Chapitre 4
La cour d’honneur de l’Académie Centrale n’avait jamais été conçue pour contenir autant de monde.
Les galeries supérieures débordaient déjà lorsque les derniers groupes furent orientés vers les espaces laissés libres autour du bassin central. Les délégations venues d’autres établissements conservaient leurs propres uniformes, parfois reconnaissables seulement à une coupe différente ou aux marquages énergétiques cousus dans le tissu, et les surfaces claires du sol affichaient continuellement de nouvelles directions à mesure que les responsables réorganisaient les passages.
Pour une journée, les promotions ordinaires avaient presque disparu derrière le Séminaire National.
Le nom donnait à l’événement une gravité que l’ambiance démentait encore.
On comparait des résultats.
On examinait les équipements des autres délégations.
Certains cherchaient déjà les responsables de Commission présents dans les tribunes avec l’espoir mal dissimulé d’être remarqués.
Kaïs avançait au milieu de cette foule avec beaucoup plus d’intérêt pour les uniformes étrangers que pour les indications projetées au sol.
Leila le suivait à une distance qui lui permettait encore de l’arrêter s’il décidait de changer de direction pour inspecter quelque chose qui ne le concernait pas.
« Tu as vu les protections portées par ceux près de l’arcade ? Le tissu ne bouge presque pas quand ils marchent. J’aimerais savoir ce qu’ils ont intégré dedans. »
Leila regarda brièvement le groupe qu’il lui indiquait.
« J’aimerais surtout savoir pourquoi tu regardes leurs manches alors que tu dois retrouver notre section avant l’appel. »
« Parce que notre section sera encore là dans deux minutes. Leur équipement, je ne sais pas. »
« Avec cette logique, tu vas surtout arriver après tout le monde et demander pourquoi on t’a déplacé dans le fond. »
Kaïs consulta les repères au sol.
« On est encore largement dans les temps. »
« C’est souvent ce que tu dis juste avant de commencer à courir. »
Il tourna vers elle un regard contrarié qui ne contenait aucune véritable offense.
Depuis leur sortie du Terrain C, Leila l’avait déjà empêché deux fois de s’arrêter : une première devant un groupe d’élèves utilisant des renforts articulaires qu’il n’avait jamais vus, une seconde lorsqu’il avait reconnu l’insigne d’une unité de terrain sur le manteau d’un ancien étudiant.
Cette fois, il continua de marcher.
Autour d’eux, la cour portait les traces les plus visibles de ce que l’Académie était devenue depuis 2054. Les anciennes bornes d’information avaient été retirées. Les annonces apparaissaient directement sur les surfaces les plus proches lorsque quelqu’un sollicitait une direction, et les voiles de protection installés sous les galeries absorbaient les fluctuations de Spirit produites par plusieurs centaines de personnes réunies au même endroit.
Même avec ces précautions, l’air paraissait chargé.
Leila le percevait surtout dans les variations autour des élèves les moins disciplinés.
« Il y en a beaucoup plus que l’année dernière », dit-elle.
Kaïs suivit son regard.
« Tu étais déjà venue ? »
« Comme assistante médicale. Je passais mon temps à vérifier des malaises de candidats qui avaient trop forcé pendant les démonstrations. Je n’avais pas vraiment eu l’occasion de regarder les autres établissements. »
Elle observa un groupe portant les couleurs d’une académie de l’est du pays.
« Ça fait du bien de voir autre chose que notre propre promotion. Ici, on finit vite par confondre les gens qu’on connaît avec le niveau général. »
Kaïs ralentit.
« Tu essaies de me dire quelque chose ? »
« Oui. Que la moitié des gens dont tu connais les scores ne représentent probablement pas la moitié des gens que tu devras dépasser. »
Il réfléchit suffisamment longtemps pour que Leila comprenne que la remarque l’avait intéressé.
« Là, dit comme ça, j’aurais préféré rester ignorant encore une heure. »
Un mouvement plus loin attira leur attention.
Près du bassin central, la professeure Elara circulait entre plusieurs groupes dont les rangs s’étaient progressivement défaits. Elle n’élevait presque jamais la voix en cours ; ici, elle devait lutter contre plusieurs centaines de conversations.
« Ceux du groupe B, vous avez vos emplacements sur le côté nord. Si vous restez dans le passage, les délégations qui arrivent devront contourner toute la cour. Et ceux qui ont décidé que le bassin était un siège peuvent se relever avant que je commence à retenir les noms. »
Plusieurs étudiants quittèrent aussitôt le rebord de pierre.
