Chapitre 48
Le givre posé autour du cylindre commença à céder avant que Soura ait quitté la pièce.
Une ligne humide descendit le long du verre et rejoignit le courant qu’il maintenait encore autour du socle. Les machines intégrées au sol peinaient à compenser la chaleur qui remontait depuis les autres niveaux du Bâtiment 4.
Soura respirait par la bouche pour économiser ce qui lui restait d’énergie.
Ses avant-bras tremblaient encore après avoir déplacé autant de chaleur avec si peu d’eau disponible. Il pouvait maintenir la cuve quelques minutes supplémentaires, mais chaque nouvelle secousse du bâtiment rendait l’équilibre plus fragile.
La jeune femme le regardait à travers le liquide.
« Une faveur, donc. Avant que je décide si je peux te la rendre, j’aimerais au moins savoir comment tu t’appelles. »
La vibration mit quelques secondes à se former correctement dans l’eau.
« Anna. C’est le seul nom dont tu as besoin pour l’instant. »
Soura mémorisa le nom sans insister davantage.
« D’accord, Anna. Et moi, c’est Soura. Maintenant explique-moi pourquoi le nom de Morgen t’a fait réagir comme ça. »
Son œil gris resta fixé sur lui.
« Parce qu’il travaille pour quelqu’un d’autre. Morgen dirigeait des opérations, mais il n’a pas construit cet endroit et il n’a pas décidé ce qu’on devait faire de moi. »
La circulation d’eau autour de la cuve ralentit légèrement lorsque Soura reporta toute son attention sur elle.
« Alors qui dirige vraiment cet endroit depuis l’ombre ? »
« Arama. C’est lui qui a conçu ce projet. »
Le nom était inconnu de Soura, et Anna poursuivit avant qu’il puisse l’interrompre.
« Il a fait fermer les accès quand votre groupe est entré. Morgen exécutait ses décisions sur le terrain. »
Soura pensa aux couloirs mobiles, aux salles de cuves, aux machines cachées sous le bâtiment et à l’attaque de l’Académie.
Morgen était l’homme qu’on voyait. Celui-là travaillait derrière.
« Arama, donc. Je ne l’ai jamais entendu avant aujourd’hui. Pourquoi toi, tu le connais assez pour savoir ce qu’il fait ici ? »
Le liquide se troubla près de l’épaule transformée d’Anna.
« Parce que j’ai grandi avec lui, bien avant qu’il devienne l’homme qui dirige ce projet. »
Soura ne répondit pas tout de suite, et Anna reprit avant qu’il formule une nouvelle question.
« Ça commence en Russie, dans le laboratoire lié à l’incident de 2054. »
Il connaissait évidemment l’événement. Tout le monde connaissait l’année où le Spirit avait cessé d’être le privilège rare de quelques lignées et était devenu accessible à l’ensemble de la population.
« Vous étiez réellement dans ce laboratoire pendant l’incident de 2054 ? »
« Nous étions les sujets. Arama, moi, Kazuki, Dina et d’autres enfants. »
Les quatre noms arrivèrent ensemble, mais un seul était déjà familier à Soura.
« Kazuki ? Le type au sabre qui travaillait avec Morgen ? »
« Oui. Nous faisions partie des enfants enfermés là-bas. »
Sa réponse vibra faiblement dans l’eau qui l’entourait.
« À l’époque, Arama n’était pas l’homme que tu cherches aujourd’hui. Il passait son temps dans un atelier à démonter les systèmes du laboratoire pour comprendre comment ils fonctionnaient. Il parlait peu. Kazuki cherchait les sorties et les habitudes des gardes. Dina restait avec son frère. Moi, j’essayais surtout de ne pas attirer l’attention. »
Anna s’arrêta quelques secondes avant d’ajouter, plus bas : « Arama m’a remarquée quand même, malgré tout ce que je faisais pour rester invisible. »
Le givre produisit un bruit sec contre le verre.
Soura renforça le courant autour de la fissure sans quitter Anna des yeux.
« Et après, qu’est-ce qui vous est arrivé à tous les deux ? »
« Le laboratoire a commencé à s’effondrer. Des cuves ont cédé. Des sujets transformés ont quitté leurs salles. Nous avons essayé de fuir. »
Sa voix devint plus difficile à maintenir.
« J’ai été touchée dans un couloir. J’avais perdu trop de sang et je n’allais pas atteindre la sortie. Arama a refusé de me laisser mourir. »
Les zones violacées de son flanc se contractèrent légèrement.
« Il a pris des cellules de Suppuration dans une installation ouverte et les a introduites dans mes plaies. »
Soura cessa un instant de suivre la fissure du regard.
« Il t’a volontairement injecté des cellules de Suppuration pour te maintenir en vie ? »
« Il essayait de me sauver, et sur le moment il n’avait aucune autre solution. »
La réponse ne contenait aucune défense d’Arama, seulement le souvenir du geste.
