulement ce qu’on lui enlève. Il change la manière dont son corps encaisse les dégâts. »
Thiago ramena ses chaînes près de lui sans les envoyer au contact.
« Je vois. On le maintient loin des blessés et personne ne touche cette vapeur. »
Arama releva le visage. Sa gorge desséchée déforma sa voix, mais chaque mot resta intelligible.
« Vous avez réussi à m’abîmer. Je vous accorde au moins ça. »
Il leva un bras mécanique vers les cuves éventrées.
Le signal ne partit pas vers Thiago.
Une impulsion violette traversa le laboratoire et chercha les signatures déjà contaminées par le cube.
Les treize réagirent ensemble, et sous les pieds de Kaïs, la femme qu’il maintenait au sol se cambra assez fort pour presque le déséquilibrer. Les veines noires épaissirent autour de son cou ; des pointes osseuses poussèrent le long de son épaule et la jambe que Kaïs avait écartée de son axe retrouva une stabilité anormale.
Elian subit la même poussée ; la structure autour de son épaule amputée grossit d’un coup et plusieurs filaments noirs remontèrent sous la peau de son thorax.
Issa se redressa contre la cuve malgré sa migraine.
« Il renforce ce qu’il avait déjà mis en eux ! »
Kaïs libéra sa semelle juste avant que la femme retourne son corps sous lui.
Une micro-détonation le projeta sur le côté au moment où deux autres sujets arrivaient presque ensemble.
Kazuki passa entre eux en évitant les lames d’os de quelques centimètres. Ses mains brûlées ne lui servaient toujours à rien ; il utilisait ses appuis, son épaule et le mouvement des créatures pour les faire se gêner mutuellement.
« Les jambes d’abord ! » articula-t-il à travers sa mâchoire brisée. « Si tu frappes le torse maintenant, elles encaissent et repoussent. »
Kaïs déposa du fluide contre une cheville au passage et déclencha une quantité minuscule au moment où le pied supportait tout le poids.
L’appui céda et la créature tomba, puis son mollet se contracta déjà pour la relever.
« Elles récupèrent trop vite », lança Kaïs. « On ne tiendra pas ça longtemps comme ça. »
Ornella tenta de couper la progression d’une autre avec un trait de chaleur très court. La chair s’ouvrit sur la cuisse, puis le noir afflua autour de la blessure et força les bords à se rapprocher.
Elle interrompit aussitôt son attaque et reprit : « Même en économisant mes réserves, je leur donne juste quelque chose à réparer. »
Leila resta près de Tariq et de Dina, les mains presque éteintes après les soins qu’elle avait déjà imposés à son propre corps.
« Si la saturation continue, leurs tissus vont finir par ne plus répondre comme des corps humains. »
Dina ouvrit les yeux en entendant Leila. Quelques minutes plus tôt, elle avait déjà senti le réseau noir reculer devant sa flamme. Le souvenir était précis : température abaissée, feu étalé, aucune volonté de brûler la chair.
Elle posa une main au sol pour se redresser.
La douleur dans son flanc l’obligea à s’arrêter sur un genou.
Leila la vit immédiatement et la coupa avant qu’elle essaie davantage. « Tu restes là. Je t’ai seulement empêchée de continuer à perdre ton sang il y a quelques minutes. Si tu tires sur cette plaie, je n’aurai pas de deuxième miracle à te donner. »
Dina attendit que la nausée passe avant de répondre.
« Mon feu les faisait déjà revenir avant qu’Arama me touche. Si on laisse les autres continuer seuls, ils finiront par devoir choisir entre les mutiler et les laisser atteindre les blessés. »
Leila regarda les treize, puis le sang qui recommençait à humidifier le tissu autour du flanc de Dina.
« Alors tu ne te lèves pas davantage. Tu restes à portée de ma main, tu gardes la température basse, et si ta plaie recommence à couler franchement, tu arrêtes même si tu détestes l’idée. »
Dina plaça ses deux avant-bras devant elle.
Kazuki comprit ce qu’elle préparait et se tourna vers elle. « Dina, ton ventre ne tiendra pas si tu forces comme tout à l’heure. »
« Je n’ai pas besoin de courir cette fois. »
Une flamme azur apparut autour de ses doigts.
Sa chaleur resta bien inférieure à celle de ses attaques contre Arama. Au lieu de se condenser en lame ou en projectile, le bleu se dispersa en une brume fine qui se posa dans l’air entre elle et les treize.
Kaïs recula sans qu’on ait besoin de lui donner l’ordre.