Elara vérifia une information sur la surface de son poignet, puis leva les yeux vers les gradins réservés aux représentants de la Commission.
« La prise de parole du Capitaine Vane est maintenue avant le début des évaluations. Gardez simplement les accès libres. Nous ne sommes pas ici pour donner l’impression d’une caserne ; nous sommes ici pour éviter qu’un mouvement de foule transforme une cérémonie en exercice médical. »
Leila observa les derniers élèves se ranger.
« Au moins, elle a renoncé au discours sur “l’avenir de la Commission”. »
Kaïs fit mine de réfléchir.
« Peut-être qu’elle le garde pour quand tout le monde aura faim. Les discours passent mieux quand personne n’a l’énergie de partir. »
Leila lui donna une légère poussée entre les omoplates pour le remettre dans leur direction.
À l’opposé de la cour, Tariq et Issa n’avaient rejoint aucun groupe.
Ils occupaient l’ombre d’une galerie, à quelques mètres d’une des entrées latérales.
Depuis leur retour du secteur neuf, Tariq avait parlé seulement lorsqu’on lui posait une question utile. Le rapport avait pris plus longtemps que prévu. On lui avait demandé de raconter plusieurs fois la même intervention, d’abord dans son ordre chronologique, puis selon ce qu’il avait vu avant l’impact sur le civil, puis encore pour établir à quel moment exact la Suppuration avait changé de trajectoire.
Chaque version ramenait le même moment.
L’homme qui se relevait derrière l’abri.
Tariq gardait les mains dans les poches de sa veste d’uniforme, davantage pour empêcher son ombre de suivre inutilement ses tensions que par habitude.
Son attention se posa sur les élèves qui entouraient le bassin.
« Ça fait bizarre de revenir ici. »
Issa ajusta du bout de l’index le bord endommagé de ses lunettes.
« Parce que rien n’a changé ? »
« Parce qu’eux n’ont aucune raison d’avoir changé. »
Issa observa les groupes à son tour.
Plusieurs candidats s’étaient regroupés autour d’une projection de résultats datant des qualifications précédentes.
« Ils sont venus pour une évaluation. Il serait étrange qu’ils se comportent comme s’ils revenaient du secteur neuf. »
Tariq tourna légèrement la tête vers lui.
« Je sais. »
La réponse n’était pas agressive.
C’était précisément ce qui lui déplaisait.
Ils n’ont rien fait de travers.
L’idée l’accompagnait depuis son entrée dans la cour et ne rendait pas l’écart plus facile à supporter.
Un étudiant à proximité se plaignait du classement attribué à son établissement. Plus loin, deux candidates discutaient des unités qu’elles souhaitaient rejoindre après leurs études.
Tariq les écouta quelques secondes.
« Hier, j’aurais probablement parlé exactement comme eux. »
Issa prit le temps de répondre.
« Probablement. »
« Merci pour ton aide. »
« Tu n’avais pas posé de question. »
Le coin de la bouche de Tariq bougea brièvement.
Cette fois, cela suffit.
Une modification de pression traversa alors la galerie.
Issa fut le premier à relever la tête.
Les conversations proches diminuèrent progressivement, moins par ordre que par réaction physique. Des étudiants s’écartèrent d’une allée centrale qui n’avait pourtant pas été réservée.
Goman Arashi venait d’entrer dans la cour.
Ses cheveux argentés suffisaient déjà à attirer les regards de ceux qui connaissaient les grandes lignées. Ceux qui l’ignoraient comprenaient rapidement à la manière dont les autres lui laissaient de l’espace qu’il n’était pas un candidat ordinaire.
À quelques pas autour de lui, l’air exerçait une pression mesurable.
Les tissus des uniformes se plaquaient légèrement contre les corps. Plusieurs étudiants modifiaient leur respiration dès qu’il approchait, puis retrouvaient leur aisance une fois son passage terminé.
Kaïs remarqua immédiatement le phénomène.
« C’est lui, Arashi ? »
Leila observa la foule s’ouvrir.
« Apparemment. »
« Je pensais que les histoires sur sa pression étaient exagérées. »
« Elles le sont peut-être. Ce qu’on ressent suffit déjà. »
Goman ne cherchait pas les réactions.
