Chapitre 49
Tariq ne réagit pas lorsque l’ombre de son propre bras se dissipa sur le carrelage.
Sa poitrine bougeait encore, faiblement, mais le choc contre la cuve l’avait laissé sans réponse. Du sang descendait derrière son oreille et disparaissait dans le col de son uniforme.
Arama s’arrêta devant lui et orienta les quatre appendices métalliques ouverts dans son dos vers le reste de la salle. L’un d’eux se replia pendant que sa main droite formait une lame blanche étroite.
Issa comprit ce qu’il allait faire et tenta de se relever malgré la surcharge. Ses jambes plièrent avant qu’il quitte complètement le sol.
La surcharge de l’Interchange frappait encore derrière ses yeux et chaque tentative de fixer deux cibles lui dédoublait la salle. Il chercha malgré tout quelque chose d’assez proche de la masse de Tariq pour l’échanger hors de l’axe.
Une des créatures transformées avançait à quelques mètres, mais sa masse dépassait trop celle de Tariq pour une permutation propre dans l’état d’Issa. Un fragment de cuve gisait plus loin, beaucoup trop léger pour servir de substitut.
Issa tendit la main vers Tariq et força son Spirit à répondre.
Une douleur sèche traversa sa nuque et le Spirit se déroba avant que la permutation ne s’amorce.
« Tariq, bouge si tu m’entends, même un peu ! »
Arama leva la lame au-dessus de Tariq pendant que Dina essayait de bouger depuis le sol. La perforation de son flanc droit lui coupa aussitôt l’air et son feu bleu ne produisit qu’une lueur instable autour de ses doigts.
Ornella se plaça devant elle malgré ses côtes.
Elle n’avait presque plus de chaleur disponible, mais elle réussit encore à en concentrer assez autour de sa jambe valide pour menacer un mouvement d’Arama.
« Si tu veux l’atteindre, tu passes d’abord par ceux qui respirent encore. »
Arama tourna à peine la tête vers elle.
« Vous continuez à protéger des gens que votre propre corps ne vous permet plus de défendre. »
La lame descendit vers Tariq au moment où le plafond céda au-dessus d’eux dans un grondement métallique.
Une section entière de structure se déforma au-dessus du laboratoire, arrachée depuis le niveau supérieur. La poussière et les fragments de revêtement tombèrent avant que les silhouettes soient visibles.
Une chaîne ambrée traversa immédiatement l’ouverture et s’enroula autour du poignet d’Arama, tirant son bras hors de l’axe de Tariq. La lame blanche coupa le carrelage au lieu de sa gorge.
Deux autres chaînes saisirent Tariq sous les épaules et au niveau du bassin.
Thiago le retira de la zone sans le faire traîner sur le sol et le déposa près d’Ornella.
« Leila, lui aussi. Mais Dina d’abord, elle perd encore du sang. »
Leila atterrit derrière lui avec Kaïs, Jin et Kazuki.
Son visage portait encore la fatigue de ce qu’elle avait forcé sur l’implant de Kazuki. Elle regarda Tariq, puis la plaie ouverte dans le flanc de Dina, et choisit immédiatement la plus urgente.
Kaïs chercha ses amis à travers la poussière et reconnut d’abord Issa près des cuves, puis Raad plus loin.
« Issa ! Raad ! Faites un signe si vous m’entendez ! »
Issa leva une main pour lui signaler qu’il l’entendait.
Raad était toujours adossé à une cuve éventrée, incapable de remettre correctement ses jambes sous lui. Loris et Caleb restaient au sol plus loin.
Kaïs vit ensuite Tariq dans les chaînes de Thiago.
« Tariq respire encore ou il faut que je vienne tout de suite ? »
« Oui », répondit Leila sans quitter Dina. « Il faut surveiller sa tête et ses côtes, mais il respire. Laisse-moi de la place. »
Les treize sujets transformés approchaient encore malgré leur démarche irrégulière. D’autres Suppurations, différentes de celles qui venaient des cuves, apparaissaient maintenant dans deux passages latéraux ouverts par les secousses du bâtiment.
Thiago distingua immédiatement les deux groupes et donna son ordre avant que Jin agisse.
« Les treize restent vivants. Ceux des couloirs, vous les empêchez d’approcher. »
Jin leva une main et l’air changea de pression au ras du sol, comme si toute la couche inférieure de la pièce venait de prendre plusieurs fois son propre poids.