« Et ça m’a sauvée. Mon corps a continué à fonctionner alors qu’il aurait dû s’arrêter. Mais la transformation a commencé avec. »
Soura regarda la frontière nette entre les tissus humains et les excroissances.
« Pourtant tu réfléchis encore. Les Suppurations qu’on a combattues à l’Académie n’avaient plus rien d’humain dans leur comportement. »
« C’est précisément ce qu’Arama a compris après notre fuite. »
Anna fit bouger lentement ses doigts humains dans le liquide.
« J’étais la seule chez qui la transformation avançait sans détruire complètement la conscience. Il a voulu comprendre pourquoi. Au début, il disait qu’il cherchait un moyen de me stabiliser. Ensuite, chaque résultat est devenu une raison de tenter quelque chose de plus. »
Soura entendit la nuance dans sa manière de parler d’Arama.
« Tu penses qu’il a commencé par vouloir te sauver et qu’il a fini par utiliser ce qu’il t’avait fait. »
« Je pense qu’il a tellement refusé l’idée de me perdre qu’il a commencé à traiter toutes les limites comme des défauts qu’il suffisait de corriger. »
La phrase resta suspendue entre eux avec le ronflement des pompes.
« Je lui dois la vie. Ça ne me donne pas le droit d’accepter ce qu’il fait aux autres pour la conserver. »
Soura observa la partie humaine de son visage.
Il n’avait rien à répondre à ça.
Une nouvelle secousse traversa le sol. Le courant autour de la cuve se dérégla et Soura dut reprendre le contrôle avant que la température remonte.
Anna attendit qu’il ait stabilisé la boucle.
« Après notre fuite, Arama a récupéré une page provenant d’un livre lié à M.R. Je ne sais pas où se trouve le reste du livre ni qui l’avait avant lui. »
Soura releva légèrement le menton en entendant les initiales.
« M.R., comme le nom associé au laboratoire russe et à ses recherches ? »
« Oui. Je n’ai vu qu’une partie de la page. Le titre était lisible : Le Fruit de la Suppuration. »
Le nom ne lui apprit presque rien.
« Et cette page explique comment faire quoi ? »
« Je ne l’ai jamais lue entièrement, et je refuse de prétendre connaître ce qu’elle contient au-delà de ce que j’ai vu. »
Anna insista clairement sur cette limite avant de poursuivre.
« Je sais seulement qu’après l’avoir obtenue, il a commencé à parler d’une hybridation complète. Il venait ici quand il pensait que je ne pouvais pas l’entendre. Il parlait du Spirit qu’il accumulait, de son corps, de la transformation et de moi. »
La température continua de remonter par dixièmes.
Soura força davantage d’eau vers le couloir.
« Qu’est-ce qu’il disait exactement quand il parlait de toi ? »
Le liquide vibra plus lentement lorsqu’Anna formula enfin ce qu’elle avait entendu à plusieurs reprises.
« Il répétait toujours la même phrase. Nous ne ferons qu’un. »
Soura cessa de parler pendant plusieurs secondes.
Cette fois, il repensa aux installations qu’il avait traversées avant d’être séparé des autres, à l’énergie détournée dans le Bâtiment 4 et aux précautions prises pour garder Anna dans un état précis.
Il ne disposait pas de toutes les pièces.
Il en avait assez pour comprendre que sa cuve n’était pas un simple dispositif de détention.
« Tu crois qu’il veut fusionner avec toi. »
« Oui, c’est ce que je crois depuis qu’il a commencé à parler de cette page. »
« Pour obtenir ta régénération sans perdre sa conscience. »
Anna ne confirma pas immédiatement cette interprétation.
« C’est ce que je crains. Je ne sais pas exactement ce que la page lui permet de faire. »
Soura préféra cette réponse à toutes les certitudes qu’elle aurait pu inventer.
« Et la faveur, c’est de l’empêcher d’arriver jusque-là. »
« Je veux que tu l’arrêtes avant qu’il puisse terminer ce qu’il prépare. »
La vibration de sa voix se fragilisa.
« Tes amis sont quelque part dans ce bâtiment et je te demande de détourner du temps pour quelqu’un que tu ne connais pas. Je le sais. Mais s’il atteint cette pièce dans l’état qu’il prépare, je ne pense pas pouvoir l’empêcher de m’utiliser. »
Soura regarda les signaux rouges du socle.
« Je comptais déjà retrouver mes amis et arrêter ce qui dirige cet endroit. Maintenant j’ai un nom. »
Il se rapprocha du cylindre en gardant les yeux sur les indicateurs du socle.
Anna suivit sa main lorsqu’il la posa contre le verre.
