Chapitre 47
Les fondations du Bâtiment 4 tremblaient par vagues régulières.
Depuis que la cloison mobile s’était refermée entre lui, Tariq et Kaïs, Soura avait essayé deux fois de retrouver leur galerie. Chaque détour l’avait ramené vers une autre section du complexe, comme si les couloirs continuaient de se recomposer derrière les parois.
Une nouvelle secousse passa sous ses bottes et remonta jusque dans ses mollets.
Soura posa une main contre le mur pour sentir la vibration plutôt que pour garder l’équilibre.
Ça revient trop régulièrement pour être un simple effondrement. Quelqu’un est en train de se battre assez fort pour secouer tout le niveau.
Il regarda le passage derrière lui, là où la cloison avait coupé leur groupe plusieurs niveaux plus tôt.
J’espère juste qu’ils sont encore du bon côté des murs et qu’ils n’ont pas fini enfermés dans une autre branche de ce labyrinthe.
Les bandes lumineuses intégrées aux cloisons perdaient parfois leur intensité avant de revenir. Le réseau du bâtiment encaissait visiblement des variations de charge, et plusieurs surfaces réactives ne répondaient plus quand il passait la main devant elles.
Soura poursuivit sa route en suivant les rares variations d’humidité qui lui permettaient de distinguer une galerie déjà traversée d’une section nouvelle.
« Si je sors d’ici vivant, je veux voir la personne qui a validé ce plan de circulation. »
Sa voix se perdit dans les conduits.
Il avait déjà franchi trois intersections presque identiques lorsqu’une différence dans l’air le fit ralentir.
Le sol devenait plus lisse. Le couloir s’élargissait et débouchait sur une salle beaucoup plus propre que les galeries précédentes.
Soura s’arrêta contre le montant métallique de l’entrée.
Des paillasses en alliage clair occupaient le centre. Des instruments chirurgicaux étaient rangés sur des chariots fermés, plusieurs poches de solution pendaient à des supports et des surfaces de contrôle intégrées aux murs restaient éteintes.
L’endroit avait été conçu pour être lavé rapidement.
Pourtant, au fond de la salle, une grande bibliothèque en bois massif occupait presque toute une paroi.
Soura fixa la bibliothèque plusieurs secondes, suffisamment longtemps pour confirmer qu’elle n’avait rien d’un simple élément décoratif.
« D’accord. Là, quelqu’un a vraiment décidé de compliquer les choses. »
Le meuble n’avait rien à faire dans cette pièce. Le bois était ancien, épais, marqué par l’humidité, et les étagères supportaient des registres physiques qui semblaient avoir été posés là depuis des années.
Il n’avança pas tout de suite, parce que le meuble lui paraissait précisément conçu pour attirer l’œil. Au lieu de regarder ce que les livres pouvaient cacher, il chercha ce que l’air lui racontait.
L’humidité de la salle était faible près des paillasses.
Devant la bibliothèque, elle chutait encore, comme si une couche isolante absorbait l’humidité avant qu’elle atteigne le bois. Derrière, au contraire, Soura sentit une masse d’eau considérable, presque immobile, beaucoup plus froide que l’air ambiant.
Il y a une autre pièce derrière ce meuble, et ce qui s’y trouve baigne dans assez d’eau pour que je le sente à travers le mur.
Il se rapprocha lentement en gardant une partie de son attention sur le couloir.
La différence devenait plus nette à chaque pas. L’eau cachée derrière la paroi possédait aussi une densité inhabituelle, comme si elle contenait davantage de matière dissoute que l’eau ordinaire.
Soura passa les doigts à quelques centimètres du bois.
« J’allais chercher le mécanisme d’ouverture, mais vu l’état du bâtiment, je vais considérer qu’on a dépassé l’étape de la politesse. »
Il ramena l’humidité disponible autour de son avant-bras droit.
Une couche d’eau se forma sur sa peau, déjà présente dans l’air et sur les surfaces voisines, puis accéléra en rotation jusqu’à donner du poids à son mouvement.
Soura frappa la bibliothèque à la jonction de deux panneaux.