La première créature entra dans la brume.
Ses veines noires réagirent avant sa peau.
Le réseau sombre se contracta sous la gorge, comme si quelque chose à l’intérieur perdait brusquement sa cohésion. L’excroissance de son épaule cessa de pousser.
Dina élargit l’émission, et le bleu passa sur trois corps, puis six, puis l’ensemble du groupe.
Elle ne cherchait pas la chair ; elle suivait la même présence qu’elle avait perçue dans Morgen, puis dans Arama : une structure de Spirit étrangère au rythme propre de ceux qu’elle touchait. Chaque fois qu’elle la rencontrait, la flamme azur s’y accrochait et la forçait à se désagréger.
Les treize crièrent presque au même moment.
Le son fit hésiter Dina, mais elle conserva sa température.
« Continue », dit Issa depuis l’arrière. « Le noir recule. Ne monte surtout pas la chaleur. »
Les muscles gonflés des douze femmes commencèrent à perdre leur volume. Les pointes osseuses cessèrent d’avancer, se fissurèrent à leur base et rentrèrent progressivement sous une peau qui reprenait une tension plus humaine.
L’une après l’autre, leurs silhouettes retrouvèrent des proportions proches de celles des corps sortis des cuves.
La première femme s’effondra sur le côté.
Sa poitrine se souleva pendant qu’une deuxième tombait, suivie d’une troisième.
Leila compta les respirations plutôt que les corps.
« Elles sont vivantes. Dina, ralentis maintenant avant que ton flanc lâche. » Dina réduisit l’émission sans la couper complètement.
Douze femmes finirent au sol, inconscientes et respirant par elles-mêmes.
Issa ne regardait déjà plus les douze.
Elian était resté plus loin, près d’une cuve brisée.
La brume azur l’avait touché comme les autres. Une partie de la structure autour de son épaule avait régressé et son visage avait retrouvé des traits reconnaissables, mais des filaments noirs restaient visibles sous la peau de son cou.
Son torse bougeait encore lorsqu’un spasme sec parcourut sa jambe, puis un autre traversa le bras qui lui restait.
Issa essaya de se relever pour aller vers lui, mais sa vision se brouilla immédiatement et il retomba contre la cuve.
« Elian respire encore. Il n’a pas réagi comme les autres. »
Leila tourna la tête vers lui, incapable de quitter Dina et Tariq en même temps.
« On le garde vivant et on ne conclut rien ici. Dès qu’on a de l’espace, je vais le voir. »
Dina coupa enfin le bleu et la douleur revint d’un seul bloc jusque sous ses côtes.
Elle bascula en avant, et Leila la retint par l’épaule avant que son abdomen touche le sol.
Une ligne rouge venait de traverser le bandage.
« Voilà exactement ce que je voulais éviter », dit Leila. « Tu viens de rouvrir une partie de ce que j’avais stabilisé. »
Dina respirait trop court pour plaisanter lorsqu’elle réussit à dire : « Elles respirent toutes les douze. »
« Oui. Et toi aussi, donc tu vas me laisser garder ça comme ça. »
Kazuki resta quelques secondes près d’elles. Les douze femmes inconscientes occupaient maintenant le carrelage entre les cuves. Plus loin, Elian tremblait encore sans que personne sache ce qui subsistait dans son sang.
Quelque chose changea dans le visage de Kazuki, et Arama le vit depuis le centre de la salle.
Le réseau noir avait gagné son cou et une partie de sa mâchoire. Ses six bras mécaniques fumaient encore après l’effondrement des Domaines.
« Vous continuez à défaire ce que j’ai construit et vous appelez ça les sauver. »
Kazuki se remit debout avec difficulté avant de répondre : « Elles respirent sans toi. Ça me suffit comme réponse. »
Arama regarda Dina, soutenue par Leila, et son attention se fixa sur la flamme éteinte autour de ses mains.
Elle peut retirer ma marque sans détruire le porteur.
Sa grille lumineuse reparut sur son torse.
Si elle reste consciente, chaque sujet devient récupérable.
Jin revint sur sa droite, encore instable après le choc du Domaine.
Thiago se déplaça sur la gauche, mais Arama ne chercha aucun des deux.
Les six bras mécaniques s’orientèrent vers le haut selon des angles légèrement différents. Un bref tir traversa l’air entre lui et Dina, puis un second, puis quatre autres, assez précis pour chauffer et chasser les particules d’un couloir étroit sans toucher directement personne.
La ligne ainsi dégagée réduisait les pertes du tir principal.