Il avançait vers la partie réservée aux délégations principales accompagné de deux étudiants de son établissement.
Devant lui, un troisième année massif achevait une discussion avec plusieurs camarades. Le garçon portait sur ses avant-bras les traces minérales d’un Spirit de renforcement qu’il n’avait pas complètement dissipé.
Il vit Goman approcher.
Puis remarqua les autres qui se déplaçaient.
Il resta où il était.
Goman ralentit enfin.
« Le passage mène aux places réservées. »
Le troisième année regarda autour de lui.
« Il y a de la place de chaque côté. »
« Pour toi aussi. »
Le ton ne portait aucune menace évidente.
C’était peut-être ce qui rendit l’échange plus désagréable.
Quelques personnes proches s’arrêtèrent.
Le garçon renforça sa posture, et la matière minérale remonta le long de ses avant-bras.
« Tu peux contourner. »
Goman regarda brièvement ses pieds, puis le passage derrière lui.
« J’ai passé la matinée à contourner des gens qui ne lisaient pas les indications. Je vais profiter de cette occasion pour arrêter. »
Le troisième année ouvrit la bouche.
La pression changea.
Ses genoux plièrent avant qu’il puisse déplacer son poids.
Un craquement traversa la couche minérale autour de sa jambe droite et il posa une main au sol pour éviter de tomber complètement.
Autour de lui, plusieurs étudiants reculèrent.
Goman maintint la pression seulement assez longtemps pour libérer le passage.
Puis il continua.
Le troisième année resta accroupi, furieux et surtout embarrassé par le nombre de témoins.
Kaïs suivit Goman des yeux.
« D’accord. »
Leila consulta son visage.
« Quoi ? »
« Je révise légèrement ce que je pensais de mon cratère. »
« Ça n’aura donc pas demandé toute la journée. »
Plus haut, sur une passerelle technique qui longeait les dispositifs de ventilation du bâtiment principal, deux autres personnes assistaient à la scène sans appartenir à la liste des invités.
Raad avait passé les contrôles grâce à une tenue de voirie appartenant à l’entreprise où travaillait son père.
Soura portait le même type de vêtement, une taille trop grande aux épaules.
Ils avaient découvert assez vite que les contrôles techniques de l’Académie vérifiaient beaucoup mieux les signatures Spirit que les visages des équipes de maintenance lorsque celles-ci étaient accompagnées d’un ordre de passage valide.
Raad s’était chargé de l’ordre.
Soura n’avait pas demandé comment.
Il s’était contenté de vérifier trois fois qu’aucun nom précis ne figurait dessus.
En contrebas, Goman atteignait son emplacement.
Raad se pencha légèrement sur le garde-corps.
« Je comprends mieux pourquoi les gens parlent des Familles comme si elles avaient leur propre météo. »
Soura suivait les perturbations de l’air autour de Goman.
« Il contrôle la pression sur une zone plus large que celle qu’il montre. »
« Tu le connais ? »
« Je connais ce que fait l’air autour de lui. Ça suffit pour l’instant. »
Raad observa les délégations soigneusement installées.
« Mon père aurait apprécié cet endroit. Il aurait passé une heure à calculer combien ils dépensent pour nettoyer une cour pareille. »
Soura regarda le marbre.
« Avec ce monde-là autour, c’est ce qui lui viendrait vraiment à l’esprit ? »
« Tu ne connais pas mon père. »
Un agent d’entretien passa à l’autre bout de la passerelle.
Les deux garçons déplacèrent aussitôt leur attention vers une conduite ouverte, comme s’ils avaient passé les dernières minutes à examiner son état.
L’homme continua sans poser de question.
Raad attendit qu’il disparaisse.
« Je voulais juste voir comment ils choisissaient les futurs agents. Maintenant que je suis là, je trouve surtout qu’il y a beaucoup de monde pour quelque chose qui est censé mesurer des individus. »
« Tu t’attendais à quoi ? »
« À quelque chose de moins organisé. »
Soura lui lança un regard.
« C’est l’Académie Centrale. »
« Justement. »
Le son qui traversa soudain toute l’enceinte mit fin à leur conversation.
Il descendait d’une fréquence si basse qu’on le sentit dans les structures avant de véritablement l’entendre.
La cour s’immobilisa.
Des bandes lumineuses rouges apparurent simultanément sur les parois.
Plusieurs responsables consultèrent leurs relais.