Le bois éclata autour de son bras. Derrière, une cloison métallique se déforma puis céda sous le second impact, ouvrant une brèche assez large pour laisser passer un appel d’air glacial.
La différence de pression produisit un sifflement qui dura plusieurs secondes.
Soura recula assez pour éviter les éclats.
Le froid qui sortait de la chambre cachée était beaucoup plus intense qu’il ne l’avait prévu.
Il entra quand la poussière retomba suffisamment pour lui rendre la vue. La pièce était presque vide en dehors du cylindre central et des structures qui assuraient son maintien.
Au centre, un cylindre de verre montait depuis le sol jusqu’à une structure de maintien fixée au plafond. Une lumière bleutée intégrée au socle traversait un liquide si dense que les mouvements à l’intérieur paraissaient ralentis.
Une jeune femme y flottait, suspendue au milieu du liquide par plusieurs attaches souples fixées au dos et aux bras. Soura s’immobilisa à l’entrée de la chambre.
La moitié droite de son corps semblait humaine : peau pâle, visage fin, cheveux sombres dérivant doucement dans le liquide.
L’autre moitié avait été arrêtée en pleine transformation.
Des excroissances osseuses grises sortaient de son flanc gauche et remontaient jusqu’à l’épaule. La chair autour était violacée, gonflée par endroits, parcourue de veines noires qui s’arrêtaient brutalement à la frontière des tissus encore humains.
Soura avait déjà vu des corps suivre cette direction.
La cour de l’Académie lui revint immédiatement.
Ça ressemble aux Suppurations de l’Académie, mais quelque chose a interrompu la transformation avant qu’elle arrive au même stade.
Il observa ensuite le liquide et corrigea sa première réaction.
La transformation ne progressait plus et aucun nouveau tissu ne semblait gagner du terrain tant que les paramètres de la cuve restaient stables. Le froid de la cuve ralentissait presque tout mouvement interne, et la forte concentration du liquide exerçait une pression constante sur les tissus altérés.
On ne la fait pas pousser ici. On l’empêche de continuer.
Il regarda la bibliothèque éventrée derrière lui.
Le bois épais et la chambre intermédiaire n’avaient pas seulement servi à cacher l’endroit. Ils avaient limité les échanges thermiques avec le reste du laboratoire.
Quelqu’un dépense énormément d’énergie pour la maintenir exactement dans cet état.
La jeune femme ouvrit les yeux pendant qu’il examinait encore le socle. Soura resta à distance du cylindre et conserva l’eau rassemblée autour de son avant-bras, sans l’utiliser.
Son œil droit était gris et parfaitement conscient. Du côté transformé, la sclérotique de l’œil gauche était noire et l’iris restait difficile à distinguer dans la lumière de la cuve.
Elle le suivit du regard avec une précision qui élimina rapidement l’idée d’un corps maintenu sans conscience. Ses lèvres bougèrent dans le liquide, mais Soura n’entendit d’abord rien.
Puis de faibles variations de pression parcoururent l’eau de la cuve. Son Spirit les perçut avant ses oreilles ; les vibrations se propagèrent dans l’humidité déposée sur le verre et finirent par atteindre ses tympans comme une voix sourde.
« Tu ne devrais pas être ici. Cette pièce ne supporte pas qu’on l’ouvre longtemps. »
Soura regarda rapidement la pièce autour d’eux.
« J’allais dire la même chose pour toi, mais j’ai l’impression que tu as moins choisi que moi. »
La jeune femme ne répondit pas tout de suite.
Un signal rouge apparut sur le socle, suivi d’un deuxième qui pulsa au même rythme quelques secondes plus tard.
Soura tourna les yeux vers la brèche qu’il venait d’ouvrir.
L’air plus chaud du laboratoire principal entrait déjà dans la chambre froide.
La température du liquide montait déjà, lentement mais sans interruption, et Soura le sentit avant que la première bulle apparaisse près du flanc transformé.
La jeune femme remua légèrement dans la cuve.
« Tu as ouvert l’isolation qui maintenait la température. »
Sa voix passait moins bien à travers l’eau qui commençait à circuler.
« Si la température continue de monter, ça va reprendre. Sors d’ici. »
Soura vit la première veine noire avancer de quelques millimètres sur son épaule.