« Qu’est-ce que tu fais à l’eau de la cuve ? »
« Je vérifie quelque chose avant de repartir. »
Soura laissa son Spirit suivre l’eau de la cuve sans toucher aux attaches ni aux systèmes du socle.
Le liquide contenait une concentration élevée de sels dissous, bien supérieure à celle de l’eau ordinaire. Il ne connaissait pas leur fonction précise, mais il sentait leur répartition et la manière dont le système la maintenait stable autour du corps d’Anna.
La cuve contrôle la température et la composition du liquide avec la même précision. Donc les deux comptent pour la maintenir comme ça.
Il regarda la partie transformée de son flanc.
Si Arama compte récupérer son corps dans cet état, il compte aussi sur cette stabilité.
Soura fit circuler l’eau plus lentement dans le cylindre.
Il n’ajouta aucune matière : il déplaça uniquement les sels déjà présents dans le liquide.
La concentration augmenta progressivement autour des tissus transformés et diminua dans d’autres zones, suffisamment pour modifier l’équilibre que les machines maintenaient depuis le socle.
Plusieurs indicateurs changèrent de valeur, et Anna ressentit immédiatement la différence dans la pression du liquide autour de son flanc.
« Soura, qu’est-ce que tu viens de changer ? »
« J’ai changé la répartition du sel déjà présent dans l’eau, rien d’autre. »
Il réduisit le déplacement avant que l’alarme passe au niveau supérieur.
« J’essaie de laisser quelque chose qu’Arama ne prévoit pas. Si son plan dépend du fait que ton corps reste exactement dans l’état qu’il a préparé, modifier cet équilibre peut perturber ce qu’il essaiera de faire avec toi. »
Anna le regarda avec plus d’inquiétude que lorsqu’il avait brisé la bibliothèque.
« Tu sais au moins ce que ce changement peut provoquer ? »
Soura répondit sans détour : « Je n’en sais rien avec certitude, et je préfère te le dire maintenant. »
Il conserva sa main contre le verre.
« Ça peut gêner sa fusion, sa régénération, les machines, ou ne pas suffire. Et je ne sais pas non plus ce que ça peut faire à ton corps si tu restes longtemps dans cette eau. »
La pièce trembla encore sous une nouvelle secousse venue du niveau principal.
« Si tu me dis d’arrêter, je remets la concentration aussi près que possible de ce qu’elle était. »
Anna observa le liquide devenu légèrement plus trouble autour de son flanc.
Son œil gris revint vers lui avant qu’elle prenne sa décision.
« Laisse-le comme ça. Je préfère ce risque à celui de lui laisser exactement ce qu’il a préparé. »
Soura resta attentif aux indicateurs pour vérifier qu’aucun seuil critique n’était franchi.
« Tu es sûre de vouloir prendre ce risque ? »
« Je t’ai demandé de l’empêcher de m’utiliser. Je savais que ça pouvait aussi me coûter quelque chose. »
Il aurait préféré une réponse moins calme.
« Je vais éviter de te vendre ça comme un plan qui marche à coup sûr. »
« C’est déjà plus de choix qu’on m’en a laissé pendant longtemps. »
Soura retira enfin sa main lorsque les valeurs cessèrent de dériver.
La nouvelle répartition des sels restait dans le liquide, entretenue seulement par les faibles mouvements qu’il avait imposés. Les machines essayaient déjà de corriger les écarts ; il modifia quelques courants pour ralentir cette correction sans toucher au système lui-même.
« La modification ne tiendra pas indéfiniment, les machines essaient déjà de la corriger. »
« Toi non plus, si tu restes ici. »
Soura regarda la brèche et les vibrations qui recommençaient à courir dans le couloir. Elle avait raison : il ne pouvait pas rester davantage.
Il rétablit une circulation thermique minimale autour du cylindre afin de ralentir la remontée de température.
« Je vais retrouver les autres. Si je croise Arama avant qu’il arrive jusqu’à toi, je saurai au moins qui j’ai en face. »
Anna prononça son nom avant qu’il parte.
« Soura, merci de ne pas m’avoir promis que tout irait bien. »
Il regarda la moitié transformée de son corps, puis les indicateurs encore instables.
« J’aurais eu du mal à rendre ça crédible. »
Un faible mouvement passa sur le visage humain d’Anna, suffisamment proche d’un sourire pour que Soura le remarque.
Il franchit la brèche en évitant les éclats de bois et de métal.
Derrière lui, Anna sentit encore le Spirit qu’il avait laissé circuler dans l’eau.
Ce qu’elle avait perçu pendant qu’il manipulait la cuve ne correspondait pas à l’épuisement visible dans ses bras.
Sous l’effort, quelque chose de beaucoup plus vaste restait contenu.
Pourquoi quelqu’un avec autant de Spirit en retient-il presque tout ?
Soura disparut dans le couloir avant qu’elle puisse lui poser la question.