Les Suppurations venues des passages furent projetées contre le béton avec une violence qui brisa leurs appuis. Jin maintint la compression sur elles, suffisamment pour les empêcher de se relever.
Il répartit une seconde couche de pression sur les treize sujets, plus large et moins brutale.
Leurs corps se plièrent sous la charge, mais aucun ne fut écrasé.
Issa regarda Elian parmi eux et vit que sa silhouette transformée résistait encore davantage que les autres à la pression de Jin.
Il est toujours là-dedans quelque part. Il parlait encore avant que ça le recouvre.
Kazuki, lui, ne regardait ni Arama ni les créatures.
Il avait vu Dina et traversa la salle en courant avant même que Thiago ait terminé d’évaluer les accès.
Ses mains carbonisées pendaient le long de ses flancs et sa mâchoire brisée ne lui permettait toujours pas de fermer correctement la bouche. Chaque foulée secouait les blessures de son torse.
Il tomba à genoux près de Dina.
Ses mains s’approchèrent d’elle, puis s’arrêtèrent avant le contact.
Il n’avait aucun endroit sûr où la toucher.
« Dina, regarde-moi si tu peux encore m’entendre. »
Ses yeux suivirent la perforation du flanc jusqu’au sang accumulé sous son corps.
Leila s’était déjà installée de l’autre côté.
« Ne la bouge pas. La chaleur du tir a fermé une partie des vaisseaux, mais pas tous. »
Kazuki releva la tête vers Leila. Parler lui coûta immédiatement. Sa mâchoire se déplaça à peine, et du sang reparut au coin de sa bouche.
« Stabilise-la… s’il te plaît. Je sais que je n’ai aucun droit de te demander quoi que ce soit, mais aide-la. »
Il prit une respiration courte qui fit bouger sa mâchoire au mauvais angle.
« Elle est avec nous. Elle essayait de l’arrêter avec moi. »
Leila le regarda une seconde, surtout pour vérifier qu’il n’allait pas toucher la plaie avec ses mains détruites.
« Je m’en fiche de votre camp pour l’instant. Si elle respire, je travaille. »
La réponse fit presque rire Kaïs malgré la situation, mais aucun son ne sortit.
Leila plaça une main au-dessus de la perforation et l’autre près des côtes de Dina.
Une lumière verte se diffusa dans les tissus.
La réaction fut immédiate et violente : les fibres musculaires autour du trajet du faisceau cherchèrent à se refermer trop vite. Leila réduisit son débit avant que la régénération ne forme une masse désordonnée.
« Doucement, arrête de tirer sur les bords de la plaie », murmura Leila en ajustant son débit.
Dina entendit le mot sans réussir à ouvrir complètement les yeux.
Leila changea d’approche dès qu’elle sentit les tissus répondre de manière désordonnée. Elle ne tenta pas de reconstruire tout ce qui manquait. Elle referma d’abord les petits vaisseaux encore ouverts, stabilisa la paroi abdominale autour des zones qui pouvaient l’être et força les tissus restants à reprendre une tension suffisante pour limiter l’hémorragie.
La lumière verte faiblit lorsque son propre Spirit commença à manquer de stabilité, et Leila dut prendre appui sur une main.
Kazuki la vit perdre brièvement sa concentration.
« Tu tiens encore ? » demanda Kazuki malgré les mots déformés par sa mâchoire.
« Non », répondit-elle. « Mais elle va mieux que tout à l’heure, donc je continue. »
Elle relança son Spirit par impulsions plus courtes.
Le pouls de Dina cessa de chuter.
Sa respiration resta mince mais régulière, et ses paupières finirent par bouger suffisamment pour laisser apparaître son regard.
« Kazuki… tu es vraiment descendu jusqu’ici malgré tout ça. »
Il se rapprocha assez pour qu’elle puisse le voir sans tourner la tête.
Dina regarda d’abord ses mains noires, puis son visage.
« Ta mâchoire est pire que tout à l’heure », souffla-t-elle.
« On parlera de ma mâchoire plus tard. Toi, tu restes allongée. »
La réponse lui arracha une douleur visible jusque dans le cou.
Dina voulut parler encore, mais Leila l’interrompit avant qu’elle gaspille le peu d’air qu’elle retrouvait.
« Tu gardes ton air pour respirer. Je viens de t’empêcher de continuer à te vider sur le sol, pas de te remettre à neuf. »
Dina ferma les yeux quelques secondes pour reprendre son souffle, et Kazuki resta près d’elle jusqu’à ce que sa respiration cesse de se dégrader.
Arama les observait depuis le centre de la salle.