Une excroissance osseuse produisit un craquement sourd.
Il regarda le socle, puis la brèche.
J’ai déclenché ça en entrant, donc si je pars maintenant je la laisse payer pour une erreur que je viens de faire.
Il approcha de la cuve en étudiant les arrivées de fluide et la paroi qu’il avait éventrée.
« Je vais réparer le problème avant de partir. »
« Tu ne sais pas ce que tu touches, et ce système ne supportera pas beaucoup d’écart. »
« Toi non plus, tu n’as pas l’air d’avoir envie de découvrir ce qui se passe si j’abandonne maintenant. »
La chair violacée gonfla encore sur le flanc gauche.
Le liquide commença à s’assombrir autour des zones transformées.
Soura étendit son Spirit dans l’eau déjà présente dans la pièce.
Il ne chercha pas à créer du froid.
Il força l’humidité des murs, la condensation des conduits et une partie du liquide répandu près de la brèche à former une circulation continue autour du cylindre. L’eau absorbait la chaleur au contact de la cuve ; Soura l’entraînait ensuite vers le couloir, où elle relâchait cette énergie avant de revenir plus froide.
Le premier cycle ne suffit presque pas ; le verre continuait de gagner de la chaleur malgré la circulation qu’il venait d’imposer. Soura accéléra le débit et élargit la boucle jusqu’au cadre métallique.
La pellicule d’eau autour du verre devint un courant mince, suffisamment rapide pour que la chaleur cesse de s’accumuler dans la chambre.
La fatigue arriva immédiatement dans ses avant-bras, mais Soura continua en modifiant la circulation pour éviter de gaspiller le peu d’eau disponible dans la pièce.
Je ne dois pas refroidir tout le bâtiment. Je dois juste empêcher cette cuve de gagner encore quelques degrés.
La jeune femme observait chaque mouvement à travers le liquide, et la transformation ralentit progressivement à mesure que la température cessait de monter.
Soura concentra alors l’échange autour des fissures naissantes du verre. La vapeur condensée sur la surface se refroidit assez pour former une croûte de givre aux endroits les plus fragiles, renforcée par une couche d’eau qu’il maintenait sous pression.
Le craquement suivant fut moins fort et le gonflement de la chair finit par cesser autour de l’épaule gauche.
Soura conserva la circulation encore plusieurs secondes avant de réduire progressivement le débit.
Ses doigts étaient engourdis et ses avant-bras tremblaient sous l’effort. Il venait surtout de déplacer une quantité de chaleur bien supérieure à ce qu’il avait l’habitude de gérer sans réserve d’eau importante.
La jeune femme retrouva une respiration plus régulière dans le liquide.
Son œil gris se posa sur la brèche.
« Tu as gagné un peu de temps. »
Soura regarda les signaux du socle et compara leur rythme à celui qu’il avait vu au moment de l’alerte. La température restait inférieure au seuil qui avait déclenché la reprise de la transformation, mais elle remontait lentement.
« Je vois ça. Les machines compensent mal depuis que le bâtiment se fait secouer. »
Une autre vibration traversa les fondations, plus forte que les précédentes. Cette fois, un peu de poussière tomba du plafond de la chambre.
Soura regarda vers le couloir, puis vers la jeune femme.
« Mes amis sont quelque part là-dedans, et je pensais encore que Morgen était le pire problème du bâtiment. Alors je vais devoir faire vite. »
Elle le fixa à travers le verre.
« Morgen… » La vibration de sa voix se troubla autour du nom avant de retrouver un rythme plus stable.
Le nom sembla produire une réaction différente de celle qu’il attendait, mais elle ne poursuivit pas.
Soura remarqua immédiatement que cette réaction ressemblait à celle de quelqu’un qui avait déjà entendu ce nom auparavant.
« Tu le connais, ou tu sais ce qu’il fait ici ? »
La jeune femme prit le temps de retrouver une vibration assez nette pour lui répondre.
« J’ai une faveur à te demander avant que cette cuve recommence à céder. »
Soura resta devant la cuve, une main encore proche du courant d’eau qui maintenait la température.
Il comprit qu’il n’allait pas quitter cette pièce tout de suite.