Elara quitta immédiatement son groupe.
Sur la tribune principale, Thiago Vane venait de recevoir la même alerte.
La projection déployée au-dessus de son poignet n’était visible que de lui, mais son changement d’attitude suffit à faire taire les personnes les plus proches.
Il échangea quelques mots avec un autre agent.
Puis s’avança jusqu’à la balustrade.
Le système acoustique de la cour relaya sa voix sans qu’il ait besoin de l’élever.
« Une Suppuration classée Orange vient d’être signalée dans le quartier d’affaires. Les unités disponibles sont redirigées vers le secteur. Le Séminaire est suspendu jusqu’à nouvel ordre. »
Un mouvement parcourut immédiatement les groupes.
Thiago attendit que l’attention revienne vers lui.
« L’Académie passe en confinement préventif pendant notre intervention. Les responsables de section connaissent les procédures ; restez avec eux et laissez les accès libres. »
Dans les galeries, les dispositifs de sécurité changèrent de configuration.
Les grandes portes extérieures commencèrent à se verrouiller tandis que des cloisons renforcées sortaient progressivement de leurs logements.
Kaïs regarda l’une d’elles descendre.
« Orange ? »
Leila avait déjà ouvert sa sacoche.
« Si l’alerte est juste, les équipes médicales vont rappeler une partie du personnel. »
Le mot juste resta entre eux.
Après l’erreur du secteur neuf, aucun des deux n’avait besoin de préciser pourquoi.
Thiago avait quitté la tribune.
Ses chaînes ambrées apparurent au-dessus d’une galerie extérieure et se fixèrent à une structure éloignée. Il utilisa leur tension pour franchir une première distance, puis disparut derrière le bâtiment avec plusieurs agents de la Commission.
Le confinement acheva de se mettre en place.
Pendant quelques secondes, la cour resta agitée mais organisée.
Elara redistribuait déjà ses élèves.
Les autres instructeurs faisaient la même chose.
Puis l’éclairage des galeries vacilla.
Une rangée entière de surfaces s’éteignit.
Leila releva la tête.
« Ça, ce n’est pas la procédure. »
L’air changea.
D’abord suffisamment peu pour que chacun l’attribue au confinement.
Puis les premières respirations devinrent plus difficiles.
Kaïs inspira et sentit son thorax fournir davantage d’effort pour un résultat moindre.
Autour du bassin, plusieurs personnes portèrent instinctivement une main vers leur col.
Goman s’arrêta au milieu d’une conversation.
Ses yeux argentés parcoururent la cour.
La pression qu’il entretenait autour de lui disparut.
Malgré cela, l’oppression continua.
« Ce n’est pas lui », dit Issa.
Tariq regarda vers Goman.
« Tu en es sûr ? »
« Sa zone vient de tomber. La variation continue ailleurs. »
Une fille s’effondra près d’un pilier.
Puis un garçon à quelques mètres.
Le mouvement de foule commença presque immédiatement.
« Reculez du bassin ! »
« Elle ne respire plus correctement ! »
« Professeure ! »
« J’ai besoin d’un soignant ici ! »
Elara traversa le premier groupe.
« Les personnes encore capables de marcher restent debout et libèrent le sol autour de ceux qui tombent. Ne courez pas vers les portes, elles sont verrouillées et vous allez seulement comprimer les passages. »
Son ordre fut repris par deux autres instructeurs.
Leila était déjà à genoux auprès de la première étudiante.
Elle posa les doigts contre son cou, puis contre la base de sa poitrine.
Le Spirit vert se diffusa dans les tissus.
L’effet fut moins important qu’il aurait dû l’être.
Elle manque d’oxygène. Je peux soutenir la circulation, mais si l’air reste comme ça, je ne remplace rien.
Elle leva les yeux.
« Kaïs, rapproche-moi ceux qui tombent encore et qui peuvent être déplacés. Je dois les garder dans la même zone si je veux suivre plusieurs états à la fois. »
Kaïs inspira avec difficulté.
Son propre Spirit exigeait précisément ce qui commençait à manquer autour d’eux : de l’air à comprimer.
Il se força à réduire l’amplitude de ses mouvements.
« Je les amène. »
Il se dirigea vers un garçon tombé à quelques mètres.
Cette fois, aucun désir de montrer quoi que ce soit ne traversa son esprit.
Il plaça le bras du jeune homme autour de ses épaules et le ramena vers Leila en économisant chaque respiration.