Kazuki reconnut la préparation parce que, pendant des années, il avait vu Arama ajuster ses machines de cette manière avant une attaque qui exigeait un angle parfait.
« Dina, baisse-toi maintenant ! » Elle leva les yeux trop tard.
Le canon central d’Arama s’alluma, et Kazuki partit avant que le tir quitte sa chambre.
Ses mains ne pouvaient plus tenir une lame et sa mâchoire était déjà brisée, mais ses jambes répondaient encore. Il se plaça entre Dina et la trajectoire au moment où le faisceau quitta le canon.
Il fit circuler son Spirit dans son sternum et ses côtes.
Les vibrations de son propre corps se répartirent pour absorber une partie du choc et empêcher le rayon d’atteindre ce qui se trouvait derrière lui.
Arama avait prévu cette défense parce qu’il connaissait la fréquence exacte que Kazuki utilisait pour répartir les chocs.
Les années passées dans les mêmes cellules, les entraînements après leur fuite et toutes les fois où Kazuki avait utilisé cette méthode devant lui avaient donné à Arama exactement ce dont il avait besoin.
Le faisceau arriva avec une modulation presque identique.
La résonance augmenta brutalement dans la cage thoracique de Kazuki.
Son sternum céda sous la résonance, puis plusieurs côtes rompirent sous une vibration que son propre Spirit amplifiait au lieu de disperser.
Le choc traversa ses poumons, souleva Kazuki et le rejeta devant Dina.
Le rayon s’était dissipé dans son corps.
Dina n’avait pas été touchée lorsqu’elle cria : « Kazuki, réponds-moi ! »
Elle essaya de se jeter vers lui, mais sa plaie l’arrêta. Leila l’accompagna au sol plutôt que de la laisser tomber et tendit immédiatement une main vers le torse de Kazuki.
Kaïs abandonna sa position dès que les douze femmes cessèrent d’être une menace directe.
Il arriva assez près pour voir le sang sortir de la bouche de Kazuki à chaque tentative de respirer.
Leila fit apparaître une lueur verte qui disparut presque aussitôt dans les dégâts.
« Je peux ralentir l’hémorragie, mais ses poumons sont trop atteints et je n’ai plus assez de Spirit pour reconstruire ça ici. »
Elle recommença malgré tout, par impulsions faibles.
Kazuki ouvrit les yeux vers Dina, mais sa voix ne pouvait plus porter correctement avec sa mâchoire et le sang dans sa gorge.
« Je pensais vraiment… pouvoir le ramener avec nous. » Dina posa sa main près de son bras sans toucher les brûlures.
« Je sais que tu y croyais encore », répondit Dina. Kazuki chercha Arama derrière elle.
« J’ai attendu trop longtemps avant d’accepter qu’il fallait l’arrêter même s’il refusait de revenir avec nous. »
Chaque mot lui coûtait davantage lorsqu’il ajouta : « Ne fais pas pareil avec lui juste parce que tu te souviens de celui qu’il était. »
Dina ne répondit pas tout de suite.
Le cube continuait de pulser derrière Arama.
« Je ne sais pas encore ce que je serai capable de faire quand il sera devant moi. »
Kazuki revint vers elle et réussit à répondre : « C’est plus honnête que je ne l’ai été. »
Son regard glissa ensuite jusqu’à Kaïs, et il mit plusieurs secondes à reconnaître correctement son visage.
« Kaïs… pour tout à l’heure, dans le couloir. Ton coup m’a vraiment donné du temps en plus. »
Kaïs resta près de lui, incapable de trouver une réponse qui ne sonnerait pas vide.
« Alors garde encore un peu de ce temps. Leila est là. »
Kazuki essaya de respirer, mais la tentative ne remplit presque rien dans sa poitrine.
Leila conserva sa lumière malgré la fatigue qui faisait trembler ses doigts.
Le rythme sous sa paume ralentit pendant que Kazuki regardait Dina une dernière fois, puis sa poitrine cessa de remonter.
Leila maintint son Spirit quelques secondes supplémentaires avant de devoir accepter que le corps de Kazuki ne répondait plus.
Arama avait abaissé ses six bras et regardait Kazuki sans relancer sa grille.
Le réseau noir continuait de progresser sur son visage, mais sa grille lumineuse resta éteinte pendant plusieurs secondes.
L’homme avec qui il avait partagé une cellule sans fenêtre venait de mourir en protégeant Dina d’un tir qu’Arama avait choisi de lancer.
Le cube pulsa de nouveau derrière lui.
Cette fois, Arama ne regarda personne d’autre.