Les chaînes de Thiago avaient quitté son poignet, mais plusieurs maillons restaient suspendus entre eux.
« Tu arrives enfin à choisir un côté, Kazuki. »
Kazuki leva finalement la tête vers Arama et se releva avec difficulté, en gardant ses mains inutilisables loin de son torse.
Ses mains ne pouvaient toujours pas se fermer et sa mâchoire rendait chaque mot plus lent.
« J’avais déjà choisi. Je voulais juste… te ramener sans te tuer. »
Arama regarda Dina au sol avant de revenir à Kazuki.
« Et maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire de ce choix ? »
Kazuki mit quelques secondes avant de répondre.
« Maintenant, tu as tiré sur elle pour atteindre un autre. »
Son souffle passa mal entre ses dents.
« Tu la connais depuis assez longtemps pour savoir qu’elle se mettrait devant ce tir. »
Arama ne nia pas avoir anticipé la réaction de Dina.
« Elle a quand même choisi d’intercepter le tir. Je ne lui ai pas retiré cette décision. »
Kazuki fit un pas vers lui malgré la douleur qui traversait son torse.
« Parce que tu as construit une situation où quelqu’un devait le faire. »
Le laboratoire trembla encore sous une nouvelle secousse venue des fondations.
Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne parla.
Arama regarda les treize sujets maintenus au sol, puis Dina.
« Vous avez passé des mois à déplacer des prisonniers, saboter des transferts et essayer de me convaincre d’abandonner. À chaque étape, vous avez préféré ralentir ce projet plutôt que comprendre ce qu’il pouvait accomplir. »
Kazuki répondit avec ce qui lui restait de voix.
« On l’a compris. C’est pour ça qu’on a essayé de t’arrêter avant d’en arriver là. »
Jin s’avança sur le côté de Thiago.
Sa pièce d’argent tournait entre ses doigts, mais son attention ne quittait plus Arama.
« Donc c’est bien toi, Arama, celui que Kazuki nous a nommé plus haut. »
Arama observa Jin plus attentivement, comme s’il associait enfin un visage au nom.
« Jin Arashi. Je me demandais quand la Commission ferait descendre quelqu’un de ta famille jusqu’ici. »
Jin ne réagit pas au nom de son clan.
« Ton dossier était beaucoup moins bavard que toi. »
« Les dossiers de la Commission ont toujours préféré résumer les conséquences plutôt que les raisons. »
Thiago coupa leur échange avant qu’il devienne une conversation entre archives et vieilles familles.
« Vos raisons attendront tant qu’on aura des blessés au milieu de cette salle. »
Il regarda rapidement la salle entière et répartit mentalement ce qu’ils pouvaient encore engager : Tariq inconscient, maintenu en position latérale par une chaîne souple. Raad épuisé. Loris et Caleb toujours hors combat. Dina stabilisée mais incapable de combattre correctement. Ornella vidée. Issa au bord de la surcharge. Treize sujets transformés qu’ils devaient garder vivants.
Et des Suppurations ordinaires qui forçaient déjà sur la pression de Jin dans les couloirs.
Thiago donna ses ordres sans laisser le temps aux autres d’ajouter quoi que ce soit.
« Leila reste avec les blessés. Ornella, tu couvres cette zone et tu ne dépenses plus rien inutilement. Kaneshiro, tu guides les déplacements, mais aucune permutation si ton Spirit ne répond pas proprement. »
Issa acquiesça sans discuter, conscient que la moindre nouvelle permutation pouvait le faire tomber. Thiago regarda ensuite Kaïs puis Kazuki.
« Vous prenez les treize. Vous les immobilisez sans les détruire. Kazuki connaît leurs corps mieux que nous ; Kaïs, tu suis ses indications. »
Kaïs regarda son bras droit, encore endommagé par ses propres détonations.
« Compris. Je garde les détonations à l’intérieur de ma portée et j’attends ses indications. »
Kazuki répondit d’un mouvement bref du menton.
Thiago reporta enfin son attention sur Arama.
« Jin et moi, on le garde loin des blessés et du réseau. »
Arama leva ses six axes d’attaque en réponse au déploiement de Thiago et Jin.
La lumière blanche revint dans plusieurs segments de sa grille.
Derrière lui, le cube noir pulsa une nouvelle fois.
Jin fit arrêter sa pièce entre deux doigts.
Thiago laissa ses chaînes s’étendre sur le carrelage.
Le combat reprit avant que la poussière du plafond ait fini de retomber.