À l’autre bout de la cour, Goman avait compris.
Il joignit ses mains devant lui et modifia brutalement la pression dans une zone réduite autour de son groupe.
L’air encore présent s’y concentra.
Plusieurs personnes qui suffoquaient retrouvèrent une respiration partielle.
L’effort força Goman à ajuster sa position.
Son visage perdit une partie de son assurance habituelle.
Kenji, le troisième année qu’il avait forcé à s’écarter quelques minutes auparavant, se trouvait à moins de trois mètres de la zone.
Goman étendit la bulle jusqu’à lui.
Le garçon hésita.
Puis entra sans commentaire.
Sur la passerelle technique, Raad s’était plaqué contre la conduite qu’ils examinaient plus tôt.
Chaque inspiration devenait plus courte.
De petites décharges naissaient autour de ses doigts avant de mourir aussitôt.
« Je déteste les choses qu’on ne peut pas frapper. »
Soura s’était accroupi près d’un point de condensation.
Une mince humidité couvrait encore le métal.
Il posa la paume contre la conduite.
L’eau réagit faiblement.
« L’humidité descend aussi. »
Raad chercha de l’air.
« Tu peux faire quelque chose avec ça ? »
« Pas assez vite. »
Soura ferma les yeux une seconde.
À travers les rares traces d’eau présentes dans les conduites et sur les surfaces, il essayait de sentir où la perturbation était la plus forte.
Le phénomène ne ressemblait pas à la pression de Goman.
Il donnait plutôt l’impression que quelque chose retirait progressivement au volume de la cour ce dont les organismes avaient besoin.
Ça vient d’ailleurs.
Il rouvrit les yeux.
« Quelqu’un prépare ça depuis l’extérieur de la zone visible. »
Raad eut une toux sèche.
« C’est précis comme adresse. »
« Je cherche. »
Au sol, Tariq avait reculé contre une colonne.
L’air refusait de remplir correctement ses poumons.
Un étudiant s’effondra devant lui.
Pendant une fraction de seconde, la cour disparut.
Le bitume du secteur neuf revint.
Le civil.
Le mouvement de la Suppuration.
Le corps projeté.
T’arrête pas sur lui.
Il quitta la colonne.
Son ombre glissa jusqu’à l’étudiant tombé, passa sous son torse puis s’épaissit suffisamment pour permettre à Tariq de le tirer vers une zone moins encombrée.
Ses gestes perdaient de la force.
Il continua malgré tout.
Issa, assis au sol quelques mètres plus loin, gardait une main sur ses lunettes.
Les contours de la cour commençaient à vibrer dans sa vision.
Il comptait.
Distance entre lui et la sortie condamnée.
Distance jusqu’à Elara.
Nombre de personnes encore debout dans son champ de vision.
Temps approximatif entre les premières chutes.
Si le rythme continue…
Il interrompit lui-même le calcul.
Inutile. Trouve ce qui change.
Ses yeux parcoururent les galeries.
L’éclairage avait cessé avant la raréfaction de l’air.
Thiago était parti avant les deux événements.
Les portes s’étaient verrouillées conformément à la procédure.
Quelqu’un connaissait la procédure.
Issa leva brusquement la tête.
« Tariq. »
Celui-ci venait d’atteindre l’étudiant qu’il tirait.
« Quoi ? »
« L’Orange a forcé Thiago à sortir. Le confinement nous a enfermés. Ensuite seulement les systèmes intérieurs ont commencé à tomber. »
Tariq comprit.
Son regard partit vers les galeries obscures.
« Une diversion. »
Issa inspira difficilement.
« Oui. »
Au même instant, Soura se redressa sur la passerelle.
Quelque chose venait de changer dans l’humidité proche d’une galerie secondaire.
Un volume vide venait de se remplir.
Raad suivit son regard.
Dans la pénombre située sous leurs pieds, l’espace ondula.
Une forme apparut.
Puis une deuxième.
Deux autres suivirent.
Les silhouettes s’étaient matérialisées de l’autre côté des défenses de l’Académie alors que toutes les issues demeuraient verrouillées.
Soura resta immobile.
En contrebas, aucun étudiant ne les avait encore vues.
Voilà pourquoi ils avaient besoin que Thiago parte.
Quatre inconnus venaient d’entrer dans l’Académie Centrale.
Et, autour d’eux, l’air continuait de disparaître.